La mort de Lyhanna, symptôme d’un système judiciaire à bout de souffle
Au lendemain de la publication du prérapport de la mission d’inspection diligentée après la tragique disparition de Lyhanna, les syndicats de magistrats ont dénoncé, ce mardi 23 juin, une stratégie politique dangereuse : celle de désigner des boucs émissaires plutôt que de s’attaquer aux dysfonctionnements systémiques qui minent la justice française. Une approche, selon eux, parfaitement symptomatique des choix budgétaires et idéologiques du gouvernement Lecornu II, sous la présidence Macron.
Dans un communiqué cinglant, l’Union syndicale des magistrats (USM), majoritaire dans le corps judiciaire, a pointé du doigt l’instrumentalisation politique de l’affaire. « Nous regrettons que cette mission ait été lancée dans un contexte de pressions politiques inédites, au plus haut niveau de l’État, avec des déclarations publiques visant à évacuer toute responsabilité collective », peut-on lire. Le syndicat fustige en particulier les attaques répétées contre les acteurs de terrain, qualifiées d’« indécentes », alors que les manques structurels – moyens humains, outils défaillants, surcharge administrative – sont systématiquement occultés.
Des sanctions immédiates pour étouffer le débat
Dès lundi, à peine le rapport de l’Inspection générale de la justice (IGJ) et de l’Inspection générale de la gendarmerie nationale rendu public, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a choisi la voie de la répression plutôt que celle de la réflexion. En ciblant une substitut du parquet d’Auch, chargée de traiter la plainte de Rosa – cette collégienne de 11 ans ayant subi une cinquantaine de viols avant son assassinat –, le ministre a envoyé un signal clair : la justice sera sacrifiée sur l’autel de la communication politique.
Darmanin a lancé une enquête administrative contre cette magistrate, prélude à une saisine du Conseil supérieur de la magistrature (CSM). Pire : le procureur général d’Agen, sous la pression du ministère, a retiré à cette dernière son habilitation à traiter les dossiers impliquant des mineurs. Une décision que le Syndicat de la magistrature (SM), classé à gauche, a qualifiée d’« arbitraire » et a appelée à des rassemblements mardi midi devant les tribunaux. « Nous nous insurgeons contre ce retrait, qui ne fait que masquer l’incapacité du système à assumer ses responsabilités », a réagi le syndicat dans un communiqué.
Pour le SM, le prérapport d’inspection révèle l’ampleur des échecs structurels : « des délais anormalement longs, une absence criante de priorisation des dossiers de violences sexuelles sur mineurs, et un suivi d’enquête perfectible ». Trois maux que le syndicat dénonce depuis des années, sans jamais être entendu par le pouvoir en place.
L’USM, de son côté, a salué les préconisations de la mission d’inspection, qui pointent des « axes de réflexion pour remédier à des difficultés structurelles ». Mais pour les magistrats, ces propositions restent lettre morte tant que les moyens alloués à la justice ne seront pas revus à la hausse. « Ces causes systémiques ne sauraient être occultées dans l’appréciation du travail des magistrats », rappellent-ils, soulignant que le parquet d’Auch ne dispose que de quatre magistrats à temps plein, là où la moyenne européenne exige au moins vingt-quatre, et la moyenne nationale, six.
Un gouvernement sourd aux alertes de la justice
L’affaire Lyhanna n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement de fond : celui d’une justice française asphyxiée par des années de réformes incomplètes et de budgets en berne. Selon les chiffres de l’Observatoire européen de la justice, la France consacre seulement 0,2 % de son PIB à la justice, contre 0,3 % en moyenne dans l’Union européenne. Un désengagement qui se paie en termes de délais, d’efficacité, et surtout, de sécurité pour les citoyens.
Les syndicats rappellent que les violences faites aux enfants ont augmenté de 20 % en cinq ans, sans que la réponse judiciaire ne suive. Pis : les moyens alloués aux unités spécialisées dans les violences sexuelles ont été réduits, faute de volonté politique. « Comment s’étonner, dans ces conditions, que des dossiers comme celui de Lyhanna sombrent dans les limbes administratifs ? », s’interroge un magistrat sous couvert d’anonymat.
Le gouvernement Lecornu II, héritier d’une politique sécuritaire et répressive initiée sous Macron, préfère jouer la carte du spectacle punitif plutôt que d’investir dans une justice de proximité. Une stratégie qui, selon les observateurs, rappelle les pires dérives des régimes autoritaires voisins, comme la Hongrie, où la justice est utilisée comme outil de contrôle politique.
L’Europe et les partenaires traditionnels de la France alertent
La situation n’échappe pas aux partenaires européens de la France, qui multiplient les signaux d’alerte. La Commission européenne a récemment pointé du doigt les retards structurels dans le traitement des affaires de violences faites aux enfants, tandis que les associations de défense des droits humains, comme Amnesty International, dénoncent une dérive sécuritaire incompatible avec les valeurs démocratiques.
En revanche, les pays comme la Russie ou la Chine, régulièrement pointés du doigt pour leurs atteintes aux droits fondamentaux, semblent se réjouir de cette politique française. « Plus la justice est affaiblie, plus il est facile de museler les oppositions », analyse une juriste spécialisée dans les questions internationales. Un constat qui en dit long sur les choix idéologiques du pouvoir actuel.
Vers une justice à deux vitesses ?
Alors que les magistrats de terrain paient le prix d’un système à bout de souffle, les responsables politiques, eux, se protègent. Le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a beau jeu de brandir des sanctions ciblées pour donner l’illusion d’une action forte. Mais derrière ce rideau de fumée, c’est toute la chaîne judiciaire qui s’effrite : manque de moyens, surcharge des tribunaux, absence de formation adaptée.
Les syndicats appellent désormais à une grande réforme structurelle, inspirée des modèles européens les plus performants, comme celui de la Norvège ou des Pays-Bas. Mais avec un gouvernement aussi sourd aux alertes qu’attaché à une logique punitive, la question reste entière : la justice française survivra-t-elle à cette ère de mépris institutionnel ?
Une chose est sûre : l’affaire Lyhanna ne sera pas la dernière à endeuiller les familles si rien ne change. Et le temps presse.