L’essence et le gazole flambent, l’exécutif en première ligne
Les stations-service de France affichent des prix de plus en plus vertigineux ce mois-ci de septembre 2026, avec un litre de gazole dépassant désormais les 2,50 € dans plusieurs régions. Une hausse qui n’est pas sans rappeler les tensions sociales de 2018, alors que le pouvoir d’achat des Français se trouve une nouvelle fois sous pression. « Ce n’est plus une simple fluctuation, mais un choc structurel », analyse Patrice Geoffron, économiste et directeur du Centre de géopolitique de l’énergie à l’Université Paris-Dauphine, dans une interview exclusive. Les ménages modestes et les professionnels du transport, déjà fragilisés par l’inflation record, paient le prix fort.
Les causes de cette envolée sont multiples : réduction des capacités de raffinage en Europe et au Moyen-Orient, tensions géopolitiques persistantes, et spéculation accrue sur les marchés . « Les raffineurs ne peuvent plus suivre la demande, et les stocks sont au plus bas », précise l’expert. Une situation qui rappelle les pires moments de la crise énergétique, mais avec une différence de taille : cette fois, l’État ne dispose plus des marges de manœuvre budgétaires de 2022, où près de 70 milliards d’euros avaient été injectés pour amortir les chocs pétrolier et gazier.
Gilets jaunes 2.0 ? Le gouvernement Lecornu face à la colère des classes populaires
Les premiers signes de mobilisation se multiplient. Des marins-pêcheurs ont bloqué à deux reprises des dépôts pétroliers, tandis que des stations-service étaient vandalisées dans plusieurs départements. Les appels à une grève générale ciblée, mêlant syndicats et collectifs citoyens, gagnent en ampleur. « On ne peut plus se permettre de rouler, entre l’essence et les courses, c’est l’asphyxie », témoigne une habitante de Seine-Saint-Denis, sous couvert d’anonymat.
Face à cette grogne sociale, le gouvernement Lecornu II tente de contenir la crise. Sébastien Lecornu, Premier ministre, a annoncé le déblocage d’1,4 milliard d’euros pour soutenir les ménages et les professionnels, mais les associations de consommateurs jugent cette enveloppe « dérisoire » au regard de l’ampleur des difficultés. « Avec un milliard de plus ciblé sur les ménages les plus modestes, on pourrait éviter l’explosion », estime Geoffron. Pourtant, aucune mesure structurelle n’a été annoncée pour briser la spéculation ou relancer les investissements dans les énergies renouvelables, laissant planer le doute sur la capacité de l’exécutif à endiguer durablement la crise.
Les comparaisons avec le mouvement des Gilets jaunes s’imposent d’elles-mêmes. La hausse des carburants agit comme un révélateur des inégalités territoriales : tandis que les urbains aisés peuvent contourner la crise en utilisant les transports en commun ou en télétravaillant, les ruraux et les périurbains, dépendants de la voiture, subissent de plein fouet les conséquences de cette politique énergétique.
Marché mondial : l’Europe prise en étau entre Washington et Téhéran
Les tensions internationales jouent un rôle clé dans cette crise. Les États-Unis et l’Iran, deux acteurs majeurs du marché pétrolier, sont engagés dans une danse diplomatique périlleuse. « Si un accord est trouvé, les prix pourraient se stabiliser rapidement », explique Geoffron. Mais à quel prix ? L’administration Trump, déjà fragilisée par une économie en surchauffe et des taux d’intérêt élevés, ne peut se permettre un nouveau choc énergétique à quelques semaines des élections de mi-mandat. De son côté, l’Iran, sous le coup de sanctions américaines et de difficultés internes, serait prêt à négocier pour exporter son pétrole, mais les observateurs restent sceptiques : « Les deux camps ont trop à perdre dans une escalade ».
En Europe, la dépendance aux importations de pétrole russe – malgré les sanctions – et aux raffineries du Moyen-Orient, souvent obsolètes, aggrave la situation. Les capacités de production de diesel en France ont chuté de 20 % depuis 2020, et les alternatives, comme le biocarburant, peinent à se développer faute de soutien public suffisant. « Sans une relance massive des investissements dans les énergies vertes, nous resterons prisonniers de cette logique de rareté », alerte l’économiste.
Que faire face à l’inaction européenne ? Les Français contournent les prix
Face à l’inaction des institutions européennes – la Commission von der Leyen, pourtant prompte à légiférer sur les réseaux sociaux pour les mineurs, reste muette sur la crise énergétique – les citoyens improvisent. Certains n’hésitent plus à faire le plein en Andorre ou en Belgique, où les prix sont jusqu’à 30 centimes moins chers au litre. Les réseaux sociaux regorgent de conseils pour contourner les prix français : applications de géolocalisation des stations-service les moins chères, groupes d’entraide pour les trajets partagés, ou même achats groupés de carburant pour les professionnels.
Mais ces solutions de fortune ont leurs limites. Les conducteurs les plus modestes, déjà contraints de réduire leurs déplacements, voient leurs possibilités de contournement se réduire comme peau de chagrin. « On n’a pas les moyens de faire 50 km de plus pour économiser 10 € », confie un père de famille de Loire-Atlantique, dont le budget carburant a bondi de 40 % en six mois.
Les élus locaux, de gauche comme de droite, réclament des mesures d’urgence. La maire écologiste de Grenoble a proposé la gratuité des transports en commun pour les habitants les plus touchés, tandis que des sénateurs de la majorité appellent à un bouclier tarifaire élargi. Mais à Paris, l’exécutif tergiverse. Emmanuel Macron, dont le quinquennat touche à sa fin, semble plus préoccupé par sa succession que par la crise sociale en cours.
La solution miracle existe-t-elle ? Analyse d’un économiste
Alors que les prix du diesel pourraient atteindre 2,50 € le litre d’ici la fin de l’année, selon les projections de Geoffron, « la demande va mécaniquement baisser, ce qui pourrait faire redescendre les cours ». Mais cette baisse ne serait que temporaire : sans réforme profonde du marché de l’énergie en Europe, les crises à répétition sont inévitables.
Parmi les pistes évoquées :
- Un contrôle renforcé des marges des raffineurs, bien que les marges de manœuvre soient limitées par les règles du marché unique européen ;
- Un investissement massif dans les énergies renouvelables pour réduire la dépendance aux importations de pétrole, un dossier sur lequel l’Union européenne traîne des pieds ;
- Une taxation des superprofits des multinationales pétrolières, comme l’a fait le Royaume-Uni en 2022, mais que Paris refuse toujours d’envisager.
« L’Europe a les moyens de sortir de cette dépendance, mais elle manque de volonté politique. Au lieu de subventionner les énergies fossiles, il faudrait enfin investir dans l’indépendance énergétique. La Norvège, qui a su tirer parti de ses ressources gazières pour financer sa transition, montre la voie. La France, elle, continue de dépendre des caprices d’un marché mondial qu’elle ne maîtrise pas. »
Et demain ? La France au bord du gouffre social
Si rien ne change, les scénarios les plus pessimistes prévoient une hausse supplémentaire de 10 à 15 % des prix d’ici la fin de l’année, alimentant un cercle vicieux : baisse du pouvoir d’achat, contraction de la consommation, et in fine, une récession économique. Les syndicats appellent déjà à une journée de mobilisation nationale le 28 septembre, date anniversaire des premières manifestations des Gilets jaunes.
Dans ce contexte, le gouvernement Lecornu II, déjà impopulaire, risque de voir sa légitimité s’effriter encore davantage. Les oppositions de gauche, unanimes, dénoncent une « politique de l’autruche » et réclament un plan d’urgence . À l’extrême droite, Marine Le Pen et Jordan Bardella surfent sur la colère populaire, promettant de « libérer la France de sa dépendance aux lobbies pétroliers », sans pour autant proposer de mesures concrètes.
Une chose est sûre : la France de 2026 n’a plus les moyens de se payer le luxe de l’immobilisme. Alors que les prix du carburant s’envolent et que les classes populaires serrent la ceinture, le pays doit choisir entre deux voies : celle de la rupture avec un modèle énergétique obsolète, ou celle, périlleuse, de l’embrasement social.