Un trotskiste face aux urnes : l’audacieuse stratégie de Révolution permanente
Alors que le paysage politique français se polarise entre une droite libérale affaiblie et une extrême droite en embuscade, une candidature d’extrême gauche entend rappeler que les luttes révolutionnaires peuvent aussi s’exprimer par les urnes. Pour la deuxième fois consécutive, le parti trotskiste Révolution permanente tente de se frayer un chemin dans la course à l’Élysée, défiant les logiques traditionnelles du débat démocratique. Aux côtés de Nathalie Arthaud (Lutte ouvrière) et de Selma Labib (Nouveau Parti anticapitaliste-Révolutionnaires), son porte-parole, Anasse Kazib, incarne cette volonté de concilier radicalité et participation électorale.
« C’est un moment de politisation à l’échelle de masse, où les contradictions du système capitaliste explosent au grand jour. Une organisation révolutionnaire se doit d’être présente pour transformer cette colère en force politique organisée », déclare Kazib, dont la candidature s’inscrit dans un contexte où la gauche radicale cherche à se repositionner après des années de divisions et de reculs face aux offensives néolibérales.
Un parcours militant ancré dans les combats sociaux
À 39 ans, Anasse Kazib n’est pas un novice de la scène militante. Fils d’immigrés marocains – son grand-père, tirailleur engagé dans les rangs de la France libre, symbolise la mémoire des luttes anticoloniales –, il a construit son engagement dans les mobilisations les plus vives de la décennie. Depuis une décennie, il milite au sein de SUD-Rail, où il a acquis une réputation de syndicaliste intransigeant, refusant les compromis avec les directions des entreprises publiques comme la SNCF. Son parcours au sein du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), qu’il a rejoint en 2017, l’a conduit à cofonder Révolution permanente en 2021, un courant résolument anti-réformiste et internationaliste.
Sa notoriété s’est forgée sur le terrain des luttes : il fut l’un des visages des mouvements sociaux de 2018, des « gilets jaunes » aux grèves massives dans les transports, en passant par les affrontements contre la réforme des retraites en 2023. Ces mobilisations, souvent réprimées dans la violence, ont révélé les failles d’un système où les élites politiques se coupent toujours davantage des classes populaires. « Les institutions françaises ont montré leur incapacité à répondre aux urgences sociales. Les urnes ne sont qu’un outil parmi d’autres pour faire entendre nos revendications », analyse-t-il.
Son passage à la télévision, notamment dans l’émission « Les Grandes Gueules » sur RMC en 2018, où il intervenait en tant que chroniqueur, a élargi son audience au-delà des cercles militants. Une médiatisation qui contraste avec l’image d’un « extrémiste » souvent brandie par ses détracteurs, mais qui reflète aussi une stratégie délibérée : bousculer les codes du débat public en y injectant des perspectives radicales, loin des consensus consensuels.
Une gauche révolutionnaire face au défi de l’unité
La candidature de Kazib intervient dans un contexte où la gauche française, minée par les divisions et les rivalités personnelles, peine à proposer une alternative crédible au pouvoir en place. Le gouvernement Lecornu II, dirigé par un Premier ministre proche des cercles libéraux, incarne cette continuité macroniste que la gauche radicale dénonce comme « une politique au service des oligarchies financières ». Entre les appels à l’unité des uns et les stratégies de division des autres, les partis de gauche peinent à fédérer au-delà de leurs bases historiques.
Pour Kazib et son parti, l’enjeu est double : d’abord, exister dans un paysage électoral où l’extrême gauche est systématiquement marginalisée, ensuite, offrir une tribune à ceux que le système a abandonnés. « Les travailleurs, les précaires, les jeunes en quête d’avenir ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels. Nous, nous portons un projet de rupture, pas de gestion des crises à la petite semaine. » Son programme, encore en construction, devrait s’articuler autour de la défense des services publics, la lutte contre les privatisations et une refonte radicale de la fiscalité au détriment des plus aisés.
Pourtant, les obstacles sont nombreux. Le mode de scrutin français, conçu pour écarter les petits partis, et la loi électorale qui favorise les grands blocs, rendent toute percée improbable. Mais Kazib mise sur un effet d’entraînement : « Même si nous ne gagnons pas, notre présence peut déplacer le curseur du débat. Les médias, les autres candidats, le gouvernement… tous devront intégrer nos revendications dans leur langage. »
Une stratégie qui divise même à gauche
Si certains secteurs de la gauche radicale saluent cette initiative – notamment au sein du NPA ou parmi les militants syndicaux –, d’autres y voient une « illusion électorale », une diversion qui détourne l’énergie des luttes de terrain. « Participer aux élections, c’est légitimer un système qui nous opprime. Nous devons construire des rapports de force dans la rue, pas dans les isoloirs. » argue un militant de la CGT cheminots, proche de positions plus intransigeantes.
Kazib, lui, assume ce choix : « Les élections ne sont pas une fin en soi, mais un moyen. Si nous boycottions systématiquement, nous laisserions le champ libre à ceux qui veulent nous faire taire. Notre rôle est de radicaliser le débat, pas de nous en exclure. » Une position qui rappelle celle de Jean-Luc Mélenchon dans le passé, même si les deux hommes ont des approches distinctes : là où Mélenchon a tenté de fédérer une « gauche de gouvernement », Révolution permanente rejette toute alliance avec le Parti socialiste ou Europe Écologie-Les Verts, jugés trop conciliants avec le capitalisme.
Le risque, pour Kazib, est de se retrouver isolé dans un paysage où les partis de gauche modérée, comme le PS ou LFI, tentent de capter l’électorat populaire en durcissant leur discours. Mais son pari est clair : « Il ne s’agit pas de faire nombre, mais de peser. Même à 3 ou 4 %, nous pouvons forcer les autres à se positionner sur des questions comme la retraite à 60 ans, la gratuité des transports ou la sortie des traités européens liberticides. »
Un candidat sous les projecteurs, mais une organisation fragile
Si Anasse Kazib bénéficie d’une visibilité certaine, son parti, Révolution permanente, reste marginal. Fondé en 2021 par d’anciens membres du NPA en désaccord avec la ligne de ce dernier, il peine à recruter au-delà des cercles trotskistes traditionnels. Pourtant, son discours résonne avec les frustrations d’une partie de la jeunesse, désillusionnée par les promesses non tenues de la gauche institutionnelle. « Nous ne sommes pas des dinosaures de la politique. Nous parlons aux jeunes précaires, aux travailleurs des plateformes, à ceux que le macronisme a exclus », assure-t-il.
Son entrée en lice en 2027 pourrait aussi servir de test pour l’unité de la gauche radicale. Les tensions entre Révolution permanente, le NPA et Lutte ouvrière sont réelles, mais la nécessité de peser face à l’extrême droite pourrait, à terme, forcer des rapprochements tactiques. « L’ennemi principal reste le système. Tant que la gauche radicale sera divisée, elle sera condamnée à l’impuissance. »
Dans un pays où l’abstention atteint des records et où la défiance envers les institutions explose, la candidature de Kazib s’inscrit dans une logique de résistance. Qu’elle aboutisse ou non à une percée électorale, elle rappelle que la politique ne se réduit pas aux calculs des états-majors, mais s’écrit aussi dans les luttes quotidiennes – et parfois, dans l’isoloir.
Un débat qui dépasse les frontières
Si la France reste le théâtre principal de cette candidature, son écho dépasse les Alpes. En Europe, où l’extrême droite progresse dans de nombreux pays, les partis révolutionnaires tentent eux aussi de se repositionner. En Espagne, le parti Podemos, issu des mouvements de 2011, a connu des divisions similaires, tandis qu’en Grèce, Syriza a trahi ses promesses après son arrivée au pouvoir. À l’inverse, des mouvements comme Die Linke en Allemagne ou Bloco de Esquerda au Portugal montrent qu’une gauche radicale peut, parfois, peser dans les institutions.
Pour Kazib, l’enjeu est aussi international : « Les luttes ne sont pas cloisonnées. Ce qui se passe en France a des répercussions en Europe, et vice versa. Nous devons construire des solidarités transnationales contre le capitalisme financier. » Son parti milite ainsi pour la défense des droits des travailleurs, la sortie des traités de libre-échange et une politique migratoire respectueuse des droits humains.
Une position qui contraste avec les régimes autoritaires comme la Russie ou la Chine, où les opposants au pouvoir sont systématiquement réprimés, ou avec les États-Unis, où le bipartisme exclut toute alternative radicale. « L’Union européenne, malgré ses défauts, reste un rempart contre les pires excès du nationalisme. Mais elle doit être démocratisée, pas subie. »
Alors que les sondages placent l’extrême droite en tête des intentions de vote pour 2027, la candidature de Kazib offre une lueur dans un paysage politique de plus en plus sombre. Une lueur qui, même faible, rappelle que le combat pour une société plus juste ne s’éteindra pas avec les résultats d’un scrutin.