Tribunal d'Amiens sous tension : la priorité aux enfants révèle l'urgence d'une justice à bout de souffle

Par Anachronisme 17/06/2026 à 11:30
Tribunal d'Amiens sous tension : la priorité aux enfants révèle l'urgence d'une justice à bout de souffle

À Amiens, le tribunal judiciaire doit traiter 900 dossiers liés aux violences sur mineurs d’ici juillet. Mais entre sous-effectifs et manque de moyens, la justice française montre ses limites face à l’urgence. Reportage.

Le parquet d'Amiens sous pression : quand la justice doit choisir entre les urgences

Dans les couloirs feutrés du tribunal judiciaire d’Amiens, l’air est chargé d’une tension sourde. Depuis des années, les magistrats et leurs équipes enchaînent les dossiers sous un flux incessant, mais depuis quelques semaines, une directive ministérielle a tout bouleversé. « Traiter en priorité les plaintes concernant les enfants », tel est désormais l’impératif absolu imposé par le ministère de la Justice. Une urgence née des dysfonctionnements criants de la protection de l’enfance, illustrés tragiquement par des affaires comme celle de Lyhanna, dont l’absence de prise en charge rapide a choqué la Nation.

Pourtant, entre les 900 dossiers à réexaminer en urgence d’ici le 14 juillet et les 30 000 à 40 000 procédures annuelles, les limites du système apparaissent au grand jour. « On met nos tâches quotidiennes de côté pour traiter ça en priorité, en force, avec tous les membres du parquet », confie une attachée de justice, Romane Bastien, dont l’équipe a été redéployée vers le pôle des violences intrafamiliales. Un rééquilibrage qui révèle à quel point la justice française, déjà sous-financée et sous-dotée, est aujourd’hui au bord de l’asphyxie.

Le procureur de la République d’Amiens, Jean-Philippe Vicentini, assume cette course contre la montre. L’objectif ? Éviter que l’histoire ne se répète. Mais dans un système où seulement 11 % des plaintes reçues chaque année aboutissent à une procédure poursuivable, la question se pose : comment concilier urgence et qualité de l’enquête ?

Une directive ministérielle qui tombe à pic… ou trop tard ?

La décision d’accélérer le traitement des dossiers impliquant des mineurs est née d’un constat accablant : la France compte près de 70 000 plaintes liées à des violences sur enfants chaque année, un chiffre qui donne le vertige. Pourtant, malgré les annonces répétées des gouvernements successifs, les moyens alloués peinent à suivre. « On a un nombre insuffisant d’enquêteurs pour faire face au flux des plaintes que l’on peut enregistrer », admet le procureur, qui pointe aussi du doigt l’absence criante de psychologues, de psychiatres et de gynécologues indispensables aux enquêtes.

Les retards s’accumulent, et avec eux, l’amertume des familles. « Sans ces professionnels, les délais s’allongent, et les victimes attendent », rappelle-t-il. Pourtant, depuis des années, les alertes se multiplient. En 2025, un rapport parlementaire soulignait déjà l’inefficacité des dispositifs actuels, pointant du doigt un manque de coordination entre les acteurs de la chaîne pénale. Une inertie que le ministère semble enfin vouloir briser, sous la pression médiatique et citoyenne.

Mais dans un pays où 80 % des victimes de violences sexuelles sur mineurs ne portent pas plainte, selon les dernières statistiques de l’INSEE, la question de la confiance dans les institutions se pose avec une acuité nouvelle. Comment justifier une priorisation si les victimes ne franchissent même pas le seuil des commissariats ?

Le paradoxe de la priorité : quand tout devient urgent, plus rien ne l’est

Dans les salles d’audience, les magistrats tentent de concilier l’inconciliable. « Les sollicitations sont nombreuses, que ce soit de l’opinion publique ou des enquêteurs qui veulent être sûrs de ce qu’ils font », explique une substitut du procureur. La mort de Lyhanna a cristallisé les peurs, mais elle a aussi exposé les failles d’un système qui n’a pas su anticiper.

Pourtant, alors que les cinq magistrats désormais dédiés aux violences intrafamiliales et aux mineurs s’attellent à leur tâche, une question persiste : comment traiter 900 dossiers en un mois sans sacrifier la rigueur juridique ? Les procédures dématérialisées, qui représentent une grande partie des plaintes, accélèrent certes le traitement, mais elles ne résolvent pas tout. « On reçoit chaque année entre 30 et 40 000 procédures », rappelle le procureur, mais seulement une infime partie aboutit à une condamnation.

Et pendant ce temps, d’autres urgences persistent. « J’ai reçu trois familles en un mois qui ont perdu des enfants dans des homicides routiers commis par des conducteurs en état alcoolique », confie-t-il. Des drames humains tout aussi insupportables, mais qui, faute de moyens, peinent à trouver leur place dans l’agenda judiciaire. « Quand tout est prioritaire, plus rien ne l’est vraiment », résume l’un de ses substituts. Un aveu qui en dit long sur l’état de saturation d’une justice française à la fois sursollicitée et sous-financée.

Les attachées de justice, ces maillons invisibles mais indispensables

Depuis fin 2024, une nouvelle fonction a été créée pour épauler les magistrats : les attachées de justice. À Amiens, cinq d’entre elles, au lieu de deux auparavant, se consacrent désormais aux violences intrafamiliales et aux mineurs. Leur rôle ? Préparer les audiences, rédiger les décisions, et surtout, désengorger des parquets asphyxiés par le volume des dossiers.

Romane Bastien, l’une d’elles, travaille habituellement sur l’exécution des peines. Aujourd’hui, elle et ses collègues mobilisent toutes leurs ressources pour traiter les dossiers prioritaires. « On est toutes mobilisées, ça revient en priorité », explique-t-elle. Un engagement qui illustre à quel point la justice française repose, aujourd’hui plus que jamais, sur l’abnégation de ses agents.

Pourtant, malgré leur dévouement, les limites du système restent criantes. Manque de locaux, de greffiers, de magistrats en nombre suffisant… Les listes d’attente pour les audiences s’allongent, et les victimes, elles, ne peuvent plus attendre. « Le rythme va être soutenu, mais on va les prioriser pour pouvoir répondre en temps et en heure », assure Romane Bastien. Une promesse qui sonne comme un défi dans un pays où la justice est souvent perçue comme un luxe.

Et pendant ce temps, les familles des victimes, elles, comptent les jours. Chaque heure supplémentaire est une blessure qui se creuse.

La France face à son miroir : une justice à deux vitesses ?

L’affaire Lyhanna a servi de détonateur. En quelques semaines, elle a révélé à la France entière l’ampleur de la crise qui secoue son système judiciaire. Pourtant, malgré les annonces ministérielles, les associations de protection de l’enfance restent sceptiques. « On a entendu des promesses, mais où sont les actes ? », s’interroge une militante, qui rappelle que les budgets alloués à la justice ont stagné depuis 2020, tandis que les besoins explosent.

Dans les couloirs du palais de justice d’Amiens, on se demande aussi comment concilier urgence et équité. Faut-il sacrifier les autres contentieux pour sauver ceux qui concernent les mineurs ? « Il faut qu’on traite ces priorités, mais aussi qu’on continue à faire ce qui est grave », souligne le procureur. Une équation impossible dans un système à bout de souffle.

Car au-delà des chiffres, c’est une question de société qui se pose. Une société qui a choisi, par négligence ou par cynisme, de laisser sa justice s’effriter. Une société où les victimes, surtout les plus vulnérables, paient le prix fort d’un État qui manque à ses devoirs. Et où chaque dossier non traité, chaque plainte ignorée, est une victoire de plus pour l’impunité.

Alors que le compte à rebours vers le 14 juillet approche, une chose est sûre : la France n’a plus le choix. Soit elle investit massivement dans sa justice, soit elle acceptera, une fois de plus, que ses enfants paient le prix de son indifférence.

Mais dans l’immédiat, au tribunal d’Amiens, on court. On court contre la montre, contre l’oubli, contre l’injustice.

Les chiffres qui tuent : l’état de la justice française en 2026

Pour comprendre l’ampleur de la crise, quelques données suffisent :

• 70 000 plaintes liées à des violences sur mineurs par an (source : ministère de la Justice, 2025).

• 11 % seulement des plaintes aboutissent à une procédure poursuivable.

• 80 % des victimes de violences sexuelles sur mineurs ne portent pas plainte (INSEE, 2025).

• Un magistrat français traite en moyenne 1 500 dossiers par an, contre 800 en Allemagne (rapport parlementaire, 2025).

• 30 % des postes de greffiers sont vacants dans les tribunaux français.

• Le budget alloué à la justice représente 0,2 % du PIB français (contre 0,3 % en moyenne en Europe).

Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. Et qui devraient faire réfléchir ceux qui, encore aujourd’hui, considèrent que la justice est un poste de dépense et non un investissement.

Et demain ?

Alors que le gouvernement Lecornu II tente de colmater les brèches, une question persiste : comment reconstruire une justice qui ne soit pas seulement réactive, mais aussi préventive ? Car au-delà des directives ministérielles et des annonces politiques, c’est bien une refonte en profondeur du système judiciaire qui s’impose. Une refonte qui passe par plus de moyens, plus de personnel, et surtout, plus de volonté politique.

Pour l’heure, à Amiens comme ailleurs, les magistrats et leurs équipes continuent de se battre. Contre le temps, contre l’oubli, contre l’injustice. Mais combien de temps encore pourront-ils tenir ?

« On est là pour rendre la justice, pas pour la subir. Mais quand le système est cassé, qui est vraiment responsable ? »


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À propos de l'auteur

Anachronisme

On nous vend une modernité qui n'est qu'un retour en arrière déguisé. Destruction des services publics, casse du Code du travail, démantèlement de la Sécurité sociale : tout ce que nos grands-parents ont construit est méthodiquement détruit au nom du "progrès". Je refuse cette arnaque. Mon travail consiste à rappeler d'où nous venons pour comprendre où on nous emmène. Et croyez-moi, la destination ne me plaît pas. Je continuerai à documenter ce hold-up démocratique tant que ce sera possible.

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Anamnèse

il y a 6 jours

La justice française gère les mineurs comme elle gère tout le reste. À l'aveugle. Point final.

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Bourdon Velu

il y a 6 jours

nooooon mais c'est quoi ce délire ??? 900 dossiers en 3 mois avec des tribunaux en carton... jsp comment ils font mais j'imagine que ça doit ressembler à de la loterie pour les pauvres gosses...

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F

Fab-49

il y a 6 jours

Ce chiffre de 900 dossiers à Amiens est révélateur d'un système qui fonctionne à l'aveugle. En Allemagne, le même nombre serait traité en 6 mois avec des effectifs constants. La clé ? Des parquets spécialisés et un budget prévisible. Ici, on bricole à coups de circulaires et d'effets d'annonce. @bourdon-velu je comprends ta colère, mais le problème est structurel, pas conjoncturel.

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A

Anne-Sophie Rodez

il y a 6 jours

@fab-49 tu parles de l'Allemagne, mais tu as regardé leur taux de récidive chez les mineurs ? Parce que si c'est pour juste faire du chiffre... Perso, je préfère une justice qui prend son temps pour éviter les erreurs. Après, bon, si les enfants crèvent pendant ce temps, c'est moins grave ? ???

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