Un cri d’alarme au cœur de Cannes : le cinéma français face à ses démons
C’est un plaidoyer sans détour, porté par une figure emblématique du 7e art, qui a résonné bien au-delà des marches de la Croisette. Sara Forestier, actrice engagée et victime collatérale d’un système toxique, a choisi le festival de Cannes pour lancer un appel solennel aux responsables politiques : « Protégez les victimes, légiférez ! Sonnez la fin de l’impunité, légiférez ! » Son intervention, lors d’une table ronde dédiée aux violences sexistes et sexuelles dans l’industrie du cinéma, a marqué les esprits. Une prise de parole qui survient un an après la publication d’un rapport parlementaire accablant, mettant en lumière des violences systémiques dans le secteur.
Pourtant, malgré l’urgence, la proposition de loi portée par les députés Erwan Balanant (Les Démocrates) et Sandrine Rousseau (Europe Écologie Les Verts) peine à trouver sa place dans un calendrier législatif déjà saturé. Une lenteur que Sara Forestier dénonce avec virulence : « Est-ce que les politiques vont réellement faire quelque chose de #MeToo, ou est-ce que ce n’était que du vent depuis le début ? »
Alors que le gouvernement Lecornu II, dirigé par un Premier ministre dont les priorités affichées peinent à intégrer les enjeux sociétaux profonds, semble plus préoccupé par les équilibres budgétaires que par les droits des victimes, l’actrice rappelle une vérité crue : sans loi, point de salut pour les victimes. Car tant que le texte ne sera pas adopté, les employeurs du secteur continueront de se soustraire à leurs obligations, le silence restant la règle et l’impunité la norme.
Un texte législatif ambitieux, mais une route semée d’embûches
Portée par une coalition transpartisane, la proposition de loi en question compte dix-neuf articles audacieux, visant à transformer en profondeur les pratiques d’un milieu où le harcèlement et les agressions sexuelles ont trop longtemps prospéré dans l’ombre. Parmi les mesures phares :
- La protection renforcée des mineurs, particulièrement vulnérables dans un environnement où les relations de pouvoir sont souvent déséquilibrées. Le texte prévoit des sanctions lourdes pour les producteurs ou réalisateurs qui mettraient en danger des jeunes acteurs ou figurants.
- L’interdiction formelle de toute sanction financière – licenciement, exclusion de projet, rétrogradation – à l’encontre des victimes ou témoins de violences sexistes et sexuelles qui osent parler. Une mesure indispensable pour briser la loi du silence, souvent imposée sous couvert de « cohésion d’équipe » ou de « réputation du projet ».
- Une nouvelle infraction pénale forçant les employeurs à signaler systématiquement les faits de violences portés à leur connaissance. Une obligation qui, si elle était appliquée, pourrait enfin mettre fin à la culture du déni et de l’étouffement des affaires.
Pourtant, malgré son ambition, ce texte reste bloqué. Pour qu’une proposition de loi soit examinée à l’Assemblée nationale, il faut qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour – une formalité qui, dans le contexte actuel, relève de la gageure. Entre les débats sur la réforme des retraites, les tensions au sein de la majorité présidentielle et les manœuvres de l’opposition, les priorités politiques semblent ailleurs. « Nous sommes dans un moment révélateur, a souligné Sara Forestier. Soit les politiques passent à l’acte, soit #MeToo n’aura été qu’un feu de paille. »
Un milieu culturel en crise, un gouvernement en retrait
Le secteur du cinéma et de la culture, longtemps présenté comme un rempart contre les conservateurs, est aujourd’hui miné de l’intérieur par des violences systémiques. Les témoignages se multiplient, des réalisatrices aux techniciennes, en passant par les actrices et les figurantes. Des cas emblématiques, comme ceux de Flavie Flament ou de plusieurs anonymes, ont révélé l’ampleur des abus – des agressions commises par des figures puissantes du milieu, protégées par leur statut et leur réseau. Pourtant, dans un pays où la culture est souvent brandie comme un symbole de progrès social, les victimes se heurtent à un mur : celui d’un système qui préfère étouffer les scandales plutôt que de risquer de froisser ses élites.
Face à cette réalité, le gouvernement français, sous la présidence d’Emmanuel Macron, semble en décalage complet avec les attentes. Alors que des pays voisins, comme l’Allemagne ou les pays scandinaves, ont déjà adopté des lois strictes pour lutter contre le harcèlement dans les milieux artistiques, la France traîne des pieds. « On nous parle de compétitivité économique, mais jamais de compétitivité sociale », regrette une professionnelle du secteur, sous couvert d’anonymat. Le ministre de la Culture, dont le portefeuille est souvent réduit à un strapontin dans les priorités gouvernementales, n’a pour l’heure pas pris position publiquement sur le texte.
Dans ce contexte, les appels de Sara Forestier résonnent comme un cri de colère contre l’hypocrisie d’un État qui se dit progressiste. Car comment justifier, par exemple, que des fonds publics – issus des contribuables – continuent de financer des productions où des réalisateurs ou producteurs mis en cause pour violences sexuelles sont encore à l’œuvre ? « La culture est un bien commun. Elle ne peut plus être le terrain de chasse des prédateurs », martèle l’actrice.
Une mobilisation qui dépasse le cadre du cinéma
Le combat de Sara Forestier dépasse largement les frontières du 7e art. Il s’inscrit dans un mouvement plus large, celui d’une remise en question des rapports de domination dans l’ensemble des milieux professionnels. Les violences sexistes et sexuelles ne sont pas l’apanage du cinéma : elles prospèrent dans les entreprises, les administrations, les médias, partout où les hiérarchies sont verticales et les victimes isolées. Pourtant, c’est dans le cinéma, espace de création et de subversion par excellence, que ces abus prennent une dimension symbolique particulièrement insupportable.
Les réactions dans le milieu sont contrastées. Si certains professionnels, comme la réalisatrice Céline Sciamma, ont salué l’engagement de Sara Forestier, d’autres restent prudents, voire hostiles. « Certains craignent que cette loi ne stigmatise le secteur, alors qu’il faudrait au contraire le protéger », confie un producteur sous anonymat. Une argumentation fallacieuse, selon les associations féministes, qui rappellent que c’est l’impunité, et non la justice, qui tue la créativité. Comment, en effet, imaginer une œuvre authentique dans un environnement où la peur et la soumission sont monnaie courante ?
Les syndicats du secteur, comme la CGT Spectacle, ont salué la proposition de loi, tout en dénonçant l’inaction des institutions. « On nous demande de faire preuve de patience, mais les victimes, elles, n’ont plus le temps. Chaque jour sans loi, c’est un jour de plus où des innocentes paient le prix de notre lâcheté collective », a déclaré une représentante syndicale. Face à cette inertie, des initiatives locales émergent, comme la création de cellules d’écoute dans certaines écoles de cinéma ou de théâtre, mais elles restent marginales et insuffisantes.
Le calendrier politique, un frein majeur à la justice
Pour que la proposition de loi soit adoptée, il faudrait qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale. Or, dans le contexte actuel, cette étape relève du parcours du combattant. Le gouvernement, engoncé dans une gestion de crise permanente, semble incapable de dégager du temps pour des débats qui ne sont pas liés à la souveraineté ou à l’économie. Les priorités affichées – réforme des retraites, immigration, pouvoir d’achat – ne laissent aucune place aux enjeux sociétaux, alors même que ces derniers sont au cœur des préoccupations des Français.
Les responsables de la commission d’enquête sur les violences dans le cinéma, dont les travaux ont inspiré la proposition de loi, ont tenté de mobiliser les parlementaires. En vain. « Nous avons alerté à plusieurs reprises l’Élysée et Matignon, sans obtenir de réponse concrète », confie un député de la majorité. Pourtant, le président de la République lui-même a, à plusieurs reprises, évoqué la nécessité de « faire de la France un pays exemplaire en matière d’égalité ». Des mots qui, face à l’immobilisme actuel, sonnent comme une moquerie.
Dans ce contexte, l’appel de Sara Forestier aux « forces politiques » prend tout son sens. Il ne s’agit plus seulement de défendre une loi, mais de choisir entre deux visions de la France : celle d’un pays où les droits des victimes ne pèsent rien face aux intérêts des puissants, ou celle d’une nation qui assume enfin ses promesses d’égalité et de justice. « Ce n’est pas une question de gauche ou de droite, c’est une question de dignité », a-t-elle martelé, rappelant que la lutte contre les violences sexistes devait transcender les clivages partisans.
Alors que le festival de Cannes, symbole de glamour et de liberté, se termine sous les projecteurs, le combat de Sara Forestier rappelle une vérité crue : la culture ne peut être un refuge pour les prédateurs. Et si la loi n’est pas adoptée rapidement, ce sera une nouvelle preuve que, dans la France de 2026, les mots « justice » et « égalité » ne sont que des slogans vides de sens.