Bally Bagayoko, nouveau maire LFI de Saint-Denis : entre espoir local et combat national contre le racisme

Par Decrescendo 13/05/2026 à 09:18
Bally Bagayoko, nouveau maire LFI de Saint-Denis : entre espoir local et combat national contre le racisme

Nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI) transforme son élection en tribune antiraciste. Entre polémiques, défis locaux et ambitions nationales, comment ce quadragénaire s'impose comme une figure de la gauche radicale face à l'extrême droite ? Un portrait.

Un mandat sous le signe de la contestation et de l’engagement

À peine trois semaines après son élection triomphale au premier tour des municipales de Saint-Denis, Bally Bagayoko, nouveau maire de la deuxième ville d’Île-de-France, incarne déjà bien plus qu’un simple changement politique local. Depuis son arrivée à l’hôtel de ville, l’élu de La France insoumise (LFI) doit composer avec une série d’attaques ciblées, mêlant désinformation, racisme ordinaire et instrumentalisation médiatique. Pourtant, loin de s’effacer, ce quadragénaire au parcours atypique transforme chaque polémique en opportunité politique, posant les bases d’une dynamique nationale autour de la lutte contre les discriminations.

Son bureau, délibérément épuré des symboles de ses prédécesseurs, reflète cette volonté de rupture. Le portrait d’Emmanuel Macron, relégué « face contre le mur » par ses soins, symbolise à lui seul le rejet d’un héritage présidentiel honni par une partie de la gauche radicale. Seuls subsistent, en guise de témoignages du passé socialiste, quelques livres sur Picasso et Éluard, un ballon de rugby et des trophées aux motifs de fleur de lys – des reliques que le nouveau maire qualifie avec ironie de « décoration résiduelle ». « L’essentiel est ailleurs, dans l’action collective et le travail de terrain », confie-t-il, alors que les appels racistes à la mairie se multiplient depuis son arrivée.

L’extrême droite et certains médias : une alliance toxique

Le parcours de Bally Bagayoko vers le fauteuil municipal a été jalonné d’embûches. Dès le soir de sa victoire, le 15 mars 2026, une séquence sur une chaîne d’information en continu a suffi à déclencher une vague de désinformation. Une phrase anodine sur « la ville des rois et du peuple vivant » est délibérément déformée pour lui faire dire « ville des Noirs », avant d’être reprise en chœur par des figures de l’extrême droite comme Gilbert Collard ou Jean Messiha. Une stratégie classique, mais dont les conséquences sont immédiates : les réseaux sociaux s’embrasent, et les cinq standardistes de la mairie sont submergées d’appels haineux, certains diffusant même a cappella des extraits de chansons de chanteurs maliens pour moquer son origine.

Mais c’est sur CNews, propriété du milliardaire Vincent Bolloré, que les attaques prennent une tournure ouvertement raciste. Le psychologue Jean Doridot le compare à un « mammifère de la famille des grands singes », tandis que le philosophe Michel Onfray le décrit comme un « mâle dominant ». Des propos qui, bien que choquants, s’inscrivent dans une logique plus large : celle d’une radiodiffusion qui normalise l’injure raciale sous couvert de débat intellectuel. Face à cette escalade, Bagayoko a choisi la voie judiciaire. Une plainte pour « injures à caractère raciste » a été déposée, avec le préfet de Seine-Saint-Denis se constituant partie civile – une première qui illustre l’ampleur de l’enjeu.

« Ce qui m’arrive n’est pas une surprise, c’est une alerte supplémentaire. Quand sur les terrains de foot, des joueurs sont comparés à des singes, ce n’est pas nouveau. Mais aujourd’hui, cette parole raciste se libère, et il faut y répondre. »

Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis

Un rassemblement historique pour fédérer la gauche antiraciste

Pour répondre à cette vague de haine, Bally Bagayoko a appelé à un grand rassemblement place de l’Hôtel-de-Ville, ce samedi 4 avril 2026. L’objectif ? Réunir « citoyens, collectifs, syndicats et formations politiques » autour d’un combat commun : enrayer la montée des discours xénophobes et faire de Saint-Denis le symbole d’une résistance populaire. Avec une ambition affichée de 5 000 à 10 000 participants, l’événement a déjà séduit une quinzaine de députés LFI, tandis que des personnalités comme Lilian Thuram ont apporté leur soutien via des tribunes dans la presse nationale.

Ce rassemblement n’est pas seulement une réponse aux attaques subies : il s’inscrit dans une stratégie plus large, celle d’un mouvement national et européen contre le racisme. « Le 4 avril doit être le top départ d’une tournée, pourquoi pas internationale, pour montrer que cette lutte dépasse les frontières », explique-t-il. Une approche qui rappelle celle des grands combats antiracistes des décennies passées, mais adaptée aux défis du XXIe siècle, où les réseaux sociaux amplifient la haine à une vitesse vertigineuse.

Pourtant, derrière cette vitrine militante, les défis locaux restent immenses. Dans les quartiers populaires de Saint-Denis, comme les cités Gaston-Dourdin ou Colonel-Fabien, où Bagayoko a grandi, les attentes sont concrètes : logements décents, pouvoir d’achat, sécurité. « Les loyers explosent, on ne peut plus se loger décemment », témoigne Nadia, mère de famille payant 800 euros pour un F2. « Avec Bally, on espère au moins un début de solution », renchérit son voisin, Farid, actuellement hébergé par un ami après une expulsion. Un espoir fragile, mais réel, dans une ville où l’abstention frôle les 58 % et où seule une minorité a voté pour lui au premier tour.

Un parcours politique entre héritage communiste et rupture insoumise

Né à Levallois-Perret dans une famille d’immigration malienne, Bally Bagayoko a découvert la France des quartiers populaires dès son plus jeune âge. Son enfance à Saint-Denis, entre le malinké et le bambara, puis son retour en France métropolitaine à la fin des années 1970, ont forgé une double identité : celle d’un héritier de l’immigration postcoloniale, fier de ses origines, mais déterminé à s’intégrer par le travail et l’engagement. Après des études supérieures et un poste de cadre à la RATP sous la bannière syndicale de la CGT, c’est le basket qui lui ouvre les portes de la politique. Patrick Braouezec, maire communiste de Saint-Denis de 1991 à 2004, le repère pour son « opiniâtreté » et son « esprit libre ».

Cette rencontre marque le début d’une carrière politique locale, d’abord comme conseiller municipal, puis comme conseiller départemental et vice-président de la collectivité jusqu’en 2014. Pourtant, malgré ces années passées au sein du Parti communiste, Bagayoko n’a jamais franchi le pas de l’adhésion. « Je ne me suis jamais senti enfermé dans une étiquette », confie-t-il. Une indépendance d’esprit qui le pousse, en 2020, à se présenter sous la bannière de La France insoumise, alors que la gauche est divisée. Face à Mathieu Hanotin, maire socialiste sortant, il réalise un score historique de 18 %, mettant fin à trois quarts de siècles de gouvernance communiste dans la ville des rois.

Cette victoire, acquise dès le premier tour, est autant une surprise qu’un symbole. « Bally a conscience qu’il n’a pas forcément gagné, mais plutôt que c’est l’autre qui a perdu », analyse son mentor, Patrick Braouezec. « Il y avait un rejet viscéral d’Hanotin, et il faut maintenant transformer ce rejet en adhésion. » Une tâche ardue dans une ville où les inégalités sociales battent des records et où les services publics, de la santé à l’éducation, sont sous tension constante.

Un programme social ambitieux… mais des défis budgétaires colossaux

Avec son « bouquet pouvoir d’achat », Bally Bagayoko promet des mesures fortes : gratuité des cantines scolaires, vélos offerts aux élèves de troisième, création d’un « pôle municipal du logement digne » pour lutter contre les marchands de sommeil. Des annonces qui séduisent une partie de la population, mais qui soulèvent aussi des questions sur leur financement. Le nouveau maire mise sur un redéploiement du budget « sécurité », une piste critiquée par certains observateurs, qui y voient un risque de fragilisation des forces de l’ordre locales.

Autre dossier épineux : le désarmement de la police municipale. Bagayoko assume sa volonté de « changer la doctrine » concernant les lanceurs de balles de défense (LBD), une mesure saluée par les associations de défense des droits humains, mais qui inquiète une partie des agents. « Une seule mutation a été confirmée pour l’instant, relativise-t-il. La majorité des policiers municipaux resteront, mais il faut adapter leurs pratiques aux réalités sociales. » Pourtant, selon un policier anonyme de la ville, « de très nombreuses demandes de mutation sont en cours », suggérant que le malaise est profond au sein des effectifs.

Face à ces défis, les critiques ne manquent pas. Oriane Filhol, ancienne adjointe socialiste, pointe le flou de certaines propositions : « Maîtriser les loyers ? C’est très vague. Et surtout, comment compter sur l’État pour appliquer ces mesures ? La préfecture a déjà bloqué l’arrêté anti-expulsions pris par la mairie. » Un rappel glaçant : à Saint-Denis comme ailleurs, les marges de manœuvre d’un maire, même déterminé, sont limitées par les contraintes administratives et financières imposées par le gouvernement.

Entre ambition nationale et ancrage local : l’équilibre impossible ?

Depuis son élection, Bally Bagayoko est devenu une figure médiatique incontournable. Des journaux étrangers, des États-Unis à la Belgique, se sont emparés de son parcours pour dénoncer le racisme en France, tandis que des collectifs de militants ont interpellé l’Arcom sur l’impunité de CNews. Pourtant, le maire de Saint-Denis refuse de se laisser griser par cette exposition. « OK, il y a des enjeux nationaux, mais moi, j’ai avant tout une connaissance fine de ma ville », martèle-t-il, affichant une distance prudente vis-à-vis de LFI et de Jean-Luc Mélenchon.

« La seule légitimité, c’est moi et ma population. La France insoumise n’a pas à me dicter ma conduite, surtout sur des sujets où elle n’a aucune expertise locale. »

Bally Bagayoko

Cette autonomie affichée n’est pas anodine. Alors que LFI mise sur ses victoires urbaines pour rebâtir une dynamique de gauche radicale en vue de 2027, Bagayoko pourrait bien incarner une alternative : celle d’un maire capable de fédérer au-delà des clivages partisans, tout en portant haut les couleurs de la lutte antiraciste. « Il sera présent dans le grand débat national », assure-t-il, les yeux déjà rivés sur la prochaine présidentielle. Une stratégie risquée, mais qui pourrait faire de lui l’un des nouveaux visages d’une gauche en quête de renouveau.

Pourtant, les écueils sont nombreux. Entre les tensions avec l’État, les attentes pressantes de ses administrés et les attaques incessantes de l’extrême droite, son mandat s’annonce comme un exercice d’équilibriste. « Le plus dur est devant lui », reconnaît Patrick Braouezec, tout en lui rappelant une évidence : « Il ne faut pas oublier d’où il vient. Saint-Denis attend des actes, pas des postures. »

Dans les rues du quartier DDF, où il a grandi, les espoirs sont grands, mais les doutes persistent. « S’il tient 50 % de ses promesses, ce sera déjà mieux que zéro », confie un jeune homme sans travail, hébergé chez un ami. Une phrase qui résume à elle seule le défi de Bally Bagayoko : transformer l’indignation en solutions concrètes, et prouver que la politique peut, encore, changer les choses.

À propos de l'auteur

Decrescendo

J'ai couvert les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les soignants en colère. J'ai vu des CRS charger des infirmières. J'ai vu des préfets interdire des manifestations au mépris du droit. J'ai vu des ministres mentir effrontément à la télévision. Cette violence institutionnelle, je la dénonce sans relâche. On me traite parfois d'extrémiste parce que je rappelle simplement ce que dit la Constitution. Tant pis. Je préfère être un démocrate radical qu'un complice.

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Commentaires (8)

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Alexandrin

il y a 2 jours

Saint-Denis qui bascule encore à gauche… comme si la Seine-Saint-Denis avait un autre choix que de voter contre l’extrême droite. Pathétique, mais logique. La gauche radicale a au moins le mérite d’assumer ce que les autres font semblant d’ignorer.

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C

Claude54

il y a 3 jours

Ah tiens, un maire LFI qui va transformer Saint-Denis en Venezuela bis. Bravo.

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H

Hortense du 38

il y a 2 jours

@claude54 Vous exagérez là… Bagayoko a été élu avec 52% des voix, ça veut bien dire que les gens veulent du concret, pas des caricatures. Et puis gérer une ville ce n’est pas le Venezuela, c’est pas comme ça qu’on fait avancer le débat...

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B

Borrégo

il y a 3 jours

Bagayoko, un antiraciste en short… et après on s’étonne que l’extrême droite monte. La boucle est bouclée.

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H

HGW_304

il y a 3 jours

non mais sérieux ??? enfin une bonne nouvelle pr une fois ! bagayoko il a tout compris, antiraciste et en même temps il assume ses idées au lieu de faire genre 'je suis modéré' comme les autres !!!

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K

Kaysersberg

il y a 3 jours

@hgw-304 Oui mais attends, le vrai débat c’est : est-ce que LFI sait gérer une ville ? Parce que jusqu’ici, aller voter contre Le Pen dans les urnes c’est une chose, mais gérer au quotidien c’est autre chose...

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B

Buse Variable

il y a 3 jours

Nouveau maire LFI à Saint-Denis, encore une preuve que l’extrême gauche squatte les mairies comme un squat à 2 balles. La France va bien.

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E

EdgeWalker

il y a 3 jours

mdr les mecs des commentaires juste au dessus qui trouvent ça choquant... vous êtes en 2024 ou dans les années 30 ??? on vit encore dans l'époque des maires blancs qui veulent pas voir la réalité ???

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