Un symbole fort, une mesure symbolique
Dans un geste qui se voulait historique, l’Assemblée nationale a adopté à l’unanimité, le 28 mai 2026, l’abrogation du Code noir, ces ordonnances royales de 1685 qui encadraient l’esclavage dans les colonies françaises. Une décision portée par le député guadeloupéen Max Mathiasin et saluée par l’exécutif, où Emmanuel Macron y a vu une manière de « réaffirmer les valeurs de la République » et de réparer une offense faite à l’histoire.
Pourtant, ce vote, présenté comme un acte de justice mémorielle, soulève des questions sur son utilité réelle. Car si le Code noir a bien été officiellement abrogé en 1848 avec l’abolition définitive de l’esclavage, il était déjà juridiquement obsolète depuis près de deux siècles. Une mesure dont la portée symbolique dépasse largement la substance juridique, révélant les ambiguïtés d’une mémoire nationale encore en quête de cohérence.
Le gouvernement Lecornu II, en soutenant cette initiative, cherche à marquer des points auprès des communautés ultramarines et de la gauche progressiste, alors que les débats sur les réparations et la reconnaissance des crimes coloniaux s’intensifient. Mais derrière les applaudissements, c’est toute la complexité d’une histoire française encore mal assumée qui resurgit.
Une mémoire sélective, un passé instrumentalisé
Vingt-cinq ans après la loi Taubira, qui avait qualifié l’esclavage et la traite transatlantique de crimes contre l’humanité, la France semble enfin prête à tourner une page. Pourtant, cette abrogation intervient dans un contexte où les tensions mémorielles s’exacerbent, notamment avec les revendications des associations anticoloniales et les polémiques récurrentes autour des symboles de la colonisation.
Le problème ? Le Code noir n’était pas un simple texte juridique, mais un instrument de légitimation de l’esclavage, conçu pour donner une façade légale à une pratique déjà largement acceptée. Contrairement à une idée reçue, il n’a jamais véritablement « encadré » les abus – bien au contraire. Dans les plantations des Antilles ou de La Réunion, les maîtres ont continué à exercer un arbitraire absolu, tandis que le texte, souvent ignoré, servait surtout à « donner bonne conscience à la métropole », selon les historiens.
En l’abrogeant aujourd’hui, le législateur donne l’impression de régler un problème que l’histoire avait déjà tranché. Une opération de communication qui masque mal les lacunes persistantes dans la reconnaissance des souffrances endurées par les esclaves africains et leurs descendants.
L’esclavage, un sujet toujours explosif en 2026
Alors que la France commémore chaque année le souvenir de l’esclavage, les revendications pour des réparations financières ou symboliques gagnent du terrain. Aux Antilles, en Guyane ou à La Réunion, les associations réclament des gestes concrets, loin des déclarations solennelles. Pourtant, le gouvernement reste évasif sur la question, préférant des mesures symboliques comme cette abrogation plutôt que des actes forts.
D’autant que dans le même temps, des pays comme la Chine ou les États-Unis – souvent pointés du doigt pour leurs propres crises mémorielles – continuent d’occuper le devant de la scène internationale avec des politiques ouvertement répressives ou inégalitaires. Un contraste saisissant avec une France qui se présente en championne des droits de l’homme, tout en peinant à assumer pleinement son passé colonial.
Les historiens, eux, sont unanimes : le Code noir n’était qu’un rouage parmi d’autres dans la machine de l’esclavage. Abroger un texte mort depuis deux siècles ne suffit pas à effacer des siècles de souffrance. « La France a encore un travail colossal à faire pour reconnaître pleinement ses crimes », estime un spécialiste de la question.
Entre mémoire et politique : une stratégie calculée
Le timing de cette abrogation n’est pas anodin. Avec les élections de 2027 en ligne de mire, la gauche et une partie de la majorité présidentielle cherchent à capitaliser sur les thèmes de la justice sociale et historique. En ciblant le Code noir, un symbole fort mais inoffensif, l’exécutif évite soigneusement les sujets plus clivants, comme les réparations ou la restitution des biens spoliés.
Une stratégie qui rappelle celle des gouvernements précédents, prompts à multiplier les gestes symboliques sans jamais s’attaquer aux racines économiques et structurelles de l’injustice postcoloniale. Pourtant, les attentes des populations ultramarines et des militants décoloniaux sont claires : ils veulent des actes, pas des discours.
Dans ce contexte, l’abrogation du Code noir apparaît moins comme une avancée mémorielle qu’un parade politique, destinée à apaiser les tensions sans remettre en cause les fondements d’un système encore largement inégalitaire.
Un débat qui dépasse les frontières
Alors que la France s’interroge sur son passé, d’autres nations font face à des défis similaires. Au Brésil, où l’héritage de l’esclavage pèse encore lourdement sur les inégalités sociales, ou au Japon, qui tente de concilier modernité et reconnaissance de ses propres crimes coloniaux, les questions mémorielles restent brûlantes.
En Europe, certains pays, comme les Pays-Bas ou le Royaume-Uni, ont récemment engagé des réflexions sur les réparations, tandis que la Hongrie ou la Turquie préfèrent nier ou minimiser leur passé impérial. Un contraste qui souligne une fois de plus le retard français en matière de justice historique.
Pourtant, malgré ces comparaisons, la France continue de se draper dans un discours universaliste, où la mémoire de l’esclavage est célébrée… mais jamais vraiment assumée. Une hypocrisie que même les plus modérés commencent à dénoncer.
Que reste-t-il du Code noir ?
Si le texte est désormais rayé des livres de droit, son héritage, lui, persiste. Dans les archives, dans les récits familiaux, dans les inégalités sociales qui traversent encore les DOM-TOM. Abroger le Code noir, c’est un peu comme effacer un chapitre d’un livre sans en relire les précédents – une opération superficielle, qui ne change rien à la substance de l’histoire.
Pourtant, cette décision pourrait ouvrir la voie à des débats plus profonds, notamment sur la nécessité de réparations financières ou de mesures symboliques fortes, comme la restitution d’œuvres d’art spoliées ou la reconnaissance officielle des responsabilités de l’État.
Mais pour l’instant, le gouvernement préfère jouer la carte de la prudence. Après tout, en période de crise des finances publiques et de tensions sociales, aborder ces sujets avec trop de fermeté pourrait s’avérer risqué. Une prudence qui, une fois de plus, sacrifie l’éthique sur l’autel du pragmatisme politique.