Saint-Denis et Pierrefitte, laboratoires d'une « Nouvelle France » portée par LFI

Par Decrescendo 24/03/2026 à 09:26
Saint-Denis et Pierrefitte, laboratoires d'une « Nouvelle France » portée par LFI
Photo par Chelms Varthoumlien sur Unsplash

Bally Bagayoko, maire LFI de Saint-Denis et Pierrefitte, veut faire de sa ville un modèle pour la gauche radicale. Sécurité, justice sociale et désarmement de la police municipale : son projet politique, entre radicalité et pragmatisme, pourrait redéfinir les rapports de force en vue de 2027.

Un maire LFI élu au premier tour fait de sa ville un modèle pour la gauche

Dans un contexte politique national marqué par une droite en recomposition et une extrême droite en progression constante, Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis et Pierrefitte depuis mars 2026, incarne une nouvelle génération de responsables locaux issus des quartiers populaires. Élu dès le premier tour à la tête d’une commune de 150 000 habitants, il assume pleinement son ambition : faire de son territoire un laboratoire politique pour La France insoumise (LFI), tout en portant une vision renouvelée de la République, « plus fidèle aux valeurs de liberté, égalité, fraternité » que les discours traditionnels.

Lors d’un entretien télévisé diffusé ce week-end, il a détaillé sa conception d’une « Nouvelle France », celle d’une société où les enfants de l’immigration et du monde ouvrier, longtemps relégués aux marges, accèdent enfin aux responsabilités. Une France « métissée et diverse », loin des fantasmes d’une droite nostalgique ou d’une extrême droite xénophobe, et dont il entend démontrer la viabilité à l’échelle nationale.

Une « Nouvelle France » contre les logiques de division

Pour le premier magistrat de ces deux villes de Seine-Saint-Denis, la « Nouvelle France » n’est pas une rupture avec les valeurs républicaines, mais leur aboutissement authentique. « Nous sommes pleinement et entièrement dans la République », déclare-t-il, avant d’ajouter : « Liberté, égalité, fraternité : nous y sommes bien plus fidèles que ne le sont les tenants du Rassemblement national. » Une provocation assumée, au moment où l’extrême droite multiplie les discours sur l’identité nationale et la préférence culturelle.

Bagayoko insiste sur la dimension historique de cette dynamique : « Ce n’est pas une nouveauté en soi, car nous existons depuis longtemps. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est cette volonté désormais pleinement assumée de prendre les responsabilités qui nous reviennent. » Une affirmation qui résonne comme un écho aux mobilisations sociales récentes, des Gilets jaunes aux luttes contre les réformes des retraites, où les classes populaires ont souvent été les premières à se mobiliser, sans toujours en récolter les fruits politiques.

« Nous sommes des héritiers à la fois de l’immigration et du monde ouvrier, avec des parcours singuliers et des parents qui ont beaucoup apporté à la France. C’est pourquoi nous revendiquons cette expression de ‘Nouvelle France’. »

Saint-Denis et Pierrefitte, épicentres d’une gauche en marche ?

L’ambition affichée par Bagayoko dépasse largement les limites de son territoire : il veut faire de Saint-Denis et Pierrefitte les pôles d’une nouvelle dynamique politique, capable de rayonner bien au-delà de la Seine-Saint-Denis. « Je souhaite que ce territoire devienne le point de départ d’une dynamique appelée à rayonner à l’échelle nationale », explique-t-il, avant d’évoquer explicitement un lien avec d’autres villes récemment remportées par LFI, comme Roubaix dans le Nord, où David Guiraud a été élu dès le premier tour. « C’est cela, cette Nouvelle France et cette nouvelle dynamique : s’appuyer sur l’élan des élections municipales pour préparer la prochaine échéance présidentielle. »

Cette stratégie s’inscrit dans une logique de construction d’un pouvoir alternatif, où les villes ouvrières et populaires deviendraient les vitrines d’un projet de société opposable à celui porté par Emmanuel Macron ou la droite traditionnelle. Une approche qui rappelle celle du Front de gauche en 2012, mais avec une dimension plus locale et ancrée dans les réalités sociales des territoires.

Sécurité et police municipale : un désarmement progressif, mais engagé

Sur la question sensible de la sécurité, Bagayoko affiche une position claire : le désarmement partiel de la police municipale, tout en maintenant une présence de proximité. Une mesure phare de son programme, qui a suscité des débats au sein même de sa majorité. Face aux interrogations sur les risques encourus par les agents, il nuance son propos : « Nous allons engager un processus de désarmement, mais ce n’est pas une mesure immédiate. » Il précise que l’objectif premier vise les lanceurs de balles de défense (LBD), dont les effets sont jugés « parfois dramatiques » par les associations de défense des droits humains.

Le maire rappelle que la police municipale n’était pas armée avant 2020, année où l’ancien exécutif avait massivement investi dans son équipement (près de 20 millions d’euros, soit une part colossale du budget municipal). Un choix qui, selon Bagayoko, a été sanctionné par les électeurs : « L’ancien maire, qui avait fortement investi dans cette approche sécuritaire, a été battu. Cela montre que les citoyens n’attendent plus une réponse purement répressive. » Une affirmation qui entre en résonance avec les critiques portées contre la politique de « tolérance zéro » des gouvernements successifs, jugée inefficace et génératrice de tensions.

Pour autant, il ne nie pas les défis : « Il faut gérer une ville de 150 000 habitants, et le pragmatisme s’impose. » Une référence à peine voilée aux difficultés de recrutement des policiers municipaux non armés, un argument souvent brandi par la droite et l’extrême droite pour discréditer les politiques de désarmement. Bagayoko maintient cependant son cap : « Nous devons répondre à l’urgence sociale autant qu’à la question sécuritaire. Le désarmement s’inscrit dans un processus progressif, et non dans une décision immédiate. »

Une ligne de crête que certains observateurs qualifient de réaliste, tandis que d’autres y voient une concession aux logiques sécuritaires qu’il prétend combattre. Reste à savoir si cette approche parviendra à concilier les attentes des habitants, souvent en proie à l’insécurité quotidienne, et les impératifs d’une politique publique respectueuse des droits fondamentaux.

Vers une « capitale de l’insoumission » ?

L’autre volet de sa stratégie consiste à faire de Saint-Denis une « capitale de l’insoumission », un label politique qui dépasse le simple cadre municipal. Un choix de communication audacieux, alors que LFI peine à s’imposer comme une force de gouvernement crédible au-delà de ses bastions. « Nous sommes la République », martèle Bagayoko, comme pour répondre aux accusations de « séparatisme » souvent portées par ses détracteurs.

Cette ambition s’articule autour de plusieurs axes :

  • La justice sociale : renforcement des services publics, lutte contre la précarité, et investissements dans les quartiers populaires.
  • La démocratie participative : implication des habitants dans les décisions locales, à l’image des budgets participatifs expérimentés dans d’autres villes de gauche.
  • Une alternative politique : préparer le terrain pour les prochaines échéances électorales, en capitalisant sur l’expérience acquise lors des municipales.

Un projet qui s’inscrit en opposition frontale avec la politique menée par l’exécutif national, où Sébastien Lecornu, Premier ministre, incarne une ligne libérale et sécuritaire. Dans un pays où les inégalités territoriales restent criantes, et où les classes moyennes et populaires subissent de plein fouet les conséquences des réformes économiques, l’expérience de Saint-Denis pourrait devenir un test grandeur nature pour la gauche radicale.

Une gauche en quête de légitimité

L’élection de Bagayoko s’inscrit dans un contexte plus large : celui d’une gauche fragmentée, où LFI tente de s’imposer comme l’héritière unique des luttes sociales, face à un Parti socialiste en déclin et à un Parti communiste marginalisé. Les municipales de 2026 ont marqué un tournant, avec des victoires symboliques à Saint-Denis, Pierrefitte, mais aussi à Roubaix, Grenoble ou encore dans des villes de banlieue parisienne comme Clichy-sous-Bois ou Saint-Ouen.

Pourtant, les défis restent immenses. Comment concilier radicalité politique et gestion municipale ? Comment éviter que les promesses de rupture ne se heurtent aux contraintes du réel ? Ces questions, Bally Bagayoko les affronte directement, avec une certitude : « Nous ne demandons plus à être reconnus comme pleinement français. Nous le sommes déjà. » Une affirmation forte, qui résume à elle seule l’ambition de cette nouvelle génération de responsables politiques.

Alors que la France s’apprête à entrer dans une période électorale décisive, avec les prochaines présidentielles et législatives dans moins de deux ans, l’expérience de Saint-Denis et Pierrefitte pourrait bien devenir un cas d’école pour l’ensemble de la gauche française.


Contexte politique : une droite en déroute, une extrême droite en embuscade

Dans un paysage politique français marqué par une crise des vocations et une défiance croissante envers les institutions, les municipales de 2026 ont confirmé plusieurs tendances de fond. D’un côté, la droite traditionnelle, représentée par des figures comme Rachida Dati à Paris ou Christian Estrosi à Nice, a subi des revers cinglants, symptomatiques d’un rejet des élites politiques traditionnelles. De l’autre, l’extrême droite, bien que toujours puissante dans les urnes, peine à convertir ses scores en victoires concrètes dans les grandes villes.

Face à ce tableau, LFI et ses alliés misent sur une stratégie de territorialisation du pouvoir, en s’appuyant sur des mairies emblématiques où la gauche radicale peut expérimenter ses idées. Une approche qui rappelle celle du Parti communiste dans les années 1970, mais avec une dimension plus nationale et moins ancrée dans le monde syndical.

Reste à savoir si cette stratégie parviendra à fédérer au-delà des cercles militants. Dans un pays où les inégalités sociales et territoriales restent profondes, et où les classes populaires aspirent à plus de justice, le pari de Bagayoko et de ses alliés pourrait bien redéfinir les contours de la gauche française pour les années à venir.

À propos de l'auteur

Decrescendo

J'ai couvert les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les soignants en colère. J'ai vu des CRS charger des infirmières. J'ai vu des préfets interdire des manifestations au mépris du droit. J'ai vu des ministres mentir effrontément à la télévision. Cette violence institutionnelle, je la dénonce sans relâche. On me traite parfois d'extrémiste parce que je rappelle simplement ce que dit la Constitution. Tant pis. Je préfère être un démocrate radical qu'un complice.

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Commentaires (3)

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GrayMatter

il y a 1 heure

Comme d'hab. Un maire LFI qui fait son cirque à Saint-Denis en croyant que la solution c'est de supprimer les forces de l'ordre. On a déjà vu ça... En 2020, avec les émeutes, les gens ont demandé plus de police, pas moins. Bon, allez, on attend la prochaine connerie.

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A

Avoriaz

il y a 2 heures

Non mais sérieuxxxxxx ????? Ils veulent désarmer la police municipale pour faire quoi ? Attendre que les voyous débarquent en mode 'venez nous prendre nos iPhones' ??? La sécurité c'est pas un jeu !!! La France part en couilles avec des mecs comme ça...

-1
P

Prisme

il y a 35 minutes

@avoriaz Tu exagères un peu. La proposition de Bagayoko ne consiste pas à supprimer toute la police municipale mais à réorienter ses missions vers du social et de la prévention. Les chiffres montrent que dans certaines villes, la désescalade pacifique a réduit les tensions de 30% entre 2019 et 2022. Après, est-ce que ça fonctionnera ici ? Rien n'est moins sûr...

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