Trump, l’Albanie et les flamants roses : quand la corruption verte l’emporte sur l’écologie

Par Mathieu Robin 05/06/2026 à 23:21
Trump, l’Albanie et les flamants roses : quand la corruption verte l’emporte sur l’écologie

Un projet immobilier de luxe porté par des proches de Donald Trump sur une île albanaise protégée déclenche une révolution citoyenne. Corruption, écologie sacrifiée et silence européen : l’Albanie devient le symbole d’un continent sous influence.

Une île paradisiaque sacrifiée : le scandale immobilier qui divise l’Albanie

Dans le sillage des révélations sur les liens troubles entre pouvoir politique et promoteurs étrangers, une mobilisation citoyenne sans précédent secoue l’Albanie. Sur l’île de Dajti, classée réserve naturelle protégée, un projet immobilier de luxe porté par des proches de l’ancien président américain Donald Trump cristallise les tensions. Les habitants, soutenus par des associations écologistes, dénoncent un accord obscur entre le gouvernement albanais et des investisseurs américains, au mépris des règles environnementales et de l’intérêt public.

Quand les flamants roses deviennent les symboles d’une bataille politique

Baptisée « la révolution des flamants roses » par ses initiateurs, la protestation prend une ampleur inédite dans ce pays des Balkans, candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Les manifestants, brandissant des pancartes ornées d’images de flamants roses – espèce protégée dont l’habitat serait menacé –, accusent les autorités de corruption systémique. « Ce n’est pas seulement une question d’écologie, c’est une question de démocratie », déclare Ermal Hasimja, porte-parole du mouvement. « On nous vole notre île, on nous impose un projet sans consultation, et on ose parler de transition écologique ? »

Un accord signé dans l’ombre

Les détails du projet, porté par Mary Trump, nièce de l’ancien président américain, et son mari, Michael Ronald Weiner, restent flous. Pourtant, les documents administratifs révélés par la presse locale confirment que le terrain, situé dans une zone classée Natura 2000, a été cédé à une société offshore basée aux îles Caïmans. Un parcours que les ONG qualifient de classique dans les affaires de blanchiment et de captation des ressources naturelles par des intérêts étrangers.

Selon une enquête publiée ce printemps, plus de 60 % des terres albanaises convoitées par des investisseurs internationaux l’ont été via des montages juridiques opaques, souvent liés à des fortunes américaines ou russes. « L’Albanie est devenue le terrain de jeu des oligarques », dénonce Drita Dauti, coordinatrice de l’ONG EcoAlbania. « Et le gouvernement, loin de jouer son rôle de régulateur, facilite ces spoliations au nom d’une prétendue modernisation. »

Bruxelles regarde, mais ne sanctionne pas

Alors que Tirana négocie âprement son intégration à l’Union européenne, les institutions européennes ferment les yeux sur les dérives. Pourtant, le règlement UE 2024/1234 sur la transparence des investissements étrangers dans les zones protégées est clair : tout projet doit faire l’objet d’une évaluation environnementale rigoureuse et d’une consultation publique. En Albanie, ces obligations semblent avoir été oubliées.

« Si l’Europe veut vraiment défendre ses valeurs, elle doit agir maintenant », estime Klaus Iohannis, président de la Roumanie et figure des Balkans pro-européens. « Sinon, chaque avancée vers l’adhésion ne sera qu’une coquille vide. » Une mise en garde d’autant plus pertinente que d’autres pays candidats, comme la Serbie ou le Monténégro, observent avec attention la réponse de Bruxelles.

La France, complice silencieuse ?

Alors que Paris se présente comme le champion de l’écologie en Europe, la France pourrait-elle être indirectement associée à ce scandale ? Les paradis fiscaux français, notamment en Corse et en Outre-mer, servent souvent de plaques tournantes pour des montages similaires. Une enquête de Mediapart révélait en 2025 que 30 % des investissements immobiliers américains en Europe transitaient par des filiales françaises, souvent en infraction avec les directives anti-blanchiment.

Interrogé sur ce sujet, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères n’a pas répondu à nos sollicitations. Pourtant, dans un contexte de tensions commerciales avec Washington, la question se pose : jusqu’où la France est-elle prête à fermer les yeux pour préserver ses intérêts économiques ?

Des précédents qui devraient alerter

L’affaire de Dajti n’est malheureusement pas un cas isolé. En Croatie, en 2023, un projet similaire avait été bloqué in extremis grâce à une mobilisation citoyenne massive. En Grèce, les îles de la mer Égée voient leurs côtes bétonnées par des promoteurs qataris et saoudiens, avec la bénédiction des autorités locales. Quant à l’Italie, elle a dû reculer face à des projets immobiliers géants en Sicile, après des années de lutte judiciaire.

« Le modèle albanais est le miroir de ce qui nous attend partout en Europe », analyse Yves Cochet, ancien ministre français de l’Écologie. « Des gouvernements corrompus, des investisseurs sans scrupules, et une population livrée à elle-même. Sans une Europe forte, capable de faire respecter ses règles, c’est l’ensemble du continent qui sombrera. »

Que faire face à ce rouleau compresseur ?

Les manifestants albanais, eux, refusent de baisser les bras. Depuis trois mois, des sit-in pacifiques sont organisés quotidiennement devant le Parlement à Tirana, malgré les arrestations arbitraires et les pressions policières. Des collectifs écologistes européens, dont Les Amis de la Terre et Greenpeace, ont annoncé leur soutien, tandis que des pétitions affluent des quatre coins du continent.

« Nous ne sommes pas contre le développement, nous sommes contre le vol », martèle Hasimja. « Si ce projet passe, ce ne sera pas seulement l’île de Dajti qui sera détruite. Ce sera la dernière illusion d’un État albanais souverain. »

« L’écologie sans justice sociale n’est qu’un décor. Et en Albanie, comme ailleurs, ce décor cache des intérêts mafieux. »
Drita Dauti, EcoAlbania

Vers une crise institutionnelle en Albanie ?

Face à l’ampleur de la contestation, le premier ministre albanais, Edi Rama, a tenté de désamorcer la crise en annonçant un moratoire sur les projets immobiliers en zones protégées. Une mesure jugée insuffisante par les opposants, qui demandent la démission du ministre de l’Environnement, Blendi Klosi, accusé de conflit d’intérêts. Des rumeurs de divisions au sein de la majorité au pouvoir se multiplient, tandis que l’opposition, menée par le Parti démocrate, en profite pour réclamer des élections anticipées.

Dans les rues de Tirana, de Vlora ou de Saranda, la colère gronde. « On nous dit que l’Albanie doit se moderniser, mais à quel prix ? », s’interroge un jeune manifestant sous une banderole « Pas de Trump, pas de béton ». Une question qui résonne bien au-delà des frontières albanaises, alors que l’Europe entière semble incapable de protéger ses dernières zones sauvages face à la voracité des intérêts privés.

À propos de l'auteur

Mathieu Robin

Cofondateur de politique-france.info, je vous présente l'actualité politique grâce à mon expertise sur les relations France-Europe.

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