Gréoux-les-Bains en première ligne contre la saignée des cures thermales
Le village provençal de Gréoux-les-Bains, niché aux portes du Luberon, ressemble à bien des égards aux autres stations thermales françaises : ses ruelles pavées, ses façades ocre, et surtout cette activité économique qui repose en grande partie sur l’afflux de curistes, ces patients venus chercher dans les eaux soufrées un soulagement à leurs maux articulaires, dermatologiques ou respiratoires. Pourtant, depuis l’annonce début octobre de la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, les thermes de la région sont sous haute tension. La réforme envisagée, qui prévoit un transfert massif des coûts des cures thermales des comptes de la Sécurité sociale vers les complémentaires santé, a déclenché une fronde sans précédent. « Ces gens-là ne font aucun calcul ! », s’indigne un commerçant local, tandis que les pétitions fleurissent dans les commerces et sur les réseaux sociaux.
Avec près de 26 000 curistes accueillis chaque année pour des séjours de trois semaines, Gréoux-les-Bains incarne à elle seule la place centrale du thermalisme dans l’économie locale. Mais derrière les chiffres se cachent des destins : celui de Marie-Claire, 72 ans, venue de Lyon pour ses rhumatismes, qui avoue ne pouvoir financer seule une cure à plus de 2 500 euros sans le remboursement partiel de la Sécu. « Sans cette prise en charge, je devrais renoncer à un traitement qui m’a déjà fait tant de bien », confie-t-elle, les mains agrippées à une copie de la pétition circulant en mairie. Comme elle, des centaines de patients, souvent âgés ou en situation de précarité, s’inquiètent de voir s’éloigner la possibilité d’un répit médical abordable.
Une réforme aux relents de double peine pour les patients
Le projet gouvernemental, intégré dans le budget de la Sécurité sociale pour 2027, s’inscrit dans une logique d’économies à tout prix. Officiellement, il s’agit de rééquilibrer les comptes d’une branche vieillissante, la CNAM, en faisant supporter une partie des frais aux mutuelles et assurances privées. Mais pour les élus locaux et les associations, cette mesure relève d’un abandon pur et simple des principes de solidarité nationale.
« On nous explique que c’est une question de responsabilité budgétaire, alors qu’on sacrifie des pans entiers de notre système de santé sur l’autel de l’austérité. Où est la justice sociale dans tout cela ? »s’interroge Paul Audan, maire divers droite de la commune, décoré de la Légion d’honneur, qui n’hésite pas à qualifier la ministre de « technocrate déconnectée des réalités du terrain ».
Les chiffres avancés par l’exécutif, qui évoquent un déremboursement partiel dès 2027 et total en 2028, ont de quoi alarmer les professionnels du secteur. Selon eux, la fréquentation des stations pourrait chuter de 30 à 40 %, plongeant des centaines d’emplois – serveurs, kinésithérapeutes, employés d’hôtels – dans une précarité immédiate. À Gréoux-les-Bains, où le tourisme médical représente près de 15 % du chiffre d’affaires local, l’inquiétude est palpable. « Si les curistes ne viennent plus, ce n’est pas seulement notre économie qui s’effondre, c’est tout un écosystème social qui se délite », résume un pharmacien dont l’officine affiche en vitrine le slogan « Non au déremboursement des cures thermales ».
Fronde nationale : des stations thermales en première ligne
Gréoux-les-Bains n’est pas un cas isolé. Partout en France, les villes d’eau se mobilisent. À Amélie-les-Bains, dans les Pyrénées-Orientales, la maire et présidente de la Fédération thermale d’Occitanie, Marie Costa, a lancé dès l’annonce de la réforme une pétition qui a recueilli plus de 20 000 signatures en une semaine. L’Association des maires de France, mais aussi Régions de France, ont emboîté le pas, dénonçant une décision unilatérale prise sans concertation. « Le gouvernement agit comme s’il suffisait de décrocher le téléphone pour régler les problèmes de santé des Français. Mais les thermes, ce n’est pas un luxe, c’est un traitement à part entière », martèle un élu régional sous couvert d’anonymat.
Les arguments des défenseurs du thermalisme s’appuient sur des études scientifiques qui soulignent l’efficacité des cures, notamment pour les maladies chroniques comme l’arthrose ou le psoriasis. Pourtant, dans un contexte où les dépenses de santé sont régulièrement pointées du doigt pour leur coût, le gouvernement semble déterminé à rogner ses engagements. Les syndicats de médecins et les associations de patients ont déjà prévenu : cette réforme pourrait aggraver les inégalités territoriales, les patients des régions les plus pauvres étant les premiers à renoncer aux soins.
Un gouvernement sous pression face à la colère des territoires
Cette fronde intervient dans un contexte politique déjà délétère pour l’exécutif. Avec un Quinquennat Macron en survie, le gouvernement Lecornu II peine à incarner une ligne cohérente entre rigueur budgétaire et préservation des services publics. Les critiques pleuvent : « On sabre les remboursements de santé pour financer des cadeaux fiscaux aux plus aisés », dénonce un membre du Parti Socialiste, tandis que les écologistes y voient une nouvelle preuve de l’incohérence environnementale du pouvoir, alors qu’ils défendent depuis des années le thermalisme comme une alternative « naturelle » aux médicaments chimiques.
Du côté de la majorité présidentielle, on tente de minimiser l’impact de la réforme. Stéphanie Rist, interrogée lors d’un déplacement dans le Nord, a évoqué un « rééquilibrage nécessaire » pour « préserver l’accès aux soins pour tous », sans préciser comment les patients modestes pourront assumer le surcoût. Les observateurs relèvent avec ironie que cette annonce coïncide avec une période où les mutuelles, déjà en difficulté face à la hausse des primes, peinent à absorber des dépenses supplémentaires.
Le thermalisme, victime collatérale d’une politique de santé à deux vitesses
Derrière le débat sur les cures thermales se profile une question plus large : celle de la remise en cause progressive de la solidarité nationale en matière de santé. En ciblant un dispositif aussi symbolique que le remboursement des cures, le gouvernement prend le risque de fragiliser un secteur déjà en proie à des difficultés structurelles. Les thermes, qui emploient près de 10 000 personnes en France, sont souvent implantés dans des zones rurales ou périurbaines en manque d’activités économiques. Leur déclin accéléré pourrait ainsi aggraver les déserts médicaux et renforcer les inégalités d’accès aux soins.
Pour les défenseurs du thermalisme, la solution passerait par un plan de soutien ambitieux, incluant des aides ciblées pour les patients et des investissements dans la modernisation des établissements. Mais à l’heure où les caisses de l’État sont vides et où les partenariats public-privé sont de plus en plus plébiscités, cette piste semble peu probable. « On nous demande de nous adapter, mais sans nous donner les moyens de le faire », résume un directeur de station en Alsace, où les thermes de Rittershoffen pourraient être contraints de fermer leurs portes d’ici 2028.
Dans l’attente, les villes d’eau continuent de se battre. À Gréoux-les-Bains, les élus locaux ont prévu d’organiser une manifestation le 15 novembre, pour « alerter l’opinion publique sur le sort réservé à un pan essentiel de notre patrimoine thérapeutique ».
« Si on laisse faire, dans cinq ans, il ne restera plus que des stations fantômes, des bâtiments vides et des emplois perdus. Est-ce vraiment ce que veut la France ? »s’interroge un conseiller municipal, sous le regard des drapeaux tricolores qui flottent sur la mairie.
Alors que le gouvernement martèle son mantra de la « responsabilité », les thermes de Gréoux-les-Bains et d’ailleurs rappellent une évidence : la santé n’est pas un coût, c’est un investissement. Un investissement dans le bien-être des citoyens, dans l’attractivité des territoires, et dans une médecine qui place l’humain au-dessus des chiffres.
La question reste entière : dans ce bras de fer, qui portera le poids des économies ? Les patients, déjà fragilisés, ou les décideurs qui ont choisi de sacrifier leur santé sur l’autel du déficit zéro ?
Contexte : un thermalisme en pleine mutation
Le thermalisme français, héritier d’une tradition remontant à l’Antiquité, représente un secteur économique et médical de premier plan. Avec 96 stations thermales réparties sur l’ensemble du territoire, il accueille chaque année plus de 600 000 curistes, générant un chiffre d’affaires de près de 1,2 milliard d’euros. Pourtant, malgré son ancrage historique, le modèle est aujourd’hui menacé par des réformes successives qui remettent en cause son modèle de financement.
Les professionnels du secteur pointent du doigt une baisse régulière des remboursements depuis une décennie, passant d’un taux de couverture de 65 % à moins de 30 % dans certains cas. Cette évolution s’inscrit dans un contexte plus large de réduction des dépenses de santé, où les cures thermales, souvent perçues comme un « luxe » par les décideurs, sont devenues une cible privilégiée. Pourtant, les études montrent que les cures ont un impact médical démontré : réduction des douleurs chroniques, amélioration de la qualité de vie, et même baisse des hospitalisations pour certaines pathologies.
Face à cette situation, certains thermes misent sur l’innovation pour se diversifier. À Vichy, la station a développé des programmes de bien-être intégrant des approches holistiques, tandis qu’à Dax, les soins thermaux sont désormais couplés à des séjours de prévention cardiovasculaire. Mais ces initiatives restent insuffisantes pour compenser l’effet dévastateur d’une réforme mal pensée.
Les élus locaux, qu’ils soient de gauche ou de droite, sont unanimes : le thermalisme ne peut survivre sans un soutien public fort. Pourtant, dans un pays où les inégalités territoriales se creusent et où les déserts médicaux s’étendent, cette activité pourrait bien devenir un symbole de ce qui reste de notre système de santé solidaire. « Si on laisse mourir les thermes, c’est toute une partie de notre identité collective qui s’effondrera », avertit un maire de station ariégeoise.
Alors que le gouvernement prépare une nouvelle salve de mesures d’austérité, la bataille pour sauver les cures thermales s’annonce comme l’un des grands enjeux sociaux de l’hiver 2026-2027.