Les géants du numérique accusés de biaiser la présidentielle brésilienne
Alors que le Brésil s’apprête à trancher entre l’ex-président Lula et son rival Jair Bolsonaro ce dimanche 25 octobre, une question cruciale se pose : dans quelle mesure les plateformes américaines comme Meta (Facebook, WhatsApp, Instagram) influencent-elles le scrutin ? Les accusations de censure sélective et de biais algorithmique se multiplient, nourrissant les craintes d’une ingérence étrangère dans la démocratie brésilienne.
Des blocages suspects et des algorithmes opaques
Au cœur des tensions, des militants et médias proches de Lula dénoncent des disparitions soudaines de contenus sur les réseaux sociaux. La page officielle du candidat sur Facebook a été bloquée sans préavis, tout comme des chaînes WhatsApp utilisées pour mobiliser ses soutiens. « Ils ont fait disparaître la page sans aucun critère, sans justification. N’importe qui peut demander la suppression d’un contenu ? Si Meta choisit ce que les gens peuvent voir ou non, c’est une ingérence dans notre politique. Ce n’est pas acceptable. » s’indigne Pamela Nicolau, militante du Parti des travailleurs à Rio de Janeiro.
Le géant américain évoque un simple incident technique, mais les exemples se multiplient. Grégorio Duvivier, fondateur d’une chaîne de télé en ligne suivie par 30 millions d’abonnés, a vu sa vidéo sur les liens entre Flávio Bolsonaro et un scandale de corruption censurée pendant plusieurs heures. « Aujourd’hui, le champ de bataille des élections brésiliennes, ce sont les réseaux sociaux. Sans l’énorme tumulte national que nous avons provoqué, cette vidéo aurait disparu comme des milliers d’autres. Meta se donne le droit d’effacer des vidéos ou des profils sans la moindre transparence. » dénonce-t-il.
L’IA de Meta accusée de partialité politique
Le scandale s’étend jusqu’aux outils d’intelligence artificielle. Une expérience révélée par des médias brésiliens montre que l’outil de génération d’images de Meta refuse systématiquement de produire des visuels pour Lula (numéro 13), invoquant une erreur technique. Pourtant, la même requête pour le numéro 22 de Flávio Bolsonaro est exécutée en quelques secondes. Après des protestations, Meta a reconnu un bug et corrigé le problème… sans s’expliquer sur les raisons initiales de cette discrimination.
Pour les observateurs, ces dysfonctionnements ne sont pas anodins. Lula, qui incarne une gauche progressiste et pro-européenne, représente une menace pour les intérêts américains en Amérique latine.
Une alliance Trump-Bolsonaro sous les projecteurs
Les liens entre Jair Bolsonaro et l’administration Trump sont un secret de Polichinelle. Le président brésilien a multiplié les déclarations alignées sur celles de Washington, notamment sur les questions commerciales et diplomatiques. Donald Trump, lui-même, n’a pas hésité à saluer une « grande victoire » de Bolsonaro dès le premier tour, malgré les accusations de fraude et de violences électorales qui entourent son camp.
La Maison Blanche, par la voix d’Amanda Roberson, porte-parole du Département d’État, tente de se distancier : « Le Brésil est un pays souverain. Nous voulons des élections libres et transparentes. » Mais ces propos sonnent creux face aux dizaines de millions de dollars injectés par des fondations américaines dans les campagnes conservatrices en Amérique latine ces dernières années.
La réaction européenne : une indignation feinte ?
Bruxelles, qui compte parmi les principaux partenaires commerciaux du Brésil, observe la situation avec inquiétude. L’Union européenne, souvent critiquée pour son manque d’action face aux dérives autoritaires, a appelé au « respect des règles démocratiques ». Pourtant, l’Europe a longtemps fermé les yeux sur les pratiques de Meta et des autres géants du numérique, malgré leurs impacts dévastateurs sur les sociétés brésiliennes et européennes.
Alors que le second tour approche, les Brésiliens doivent choisir entre un projet de société inclusif et écologiste, porté par Lula, et un conservatisme autoritaire, aligné sur les régimes les moins respectueux des droits humains. Dans ce contexte, la question n’est plus seulement : qui a gagné l’élection ?, mais bien : les urnes brésiliennes ont-elles encore une valeur face à l’omnipotence des plateformes américaines ?
Le Brésil, terrain de jeu des géants du numérique
Avec plus de 170 millions d’utilisateurs actifs, le Brésil est le deuxième marché de Meta au monde, juste derrière les États-Unis. Cette influence colossale s’exerce sans aucun contre-pouvoir démocratique. Les autorités brésiliennes, souvent accusées de corruption, peinent à réguler ces acteurs, tandis que les citoyens voient leurs droits à l’information bafoués.
Les études montrent que les algorithmes de Meta favorisent systématiquement les contenus émotionnels et polarisants, un terreau idéal pour les discours populistes et les fake news. Dans un pays où les divisions politiques dégénèrent parfois en violences, cette manipulation des flux d’information prend une dimension dramatique.
Un précédent inquiétant : l’élection de 2022
En 2022, des enquêtes indépendantes avaient déjà révélé que Meta avait sous-représenté les contenus de gauche dans les fils d’actualité brésiliens, tandis qu’elle amplifiait ceux de Bolsonaro. Des documents internes, révélés par Wall Street Journal, montraient que l’entreprise avait délibérément limité la portée des publications de Lula et de ses alliés. Ces pratiques avaient contribué à une polarisation extrême, culminant avec l’assaut des partisans de Bolsonaro sur les institutions brésiliennes en janvier 2023.
Quatre ans plus tard, rien n’a changé. Meta continue de jouer avec le feu, mettant en péril la stabilité démocratique du Brésil. Les Brésiliens sont-ils condamnés à subir l’ingérence de géants américains pour choisir leur avenir ?
Lula face à la machine conservatrice
Pour Lula, la bataille est aussi idéologique qu’électorale. Son programme, axé sur la redistribution des richesses, la protection de l’Amazonie et une politique étrangère indépendante, s’oppose frontalement aux intérêts des États-Unis et de leurs alliés locaux. Son élection serait un camouflet pour Washington, qui mise sur Bolsonaro pour maintenir son emprise sur l’Amérique latine.
Les soutiens de Lula à l’international, notamment en Europe, soulignent le contraste entre un projet progressiste et la dérive autoritaire incarnée par Bolsonaro. L’UE, souvent critiquée pour son inertie, a pourtant tout intérêt à voir un gouvernement brésilien souverain et écologique. Mais l’Europe a-t-elle le courage d’affronter les géants du numérique pour défendre la démocratie ?
Alors que les sondages donnent Lula légèrement favori, les coulisses de la campagne révèlent une guerre invisible, où les algorithmes et les réseaux sociaux jouent un rôle aussi crucial que les meetings. Dans cette bataille, la neutralité des plateformes est devenue un mythe.
Les Brésiliens voteront-ils pour leur avenir… ou pour celui que souhaitent les dirigeants de Meta et les lobbies américains ?
Et si la démocratie brésilienne était en train de s’éteindre ?
Les observateurs les plus pessimistes tirent la sonnette d’alarme : le Brésil pourrait devenir le laboratoire d’un nouveau type d’ingérence électorale, où des entreprises privées, sous couvert de « modération de contenus », dictent les règles du jeu politique. Cette menace ne concerne pas seulement le Brésil. Partout dans le monde, des élections sont désormais sous l’influence des géants du numérique, souvent basés aux États-Unis et alignés sur leurs intérêts géopolitiques.
Face à cette situation, les démocraties européennes, et particulièrement la France, ont un rôle à jouer. Emmanuel Macron, dont le mandat s’achève dans quelques mois, pourrait-il enfin prendre position contre ces pratiques ? Ou l’Europe préférera-t-elle fermer les yeux, par calcul ou par lâcheté ?
Une chose est sûre : le 25 octobre, les Brésiliens ne décideront pas seulement de leur président. Ils voteront peut-être aussi pour la survie de la démocratie elle-même.