Un essai politique à la gloire du RN, entre autobiographie et programme de pouvoir
À l’occasion de la publication de son troisième ouvrage en deux ans, Gouverner (Fayard), Jordan Bardella, président du Rassemblement national et probable futur Premier ministre dans l’hypothèse d’une victoire de l’extrême droite en 2027, propose une vision du pouvoir centrée sur les thèmes qui ont fait son succès électoral : sécurité et libéralisme économique. Paru ce mercredi 4 novembre 2026, ce livre de 288 pages s’adresse aux sympathisants du RN, qui ont déjà plébiscité à plus de 330 000 exemplaires les deux précédents essais de l’homme politique.
Ce troisième ouvrage marque une étape supplémentaire dans sa stratégie de normalisation : un livre-programme écrit comme si l’élection était déjà jouée. Pourtant, l’analyse du contenu révèle un mélange de confessions personnelles, de portraits acides des gouvernements Macron et d’un catalogue de mesures déjà connues, sans innovation majeure. Les 100 dernières pages, intitulées « La France que nous vous devons », condensent une doctrine déjà largement exposée par le parti : réduction de l’immigration, durcissement pénal, baisse des impôts pour les entreprises. Autant de promesses qui s’inscrivent dans la continuité du sillon tracé par Marine Le Pen, sans que Jordan Bardella n’apporte d’éléments concrets sur leur mise en œuvre ou les équipes qui pourraient les porter.
Un récit personnel comme levier de légitimité politique
Le patron du RN démarre sur le registre de la confidence, évoquant son enfance dans une cité de Saint-Denis, déjà largement détaillée dans ses précédents livres. Mais cette fois, il y ajoute des révélations inédites : sa relation amoureuse avec la princesse Maria Carolina de Bourbon des Deux Siciles, un élément qui semble destiné à humaniser son image. Plusieurs fois, le trentenaire avoue se sentir en permanence « épié, observé », une phrase qui résonne avec les polémiques récurrentes autour de son parti. « On a tenté de me faire chuter », écrit-il dans une postface de trois pages intitulée « Le prix de l’engagement », en réponse aux révélations de Mediapart sur des messages antisémites attribués à Jordan Bardella lorsqu’il avait 17 ans. Il cite alors une phrase attribuée à François Mitterrand après le suicide de son Premier ministre Pierre Bérégovoy :
« Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer à la meute l’honneur d’un homme. »avant de conclure : « Je sais maintenant que les mois qui viennent seront difficiles. »
Cette stratégie de transparence sélective – où les échecs personnels sont présentés comme des attaques extérieures – illustre la difficulté du RN à se défaire de son image sulfureuse. Pourtant, le livre a été écrit à une époque où Bardella s’imaginait, se « préparait » à briguer la présidence de la République, bien avant la décision de la Cour d’Appel de Paris du 7 juillet 2026, qui a permis à Marine Le Pen de se constituer candidate à l’élection présidentielle de 2027. Une chronologie qui pose question : ce livre est-il un manifeste pour Matignon ou pour l’Élysée ?
Une critique systématique des figures politiques françaises, entre ironie et obsession
Rapidement, le texte bascule dans la polémique, avec une dénonciation virulente des gouvernements successifs depuis 2017. Jordan Bardella passe au crible les Premiers ministres d’Emmanuel Macron : Édouard Philippe est qualifié de « macroniste honoraire », Gabriel Attal décrit comme un « petit Macron ». Il reconnaît avoir « peut si bien accusé le coup » après l’annonce de la candidature de Marine Le Pen, avant d’ajouter : « L’aider à gagner cette campagne est ma responsabilité. »
L’ouvrage alterne entre récits historiques – comme une évocation de la bataille de Verdun, présentée comme une métaphore de la résistance française – et des portraits acides des dirigeants passés. Pourtant, c’est bien la partie consacrée aux Premiers ministres successifs qui retient l’attention, non pas pour sa pertinence, mais pour ce qu’elle révèle des obsessions de l’auteur. Dans une fiction prospective, Bardella imagine les défis que rencontrerait un gouvernement RN en 2026, un passage qui ressemble étrangement à une compilation de discours et de tribunes, sans analyse approfondie des mécanismes institutionnels ou des contraintes économiques. « Il vous revient désormais d’écrire les prochaines pages », lance-t-il en conclusion, invitant ses lecteurs à faire de lui le prochain chef du gouvernement français.
Un programme en quête de crédibilité : entre souveraineté affichée et ambiguïtés idéologiques
Les 100 pages finales, consacrées à « La France que nous vous devons », dressent le catalogue des mesures chères au RN : baisse des dépenses publiques, renforcement des pouvoirs policiers, remise en cause des accords européens sur l’asile. Pourtant, l’absence de détails concrets sur leur financement ou leur articulation avec les traités internationaux interroge. Comment concilier une politique de rigueur budgétaire avec une baisse massive des impôts pour les entreprises, sans creuser encore davantage le déficit ? Comment justifier une sortie des accords de Schengen sans provoquer un isolement diplomatique durable ?
Le livre évite soigneusement ces écueils, préférant se concentrer sur une rhétorique de la rupture, présentée comme la seule alternative à un « système » corrompu. Pourtant, les exemples étrangers cités en soutien de cette thèse – la Hongrie de Viktor Orbán, les États-Unis de Donald Trump – sont loin d’être des modèles de stabilité ou de prospérité. « Ces pays ont choisi la souveraineté, et regardez leurs résultats », affirme Bardella, sans préciser que ces régimes sont souvent pointés du doigt pour leur autoritarisme ou leurs dérives démocratiques. Dans le même élan, il cite Napoléon et le général de Gaulle, puis, au détour d’une phrase, Jacques Bainville, auteur nationaliste, royaliste et antisémite, à qui il fait dire que la France n’est pas « une race » mais « une nation à laquelle on s’agglomère ». Une référence qui a de quoi surprendre dans un ouvrage censé incarner la respectabilité.
Une vision du pouvoir centrée sur l’individu Bardella, malgré les tensions internes
Comme dans ses précédents livres, Jordan Bardella ne partage pas les projecteurs. Le reste du Rassemblement national, pourtant en pleine restructuration après des années de leadership de Marine Le Pen, semble réduit à une fonction décorative. La figure de Marine Le Pen, absente du deuxième tome, fait un retour en force, comme pour rappeler que l’héritage du parti reste indissociable de son passé. Les autres cadres du RN, à commencer par Sarah Knafo et Éric Zemmour, sont à peine mentionnés, et lorsqu’ils le sont, c’est pour être critiqués avec une virulence qui laisse peu de doute sur les tensions internes au mouvement.
Ce traitement sélectif des alliances possibles révèle une stratégie personnelle : Bardella cherche à s’imposer comme l’unique recours face à une gauche divisée et un macronisme en déclin. Pourtant, son ouvrage peine à convaincre sur un point essentiel : la crédibilité de son projet de gouvernement. Les mesures phares annoncées – remigration, préférence nationale généralisée, suppression de l’Aide médicale d’État – sont présentées sans calendrier, sans chiffrage, et surtout sans évaluation des risques juridiques ou sociaux qu’elles engendreraient. Dans un contexte où l’inflation et le pouvoir d’achat restent des sujets centraux pour les Français, la question se pose : ce programme répond-il vraiment aux attentes de la majorité ?
Un RN en quête de respectabilité, mais toujours aussi clivant
Ce troisième livre de Bardella s’inscrit dans une stratégie plus large : celle de normaliser l’image du Rassemblement national, tout en maintenant un discours radical. Le parti, qui a longtemps été ostracisé par les autres formations politiques, mise aujourd’hui sur une communication plus policée, sans pour autant renoncer à ses fondamentaux.
Pourtant, les divisions internes restent un frein majeur. Entre les partisans d’une ligne dure, incarnés par des figures comme Éric Zemmour, et les modérés, qui souhaitent adoucir l’image du RN, les tensions sont réelles. Bardella, qui a su écarter ses rivaux, doit désormais prouver qu’il peut incarner une alternative crédible. Son livre, s’il marque une étape dans cette quête, ne suffit pas à lever les doutes sur sa capacité à gouverner.
Dans un pays où les institutions sont fragilisées et où les inégalités sociales s’aggravent, le débat sur l’avenir de la France ne peut se réduire à une opposition entre « eux » et « nous ». Pourtant, c’est bien ce clivage que Bardella semble vouloir institutionnaliser, au risque d’une polarisation encore plus forte de la vie politique. Alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron s’achève dans un climat de défiance, et que la gauche peine à proposer une alternative unifiée, la question n’est plus seulement de savoir si le RN peut gouverner, mais comment il compte le faire sans plonger le pays dans le chaos.
Alors que Bardella conclut son ouvrage par un appel à l’union des « patriotes », une notion floue qui semble exclure aussi bien les écologistes que les sociaux-démocrates, une interrogation persiste : ce programme répond-il vraiment aux défis concrets des Français en 2026 ?
Un livre écrit comme si l’élection était déjà gagnée, mais sans réponse aux crises réelles
Publié aux éditions Fayard, maison d’édition du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré, Gouverner pourrait sembler, de prime abord, un simple outil de propagande en vue de 2027. Pourtant, l’analyse de son contenu révèle une ambition plus large : celle de présenter Jordan Bardella comme l’homme providentiel d’une France en crise. Mais entre les confessions personnelles, les attaques ad hominem contre ses prédécesseurs et un catalogue de mesures déjà connues, le livre peine à convaincre.
Alors que la France fait face à une crise sociale historique, symbolisée par les mouvements de protestation contre le gouvernement Lecornu, et que l’inflation reste un sujet brûlant pour les ménages, les propositions de Bardella apparaissent comme un catalogue de recettes déjà entendues. Comment justifier une politique de « remigration » dans un pays où les services publics peinent déjà à recruter dans les secteurs clés comme la santé ou l’éducation ? Comment concilier un durcissement pénal avec une baisse des dépenses publiques, alors que les prisons sont déjà saturées et que les forces de l’ordre manquent cruellement de moyens ?
Le livre évite soigneusement ces questions, préférant se concentrer sur une rhétorique de la rupture. Pourtant, dans un contexte où les institutions sont fragilisées et où les inégalités sociales s’aggravent, le débat sur l’avenir de la France ne peut se réduire à une opposition entre « eux » et « nous ». La véritable épreuve pour Bardella et le RN ne sera pas de publier un livre, mais de prouver, une fois au pouvoir, qu’ils peuvent gouverner sans plonger le pays dans le chaos.