Un système révolutionnaire né outre-Alpes
Alors que le gouvernement français s’épuise à trouver des recettes pour boucler son budget sans remettre en cause le niveau des pensions, un vent nouveau souffle depuis l’Italie. Depuis plusieurs semaines, la proposition d’un livret prévoyance individuel, ouvert dès la naissance et abondé par l’État, s’impose comme une piste sérieuse pour sécuriser les retraites de demain. Une idée que l’Allemagne a déjà concrétisée cet été, suscitant à la fois fascination et controverses en Europe.
L’Italie mise sur l’épargne individuelle pour sauver son système
Face à une démographie en déclin et une population vieillissante, Rome cherche désespérément des solutions pour éviter l’effondrement de son régime de retraites par répartition. Avec un taux de fécondité à peine supérieur à 1,2 enfant par femme et un âge légal de départ fixé à 67 ans – l’un des plus élevés du continent –, le pays a opté pour une approche radicale : anticiper la retraite dès le berceau.
Deux scénarios sont actuellement à l’étude dans la péninsule. Le premier prévoit un versement unique de 1 000 euros à la naissance, tandis que le second mise sur des cotisations mensuelles de 50 euros pendant trois ans, soit un total de 1 800 euros. Une fois le compte ouvert, parents, grands-parents ou proches peuvent y contribuer librement. L’argent serait ensuite placé sur les marchés financiers, avec pour objectif de générer un complément de revenus substantiel au moment du départ à la retraite.
Cette mesure, qui pourrait être intégrée au budget 2027 sous l’impulsion de la Première ministre Giorgia Meloni, représente une rupture avec le modèle traditionnel de solidarité intergénérationnelle. Elle s’inscrit dans une logique de capitalisation individuelle, longtemps décriée par la gauche européenne mais désormais présentée comme incontournable par une partie de la droite et des libéraux.
L’Allemagne emprunte la même voie, sous couvert de « justice sociale »
De l’autre côté des Alpes, Berlin a déjà franchi le pas cet été avec un dispositif similaire, mais ciblé sur les enfants scolarisés. L’État allemand verse 10 euros par mois entre 6 et 18 ans, une somme bloquée jusqu’à la retraite. Une initiative présentée comme un gage d’équité pour les jeunes générations, alors que l’âge légal de départ est lui aussi fixé à 67 ans – avec des discussions en cours pour le porter à 70 ans.
Ces deux exemples illustrent une tendance lourde en Europe : le recours croissant à la capitalisation pour pallier les faiblesses des systèmes par répartition. Une évolution qui interroge, alors que la France, traditionnellement attachée à son modèle de solidarité nationale, observe ces expériences avec un mélange de curiosité et de méfiance.
En France, le débat s’annonce explosif
Dans l’Hexagone, où l’âge légal de départ reste fixé à 62 ans et 9 mois – l’un des plus bas d’Europe –, la question des retraites cristallise les tensions depuis des décennies. Pourtant, l’idée d’un livret prévoyance n’est pas totalement nouvelle. Elle resurgit régulièrement dans les cercles économiques et politiques, portée par des voix libérales ou centristes qui y voient un moyen de désengager l’État des dépenses sociales tout en offrant une sécurité aux actifs.
Pourtant, ce modèle divise profondément. La gauche y voit une remise en cause du pacte républicain, accusant ses partisans de vouloir « atomiser la protection sociale au profit des plus aisés ». « Comment accepter que les enfants des familles modestes, déjà désavantagés, se retrouvent avec un capital de départ inférieur à celui des héritiers ? », s’interroge un économiste proche du Parti socialiste. À l’inverse, les partisans de la droite et du centre y voient une opportunité de moderniser notre système, en s’inspirant des modèles nordiques ou allemands, où la capitalisation coexiste avec une protection sociale solide.
Les fonctionnaires, eux, bénéficient déjà d’un système hybride, mêlant répartition et capitalisation via des fonds de pension spécifiques. Mais pour les salariés du privé, l’idée reste taboue. « La retraite doit rester un droit, pas un placement spéculatif », martèle un syndicaliste de la CGT. Pourtant, avec un déficit des régimes spéciaux qui se creuse et une espérance de vie en hausse, le statu quo n’est plus tenable.
Un enjeu européen et une fracture idéologique
Cette divergence entre capitalisation et répartition reflète un clivage plus large au sein de l’Union européenne. D’un côté, les pays nordiques et l’Allemagne misent sur un équilibre entre les deux systèmes, permettant à chacun de compléter sa pension publique par une épargne individuelle. De l’autre, des nations comme la France ou l’Espagne, où la solidarité intergénérationnelle reste un pilier de l’État-providence, résistent farouchement à cette logique.
Pourtant, les pressions se multiplient. La Commission européenne, dans ses dernières recommandations, encourage les États membres à diversifier leurs sources de financement des retraites, arguant que les systèmes 100 % par répartition sont « insoutenables à long terme ». Une position qui agace les défenseurs du modèle français, rappelant que « la crise des retraites italienne n’est pas due à un manque de capitalisation, mais à l’austérité imposée par Bruxelles ».
Dans ce contexte, le gouvernement français, dirigé par Sébastien Lecornu, observe avec attention les expériences étrangères. Alors que le budget 2026 s’annonce déjà tendu, la question d’un livret prévoyance pourrait s’inviter dans les débats, surtout si les tensions sociales autour des retraites s’intensifient. « On ne peut plus se contenter de reporter les problèmes sur les générations futures », estime un haut fonctionnaire du ministère des Finances. Pourtant, l’idée d’un tel dispositif soulève des questions complexes : faut-il subventionner l’épargne des plus riches au détriment des plus modestes ? Comment garantir une rentabilité suffisante sans prendre de risques excessifs ?
Le spectre de la précarité future
Derrière ces calculs se profile une réalité brutale : les jeunes générations risquent de payer le prix fort des déséquilibres démographiques. En Italie, où le vieillissement de la population est l’un des plus marqués d’Europe, les projections sont alarmantes. Sans réforme structurelle, le ratio cotisants/retraités pourrait chuter à 1 pour 1,2 d’ici 2050, contre 1 pour 3 aujourd’hui. Un scénario qui, s’il se réalisait en France, condamnerait des millions de salariés à une retraite à taux plein hors de portée.
Face à ce constat, certains économistes plaident pour une réforme combinant relèvement progressif de l’âge légal et développement de la capitalisation. Une solution présentée comme pragmatique, mais qui, pour ses détracteurs, revient à « sacrifier la jeunesse sur l’autel du libéralisme ». « On nous parle d’épargne individuelle comme si les marchés financiers étaient une valeur sûre, alors qu’ils sont aussi volatils que les promesses de nos gouvernants », dénonce un membre du collectif « Retraites pour tous ».
Alors que le quinquennat d’Emmanuel Macron touche à sa fin et que l’élection présidentielle de 2027 se profile, le débat sur les retraites s’annonce comme l’un des plus clivants. Entre ceux qui prônent un retour à la répartition pur jus et ceux qui misent sur une hybridation des modèles, le choix sera idéologique avant d’être technique. Une chose est sûre : le modèle italien, s’il est adopté, pourrait bien devenir le laboratoire des réformes à venir en Europe.
Un système qui interroge notre rapport à la solidarité
Au-delà des chiffres, c’est toute une conception de la société qui est en jeu. La capitalisation individuelle, en individualisant le risque, remet en cause le principe même de solidarité nationale. « Quand on parle de retraite dès la naissance, on parle en réalité de privatiser une partie de notre avenir collectif », analyse une sociologue spécialiste des politiques sociales. « Les inégalités se creuseront dès le berceau, entre ceux qui auront les moyens d’épargner et les autres. »
Pourtant, ses partisans rétorquent que « la répartition à l’ancienne est morte » et qu’il est temps d’innover. « Pourquoi refuser une solution qui permettrait à chacun de construire son propre complément de retraite, plutôt que de dépendre d’un système de plus en plus fragile ? », interroge un député du groupe Renaissance. La réponse, elle, se trouve peut-être dans le regard des Français : alors que les manifestations contre les retraites ont rythmé le précédent quinquennat, une nouvelle vague de colère se prépare-t-elle ?
Et demain en France ?
Pour l’instant, le gouvernement français n’a pas encore tranché. Sébastien Lecornu, dans un récent discours, a évoqué la nécessité de « repenser le financement des retraites », sans préciser si cela passerait par un livret prévoyance. Pourtant, avec un déficit des régimes spéciaux qui approche les 10 milliards d’euros par an et une croissance atone, les marges de manœuvre se réduisent à peau de chagrin.
Une chose est certaine : si l’Italie et l’Allemagne persistent dans cette voie, la pression sur Paris pour s’aligner ne fera que croître. « L’Europe nous pousse à adopter ces réformes, mais au nom de quel modèle ? Celui d’une société où chacun est seul face à son avenir, ou celui d’une société qui protège ses membres les plus vulnérables ? », s’interroge un économiste proche de la gauche radicale.
Dans un contexte où les inégalités sociales atteignent des niveaux records et où les jeunes générations peinent déjà à se loger ou à trouver un emploi stable, l’idée d’un livret prévoyance pourrait bien s’imposer comme le symbole d’une époque où le rêve d’une retraite sereine devient un privilège.