Un report opportuniste au détriment des citoyens
Alors que les polluants éternels empoisonnent toujours davantage les sols et les nappes phréatiques françaises, le gouvernement Lecornu II vient d’ajouter une nouvelle entorse à son bilan écologique déjà calamiteux. La taxe sur les PFAS, enfin votée par le Parlement en février 2025 après des années d’atermoiements, ne verra le jour qu’en septembre 2026 – un délai suffisant pour que les industriels du secteur chimique, parmi lesquels le géant allemand BASF, puissent ajuster leurs rejets sans bourse délier. Une décision politique, masquée sous les oripeaux d’une prétendue « sécurité juridique », qui révèle une fois de plus l’emprise des lobbies sur l’exécutif.
Une loi née de l’urgence sanitaire… et enterrée par l’indifférence
Adoptée à l’unanimité presque totale sous l’impulsion du député écologiste Nicolas Thierry, la redevance sur les PFAS devait entrer en vigueur dès le printemps 2025. « Ces substances, présentes dans nos eaux, nos sols et même notre sang, sont liées à des cancers, des infertilités et des maladies chroniques. » Pourtant, malgré l’urgence sanitaire reconnue par l’Organisation mondiale de la santé, le gouvernement a choisi de soustraire les pollueurs à leurs obligations. Une inertie qui n’a rien d’anodin : selon les projections initiales, cette taxe devait générer plus de 20 millions d’euros par an, une manne indispensable pour financer la dépollution des captages d’eau potable, notamment dans les régions des Ardennes, des Vosges et de la Meuse, où des milliers de foyers sont exposés à des niveaux de contamination dépassant les seuils admissibles.
Les documents internes révélés par l’enquête montrent que Bercy a sciemment sous-évalué les recettes futures : avec un report au 1er septembre 2026, le rendement annuel chute à moins de 5 millions d’euros. « C’est une double peine pour les Français : ils paient déjà le prix de leur facture d’eau, et ils paient de leur santé. Le gouvernement leur vole même le droit à une compensation minimale », dénonce Nicolas Thierry, auteur de la loi. Une analyse que partage Pauline Cervan, toxicologue à Générations Futures, pour qui « ces retards volontaires ont permis à des industriels comme BASF de rejeter des tonnes de PFAS dans la Seine sans être taxés ».
Matignon joue les prolongations au profit des géants de la chimie
La chronologie de ce sabotage organisé est édifiante. Dès l’automne 2025, face à l’inertie gouvernementale, les députés avaient dû s’emparer du dossier pour imposer une entrée en vigueur au 1er mars 2026. Mais Sébastien Lecornu, Premier ministre, a finalement cédé aux pressions. Dans un courriel interne daté du 22 janvier 2026, un conseiller de Matignon exigeait un « halte au feu » sur le décret, relançant une concertation interministérielle qui n’avait qu’un seul objectif : gagner du temps.
Les ministères de la Transition écologique et de la Santé plaidaient pour un calendrier strict, arguant que la France s’était engagée dans une démarche « One Health » – une approche globale liant santé humaine, animale et environnementale. Pourtant, Bercy, dirigé par Bruno Le Maire, a imposé sa ligne : « offrir davantage de visibilité » aux industriels. Traduction : leur laisser le champ libre pour réduire leurs rejets sans être pénalisés. « Le ministère de l’Industrie a clairement agi pour protéger les marges des entreprises, au mépris de l’intérêt général », estime un haut fonctionnaire sous couvert d’anonymat.
Parmi les bénéficiaires de ce cadeau fiscal, on retrouve BASF à Saint-Aubin-lès-Elbeuf, dont la plateforme chimique a rejeté à elle seule 87 kg de TFA (un PFAS) dans la Seine en une seule journée en 2024. Avec un report de huit mois, cette pollution massive échappera à toute taxation. Une aubaine pour un secteur qui, selon les estimations, aurait dû contribuer à hauteur de 16 millions d’euros par an.
La France, mauvais élève européen face aux PFAS
Alors que l’Union européenne renforce progressivement son arsenal réglementaire contre les substances per- et polyfluoroalkylées, la France se distingue par son laxisme. Les coûts de dépollution des sols et des eaux sont colossaux : selon le Forever Pollution Project, mené par une coalition de médias européens, il faudrait investir 100 milliards d’euros par an, ad vitam aeternam, pour nettoyer les rejets passés. Une facture qui pèse déjà lourdement sur les collectivités locales, contraintes de fermer des captages ou de traiter l’eau à grands frais.
Pourtant, au lieu de s’attaquer au problème à sa racine, l’exécutif préfère jouer la montre. Le ministre délégué à la Santé, Mathieu Lefèvre, se contente d’évoquer d’autres mesures, comme la régulation des PFAS dans les boues d’épandage – un texte dont les contours restent flous, alors que la crise des captages d’eau potable s’aggrave. « On a l’impression que le gouvernement préfère multiplier les annonces en trompe-l’œil plutôt que d’agir concrètement », s’insurge un élu écologiste de Normandie, région particulièrement touchée par la contamination.
Un consensus parlementaire sabordé par l’exécutif
Le plus consternant dans cette affaire reste le manque de cohérence politique. La taxe sur les PFAS avait été incluse dans les négociations budgétaires de l’hiver 2025 pour éviter une censure de la gauche et des écologistes. Anne-Cécile Violland, députée Horizons et co-autrice de l’amendement fixant l’échéance au 1er mars 2026, a dénoncé un « revirement incompréhensible ». « Nous étions en phase avec le Premier ministre. Aujourd’hui, on nous explique que c’est pour le bien des industriels. Où est la volonté politique ? »
Ce revirement illustre une tendance plus large : l’affaiblissement constant de la démocratie parlementaire au profit de l’exécutif. Alors que le Parlement avait tranché, Matignon a choisi de contourner la volonté des élus. Une pratique qui rappelle les méthodes controversées de certains régimes autoritaires, où les décisions majeures sont prises dans l’ombre des cabinets ministériels.
Santé publique sacrifiée sur l’autel du profit
Les conséquences de cette décision dépassent le cadre fiscal. Les PFAS, surnommés « polluants éternels » car ils ne se dégradent pas, s’accumulent dans les organismes. Une étude récente de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) révèle que plus de 20 % des Français sont exposés à des niveaux de contamination supérieurs aux seuils recommandés par l’OMS. Pour les populations riveraines des sites industriels, comme dans l’Eure ou en Alsace, les risques de cancers du foie ou de maladies rénales sont multipliés par deux.
Face à cette crise silencieuse, le gouvernement reste sourd. Alors que l’Allemagne et les pays nordiques ont déjà lancé des plans ambitieux de dépollution, la France se contente de temporiser. Une attitude d’autant plus choquante que les solutions existent : interdiction des rejets les plus dangereux, obligation de dépollution pour les sites historiques, et taxation immédiate des émetteurs.
Pourtant, au lieu de s’engager dans cette voie, l’exécutif préfère laisser les industriels dicter leur loi. Une posture qui en dit long sur les priorités réelles de ce quinquennat : celles d’une économie financiarisée, où la santé publique n’est qu’un coût à réduire, et non une mission fondamentale de l’État.
Un scandale sanitaire et politique
Avec ce report, le gouvernement Lecornu II s’inscrit dans une lignée malheureuse : celle des exécutifs qui ont préféré soustraire les puissants à leurs responsabilités. En 2023, déjà, la suppression de la taxe sur les engrais azotés avait été saluée par les lobbies agricoles, au détriment de la qualité de l’eau potable. Aujourd’hui, c’est au tour des industriels de la chimie de bénéficier d’un traitement de faveur.
Pour les associations de défense de l’environnement et les élus locaux, l’heure n’est plus à la résignation. « Si l’État ne prend pas ses responsabilités, ce sont les citoyens qui devront se mobiliser pour obtenir justice », avertit Nicolas Thierry. Une chose est sûre : le scandale des PFAS ne s’éteindra pas avec le report de la taxe. Il laissera derrière lui des sols empoisonnés, des nappes phréatiques contaminées, et des générations de Français exposées à des risques sanitaires évitables.
Dans un contexte où les crises écologiques s’enchaînent, cette affaire rappelle une vérité trop souvent oubliée : un gouvernement qui protège les pollueurs plutôt que les citoyens n’a plus sa place dans une démocratie.
Les régions les plus touchées par les rejets de PFAS
Les données disponibles, issues de rapports parlementaires et d’enquêtes médiatiques, dessinent une carte de l’urgence environnementale en France. Les Hauts-de-France, la Normandie et le Grand Est concentrent les sites les plus critiques, avec des concentrations de PFAS dépassant parfois 1 000 fois les seuils admissibles. À Saint-Aubin-lès-Elbeuf, en Seine-Maritime, BASF rejette depuis des années des quantités industrielles de TFA, un sous-produit de la fabrication de pesticides. Dans les Vosges, c’est une ancienne usine chimique qui, après sa fermeture, a laissé derrière elle un sol saturé de PFAS, menaçant les eaux de la Moselle.
Face à cette situation, les agences de l’eau et les collectivités locales sont en première ligne. Leur budget, déjà contraint, est englouti par les coûts de dépollution. Pourtant, au lieu de leur offrir les moyens d’agir, l’État leur vole les recettes qui auraient pu soulager leur fardeau. Une stratégie qui rappelle les politiques d’austérité imposées aux services publics, où les plus vulnérables paient toujours la note.