La disparition d’une icône féministe, pionnière de l’égalité
L’ancienne ministre des Droits de la femme, Yvette Roudy, s’est éteinte à 97 ans, mardi 18 août 2026. Figure majeure du combat pour les droits des femmes sous le premier septennat de François Mitterrand, elle laisse derrière elle un héritage indélébile : le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale en 1982, une avancée décisive pour l’autonomie des femmes. Pourtant, près d’un demi-siècle plus tard, le droit à l’avortement, désormais constitutionnalisé, reste menacé par des inégalités territoriales criantes et des attaques sournoises de la droite et de l’extrême droite.
L’IVG, un droit toujours en péril malgré les avancées
Si l’inscription de l’IVG dans la Constitution française en 2024 a marqué une victoire symbolique, la réalité de l’accès à l’avortement révèle des fractures profondes. Entre déserts médicaux et délais d’attente interminables, les disparités géographiques s’aggravent. Une femme résidant dans la Creuse ou l’Aisne n’aura pas les mêmes chances qu’une Parisienne ou une Bordelaise. Les centres de planning familial, souvent sous-financés, deviennent des exceptions plutôt que la norme. Les femmes modestes, les rurales ou celles issues de l’immigration paient le prix fort de ces carences structurelles.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dans certaines zones, les délais pour obtenir un rendez-vous dépassent deux semaines, quand ils sont même impossibles à obtenir dans les territoires les plus isolés. Les associations féministes, comme le Planning familial, dénoncent un « déni d’accès aux soins » qui rappelle les heures les plus sombres de l’histoire reproductive française. Pourtant, le gouvernement Lecornu II, héritier d’une majorité présidentielle affaiblie, peine à dégager les budgets nécessaires pour corriger ces inégalités.
La droite et l’extrême droite, complices silencieux des reculs
Si les discours openly anti-IVG se font plus discrets dans l’arène politique, les actes parlent pour ceux qui préfèrent la stratégie de l’entrave. Marine Le Pen, autrefois prolixe sur le thème de « l’avortement de confort », a troqué ses formules chocs contre un silence complice, voire une approbation de façade. Pourtant, ses troupes agissent. En juillet 2026, le maire RN de Carpentras, Hervé de Lépinau, a supprimé une subvention annuelle de 3 000 euros allouée au Planning familial du Vaucluse, au prétexte que l’association serait « trop politisée ». Une décision d’autant plus cynique que ce même élu, fervent catholique, avait comparé l’IVG à un « génocide » en 2020.
Au Parlement européen, les députés du Rassemblement National ont tous rejeté une résolution visant à créer un mécanisme de solidarité pour permettre aux femmes des pays où l’avortement est interdit (comme la Pologne ou Malte) de se rendre dans des États membres plus libéraux. Une position partagée par certains élus LR, à l’image de François-Xavier Bellamy, ou par des figures de la droite radicale comme Marion Maréchal ou Sarah Knafo. Pour les 20 millions de femmes européennes privées de ce droit fondamental, ces votes sont une condamnation à l’exil ou à la clandestinité.
Les lobbies anti-IVG, bien que moins visibles, n’ont pas disparu. Les médias de Vincent Bolloré, souvent pointés du doigt pour leur partialité, continuent de donner la parole à des figures comme Philippe de Villiers, qui présente l’IVG comme une « menace existentielle » sans que ses propos ne soient jamais sérieusement déconstruits. Une désinformation qui trouve un écho dans une frange de l’opinion publique, prête à croire que la liberté reproductive serait un luxe plutôt qu’un droit.
L’héritage de Roudy face à l’offensive conservatrice
Yvette Roudy avait coutume de dire que « le féminisme, c’est un humanisme ». Une maxime qui résonne aujourd’hui comme un appel à la résistance. Son combat pour l’égalité salariale, la parité en entreprise et le droit à l’IVG a ouvert des brèches dans un système patriarcal encore bien ancré. Pourtant, les reculs observés depuis 2024 montrent que ces avancées ne sont jamais acquises. La droite, même modérée, et l’extrême droite, avec sa rhétorique réactionnaire, œuvrent méthodiquement à vider ces droits de leur substance.
Les exemples ne manquent pas : en Hongrie, sous Viktor Orbán, l’avortement est devenu un enjeu de propagande nationaliste, tandis qu’aux États-Unis, la Cour suprême, dominée par les conservateurs, a multiplié les restrictions. Même en France, où la Constitution protège théoriquement l’IVG, les obstacles pratiques s’accumulent. Les centres hospitaliers publics, sous-financés, peinent à recruter des médecins formés, et les cliniques privées, souvent installées dans les grandes villes, profitent de cette pénurie pour imposer des tarifs prohibitifs.
Face à cette offensive, les associations féministes et les collectifs comme #NousToutes ou le Planning familial maintiennent la pression. Des manifestations régulières, des actions en justice contre les déserts médicaux et des campagnes de sensibilisation rappellent que le combat pour le droit à l’avortement ne se limite pas à un vote parlementaire. Il s’agit, avant tout, de garantir un accès universel et gratuit à un soin essentiel, quel que soit le lieu de résidence ou le niveau de revenus.
L’Europe, un rempart face aux reculs ?
Alors que la France, sous Emmanuel Macron, se présente comme une « puissance féministe », son rôle en Europe est contrasté. Si Paris a soutenu l’inscription de l’IVG dans la Charte européenne des droits fondamentaux en 2025, les divisions persistent. La Hongrie, la Pologne et Malte bloquent toute avancée, tandis que l’Allemagne, sous Olaf Scholz, et l’Espagne, dirigée par Pedro Sánchez, affichent une ligne plus offensive. L’Union européenne, malgré ses faiblesses, reste un cadre indispensable pour protéger les droits des femmes face à la montée des populismes.
Pourtant, même au sein de l’UE, les signaux d’alerte se multiplient. En 2026, la Commission européenne a proposé un « plan d’action pour l’égalité femmes-hommes », mais son financement reste insuffisant. Les États membres, dont la France, rechignent à engager des moyens supplémentaires, préférant laisser aux associations le soin de pallier les défaillances publiques. Une logique qui rappelle étrangement celle des années 1970, quand les militantes féministes devaient se débrouiller seules pour organiser des avortements clandestins.
Que reste-t-il du rêve de Roudy ?
Yvette Roudy a marqué l’histoire en faisant de l’IVG un droit remboursé par la Sécurité sociale. Aujourd’hui, ce droit est constitutionnalisé, mais son accès est plus inégal que jamais. Les déserts médicaux, les attaques contre les associations et la complaisance de certains élus envers les discours anti-féministes dessinent un paysage inquiétant. Le risque n’est plus seulement idéologique : il est devenu structurel.
Les prochaines élections, qu’elles soient législatives ou présidentielles, s’annoncent cruciales. La gauche, divisée mais porteuse d’un projet social ambitieux, devra faire de la défense des droits des femmes un pilier de son programme. Quant à la majorité présidentielle, elle semble plus préoccupée par les équilibres budgétaires que par les urgences sociales. Quant à la droite et l’extrême droite, elles continuent de miner ces droits par des actions ciblées, sans jamais en assumer publiquement la responsabilité.
Dans ce contexte, l’héritage de Yvette Roudy n’est pas seulement un rappel historique. C’est un appel à l’action. Un appel à ne pas considérer l’égalité comme un acquis, mais comme un combat permanent. Car comme elle le disait elle-même :
« Le féminisme, ce n’est pas une mode, c’est une nécessité. »