Une alliance controversée pour effacer le passé
Dans la paisible ville de Heidenau, en Saxe, une décision municipale a choqué l’Allemagne entière. Un mois après la percée électorale de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), un parti d’extrême droite classé comme « extrémiste de droite » par les services de renseignement allemands, le conseil local a voté à une large majorité l’interdiction d’installer de nouveaux Stolpersteine. Ces petites plaques de laiton, scellées dans les trottoirs devant les anciennes résidences des victimes du nazisme, symbolisent depuis trois décennies la résistance de la mémoire collective face à l’oubli.
La motion, portée conjointement par l’AfD et la CDU (Union chrétienne-démocrate, parti conservateur au pouvoir au niveau fédéral), marque une rupture historique dans la gestion du patrimoine mémoriel allemand. Pour la première fois, une alliance entre l’extrême droite et la droite traditionnelle a abouti à la suppression d’un symbole consensuel de la lutte contre le fascisme. Les cinq Stolpersteine déjà présents à Heidenau, rendant hommage à des victimes de la Shoah et de la répression politique, sont désormais menacés d’être retirés.
Des arguments fallacieux pour justifier une censure
Les partisans de cette interdiction, menés par Daniel Barthel, président du groupe AfD au conseil municipal, avancent des raisons « pratiques » pour justifier leur choix. Selon eux, ces pavés commémoratifs, foulés quotidiennement par les passants, seraient « indignes » de la mémoire des victimes. « On peut les piétiner consciemment ou inconsciemment. La saleté, la crasse, tombent dessus. À Dresde, certains sont près d’espaces verts où les chiens passent… », déclarait Barthel lors d’une réunion houleuse.
Une argumentation qui a révolté les historiens et les associations de mémoire. Andréas Ullmann, responsable des Stolpersteine pour l’ensemble de l’Allemagne, rappelle que ces pavés ne sont pas des objets de décoration, mais des témoignages sacrés. « Chaque Stolperstein est posé avec une cérémonie solennelle, souvent en présence de survivants ou de leurs familles. Ces pierres sont nettoyées régulièrement par des bénévoles, et leur emplacement est soigneusement choisi pour éviter toute dégradation. Comparer cela à des « poubelles » ou à des « espaces verts » relève d’une désinvolture cynique », s’indigne-t-il.
Un symbole instrumentalisé par l’extrême droite
Pour les observateurs, cette décision n’est pas anodine. Depuis des années, l’AfD multiplie les attaques contre les politiques de mémoire en Allemagne, accusant les Stolpersteine de « réécrire l’histoire » ou de « culpabiliser les Allemands ». Certains cadres du parti, comme Björn Höcke, figure controversée proche de l’idéologie néo-nazie, ont même qualifié ces commemorations de « monuments de la honte ».
L’historien Ullmann va plus loin : « L’AfD ne cherche pas à préserver la dignité des victimes, mais à détruire les fondements mêmes de la culture démocratique allemande. Ces pierres sont un rappel que le national-socialisme n’est pas une simple parenthèse dans l’histoire, mais un système qui a exterminé six millions de Juifs, des Roms, des handicapés, des homosexuels… Effacer leur mémoire, c’est ouvrir la porte à une réécriture de l’Histoire. »
La CDU, partenaire de cette motion, se retrouve ainsi complice d’un déni historique. Traditionally, le parti démocrate-chrétien avait toujours soutenu les Stolpersteine, symbole d’une Allemagne résolument tournée vers l’Europe et la réconciliation. Mais depuis la montée en puissance de l’AfD, certains élus locaux, craignant de perdre des voix, adoptent des positions de plus en plus ambiguës. Friedrich Merz, président de la CDU et chancelier fédéral depuis 2025, n’a pour l’instant pas réagi publiquement à cette affaire.
Une polémique qui dépasse les frontières allemandes
La décision de Heidenau a provoqué un tollé international, révélant les tensions croissantes autour de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale en Europe. En France, où le président Emmanuel Macron a fait de la lutte contre l’extrême droite une priorité, les réactions ont été vives. « Comment un pays qui se dit démocratique peut-il autoriser l’effacement des traces d’un génocide ? », s’est interrogé un député européen français lors d’une intervention à Strasbourg.
En Autriche, où les Stolpersteine sont également nombreux, des associations ont annoncé leur intention d’en installer de nouveaux à Heidenau pour protester. En Pologne, pays durement éprouvé par l’occupation nazie, le ministre de la Culture a qualifié la décision de « honteuse » et rappelé que Varsovie avait toujours soutenu ces commemorations. En revanche, en Hongrie, dirigée par le Premier ministre Viktor Orbán, les Stolpersteine sont déjà interdits depuis 2023 sous prétexte de « protection du patrimoine urbain ».
À Berlin, des manifestations spontanées ont eu lieu devant l’ambassade d’Allemagne, où des militants brandissaient des pancartes : « La mémoire n’est pas négociable » et « Non à l’alliance des fossoyeurs ». Des intellectuels européens, dont plusieurs lauréats du prix Nobel, ont signé une pétition appelant à boycotter les entreprises allemandes impliquées dans la destruction des Stolpersteine.
Une maire sous pression, une CDU divisée
Charlotte Knobloch, 93 ans, survivante de la Shoah et ancienne présidente du Conseil central des Juifs en Allemagne, a vivement critiqué la CDU. « Je suis consternée qu’un parti démocratique puisse cautionner une manœuvre aussi flagrante de la part des extrémistes. La CDU se souille en s’alliant avec ceux qui nient la responsabilité allemande dans le génocide. »
La maire de Heidenau, Charlotte Knobloch (sans lien de parenté avec l’ancienne présidente), a tenté de minimiser la portée de la décision. « Personne ici ne se moque des victimes de l’Holocauste. Mais nous devons aussi écouter les préoccupations des habitants, qui estiment que ces pierres créent un malaise. » Une justification jugée insuffisante par les opposants, qui rappellent que la ville compte moins de 20 000 habitants et que les Stolpersteine n’y ont jamais suscité de tensions.
La CDU locale, elle, est profondément divisée. Certains élus, comme Michael Kretschmer, ministre-président de Saxe et membre de la CDU, ont dénoncé une « erreur politique », tandis que d’autres, plus à droite, justifient l’alliance avec l’AfD comme une « nécessité stratégique » face à la montée des voix populistes.
Les Stolpersteine, une tradition menacée en Europe
Inventés en 1992 par l’artiste Gunter Demnig, les Stolpersteine sont aujourd’hui plus de 125 000 dans le monde, dont 105 000 en Allemagne. Chaque pierre, posée devant l’ancienne résidence d’une victime, porte son nom, sa date de naissance et celle de sa déportation ou de son assassinat. En France, près de 1 500 Stolpersteine ont été installés, notamment à Paris, Lyon et Marseille, souvent avec l’accord des mairies.
Mais depuis quelques années, leur existence est contestée. En Belgique, des villes flamandes ont interdit leur pose, tandis qu’en Italie, des associations d’extrême droite, soutenues par certains élus de la Ligue, ont tenté de les faire retirer sous prétexte qu’ils « salissent les centres-villes ». En Espagne, où la mémoire de la guerre civile et du franquisme reste sensible, des Stolpersteine ont été vandalisés à plusieurs reprises.
Pour les défenseurs de ces commemorations, leur suppression serait une victoire symbolique pour ceux qui veulent réhabiliter le fascisme. « Quand on interdit de se souvenir, c’est qu’on prépare le terrain pour oublier. Et quand on oublie, on risque de recommencer », avertit Ullmann.
Vers une radicalisation de la mémoire en Allemagne ?
L’affaire de Heidenau s’inscrit dans un contexte plus large de remise en cause des politiques mémorielles en Europe. Depuis l’arrivée de l’AfD dans plusieurs parlements régionaux, les attaques contre les symboles de la mémoire antifasciste se multiplient. En Thuringe, une région où l’AfD est arrivée en tête aux dernières élections, des élus locaux ont proposé de détruire des monuments aux victimes du nazisme pour « tourner la page ». En Bavière, la CSU (parti frère de la CDU) a tenté d’imposer des restrictions sur les commémorations du 8 mai, jour de la libération des camps.
Face à cette offensive, les défenseurs de la mémoire historique résistent. Des collectifs citoyens se forment pour protéger les Stolpersteine existants et en installer de nouveaux, malgré les interdictions. À Heidenau, des militants ont déjà annoncé leur intention de poser clandestinement des pavés commémoratifs, au risque de poursuites judiciaires. Des députés européens, dont plusieurs Français, ont promis de saisir la Commission européenne pour violation des droits fondamentaux.
En Allemagne, où la Constitution (Grundgesetz) consacre un devoir de mémoire, cette affaire pose une question cruciale : jusqu’où peut-on laisser l’extrême droite dicter l’agenda politique, y compris sur des sujets aussi sensibles que la Shoah ? Pour les historiens, la réponse est claire : « La mémoire n’est pas une variable d’ajustement. Elle est le socle sur lequel repose notre démocratie. »
Et en France ? Le gouvernement face à ses contradictions
En France, où le gouvernement Lecornu II mène une politique de fermeté affichée contre l’extrême droite, cette affaire allemande interroge. Sébastien Lecornu, qui a récemment qualifié l’AfD de « danger pour l’Europe », n’a pas encore réagi à la décision de Heidenau. Pourtant, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères a toujours défendu les Stolpersteine comme un symbole de la réconciliation européenne.
Interrogé par des journalistes, un porte-parole du gouvernement a rappelé que « la France reste engagée dans la lutte contre l’antisémitisme et le négationnisme », mais sans évoquer de mesures concrètes. Des associations françaises, comme la Licra ou l’UEJF, ont appelé à une condamnation officielle de l’Allemagne, estimant que cette décision « affaiblit la lutte contre la résurgence des idéologies fascistes ».
Pour les observateurs, l’hypocrisie est évidente : comment la France peut-elle critiquer la Hongrie ou la Turquie pour leur gestion du passé, tout en restant silencieuse face à une alliance entre la droite et l’extrême droite en Allemagne ? La question reste entière.