CNC dans la ligne de mire : qui veut saborder le joyau français du cinéma ?

Par Aporie 08/06/2026 à 17:18
CNC dans la ligne de mire : qui veut saborder le joyau français du cinéma ?

Le CNC, fleuron culturel français, est menacé par une droite et une extrême droite en quête de libéralisation. Avec 260 000 emplois en jeu et un modèle envié dans le monde, son démantèlement signifierait un recul historique pour la souveraineté française.

La France à l’épreuve : un modèle culturel dans la tourmente

Alors que le monde entier scrute les défis géopolitiques et économiques qui redessinent l’équilibre des puissances, la France, elle, semble s’interroger avec une rare intensité sur son propre modèle de création. Dans un contexte où les crises s’enchaînent – inflation, tensions sociales, montée des extrêmes –, un débat aussi crucial qu’inattendu fait rage : celui de la survie du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Un pilier, pourtant, dont le rayonnement dépasse nos frontières et dont la fragilisation relèverait presque de l’auto-sabotage.

Gaëtan Bruel, à la tête de cette institution depuis 2023, alerte depuis des mois sur les menaces qui pèsent sur ce dispositif unique au monde. Un modèle salué jusqu’en Chine, premier marché cinématographique mondial, et qui a permis à la France de se hisser parmi les leaders de la création audiovisuelle. Pourtant, depuis un an, des voix s’élèvent pour en demander le démantèlement – une ambition que même les plus farouches opposants à l’exception culturelle n’avaient osé formuler, jusque-là.

Un système envié, mais contesté de l’intérieur

Le CNC, créé en 1946, incarne une forme de génie français : un équilibre entre soutien public et liberté créatrice, entre ambition culturelle et viabilité économique. Ses détracteurs, souvent issus des rangs de la droite et de l’extrême droite, y voient une machine à subventions inefficaces, voire un frein à l’innovation. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023, la filière représentait plus de 260 000 emplois répartis sur tout le territoire, selon une étude du cabinet EY publiée en 2025. Un écosystème qui irrigue les territoires, des studios d’animation bretons aux plateformes de production en Île-de-France, en passant par les tournages en régions.

Mais ce qui inquiète surtout, c’est la régularité avec laquelle ce modèle est remis en cause au Parlement. Chaque année, le spectre de sa suppression resurgit, porté par des élus qui, sous couvert de modernisation, œuvrent en réalité pour une libéralisation à outrance. « Certains veulent démanteler le modèle même qui a fait de la France un champion mondial de la création audiovisuelle », s’indigne Gaëtan Bruel. Un modèle qui, ironie de l’histoire, est aujourd’hui copié jusqu’aux États-Unis, où Hollywood lui-même commence à s’en inspirer.

Quatre défis majeurs pour la France – et autant de risques si elle se tire une balle dans le pied

Le CNC n’est pas une institution comme les autres. Il est le garant d’un équilibre fragile entre des impératifs souvent contradictoires :

1. Souveraineté culturelle vs. dépendance économique

Dans un monde où les géants américains et chinois dominent les écrans, la France a su préserver une autonomie créative rare. Grâce au CNC, des réalisateurs comme Jacques Audiard ou Céline Sciamma peuvent tourner sans céder aux diktats des plateformes étrangères. Mais cette indépendance a un coût : celui d’un financement public qui, pour certains, relève du « gaspillage ». Pourtant, le retour sur investissement est colossal. Le cinéma français génère des emplois non délocalisables, attire des touristes grâce à ses décors, et exporte un savoir-faire reconnu. « Sans le CNC, c’est toute une chaîne de valeur qui s’effondrerait, des techniciens aux acteurs en passant par les petites salles », souligne un producteur indépendant.

2. Emploi et cohésion territoriale

La filière audiovisuelle est l’un des rares secteurs à mailler le territoire national. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, des centaines de PME et d’artisans vivent de ce modèle. Supprimer le CNC, ce serait condamner des régions entières à perdre leur attractivité culturelle. Pourtant, certains élus locaux, sous pression budgétaire, n’hésitent pas à brandir l’argument des « subventions inefficaces » pour justifier leur hostilité. « On nous parle de rigueur, mais on oublie que cette rigueur, si elle frappe les secteurs culturels, sera payée par des emplois locaux », rappelle une syndicaliste de la CGT Spectacle.

3. Innovation et adaptation au numérique

Le CNC a su évoluer avec son temps. Il a accompagné la transition vers le streaming, soutenu les nouvelles plateformes françaises comme Salto, et encouragé la production de contenus pour les jeunes publics. Pourtant, ses détracteurs l’accusent de « freiner l’innovation » en maintenant des règles jugées trop protectrices. Or, c’est précisément ce protectionnisme éclairé qui a permis à des studios comme Mikros Image ou Ubisoft de se développer. Sans lui, la France deviendrait un simple terrain de tournage pour les productions étrangères, comme au Canada ou en Europe de l’Est.

4. Rayonnement international et soft power

Le cinéma français est un ambassadeur de notre langue et de nos valeurs. Des films comme Portrait de la jeune fille en feu ou Intouchables ont marqué des générations à l’étranger. Pourtant, face à la concurrence agressive de Netflix et Disney+, certains estiment que la France doit « s’adapter » en abandonnant ses mécanismes de soutien. Une erreur stratégique, alors que même des pays comme le Japon ou le Canada renforcent leurs dispositifs culturels. « La culture, ce n’est pas un coût, c’est un investissement. Et aujourd’hui, cet investissement rapporte », rappelle une économiste spécialisée dans les industries créatives.

Le Parlement, terrain d’une bataille idéologique

Le débat sur le CNC s’inscrit dans une bataille plus large, celle du rôle de l’État dans l’économie. Pour ses défenseurs, le Centre national du cinéma est un symbole de ce qui fait la force de la France : un État stratège, capable de concilier ambition culturelle et efficacité économique. Pour ses opposants, il incarne au contraire un « archaïsme » à abattre au nom du libéralisme. Une ligne de fracture qui traverse l’Assemblée nationale depuis des années.

En 2024, une proposition de loi visant à réduire les prérogatives du CNC avait été déposée par des députés LR et RN. Elle avait finalement été rejetée, mais la menace persiste. Cette année encore, des amendements similaires circulent, portés par une droite en quête de nouveaux terrains de confrontation avec le pouvoir. « Ils veulent faire croire que la culture est un luxe, alors qu’elle est notre première richesse immatérielle », fustige un député LFI.

Le gouvernement Lecornu II, lui, reste prudent. Sébastien Lecornu, en tant que ministre de la Culture sous Macron, avait défendu une ligne équilibrée. Mais face à la pression budgétaire et aux divisions de la majorité, la tentation de céder aux sirènes de la rigueur se fait sentir. Pourtant, comme le rappelle un haut fonctionnaire du ministère : « Si on démantèle le CNC, on ne sauvera pas les comptes publics. On condamnera une filière qui rapporte plus qu’elle ne coûte. »

L’Europe, allié ou concurrent ?

La question du CNC ne concerne pas que la France. Elle s’inscrit dans un débat européen plus large : faut-il harmoniser les politiques culturelles, ou les laisser à la discrétion des États ? Certains pays, comme la Hongrie, ont déjà réduit drastiquement leurs aides, avec pour résultat une désertification des salles et une mainmise des productions étrangères. À l’inverse, des nations comme la Norvège ou l’Islande ont renforcé leurs dispositifs, avec un succès notable.

La Commission européenne, sous l’impulsion de Thierry Breton, a récemment rappelé l’importance de la diversité culturelle. Pourtant, des lobbies américains et chinois poussent pour un assouplissement des règles en Europe. La France, avec son modèle, est dans leur ligne de mire. « Si nous cédons, ce n’est pas seulement notre cinéma qui disparaîtra. Ce sera notre voix dans le concert des nations », avertit un ancien ministre de la Culture.

Et demain ? La France choisira-t-elle la facilité ou la résistance ?

Alors que les élections de 2027 se profilent, la question du CNC devient un enjeu politique à part entière. La gauche, attachée à la défense des services publics, en a fait un combat central. La droite, divisée entre libéraux et souverainistes, hésite entre modernisation et restriction. Quant à l’extrême droite, elle voit dans le CNC une cible idéale : un symbole de l’État « jacobin » qu’elle combat.

Pour Gaëtan Bruel, la réponse est claire :

« Démanteler le CNC, ce serait comme saboter un Airbus en plein vol pour économiser du carburant. Oui, il faut améliorer son fonctionnement, oui, il faut lutter contre les abus. Mais supprimer son cœur, c’est condamner toute une industrie à mourir à petit feu. »

La France a déjà connu des périodes où elle a douté de ses atouts. En 1945, après l’Occupation, certains voulaient tourner la page du cinéma français. Heureusement, l’histoire a donné tort à ces pessimistes. Demain, les historiens qui analyseront cette période pourront-ils en dire autant ?

Une chose est sûre : si le CNC tombe, ce ne sera pas par manque de talent de ses équipes, ni par manque de soutien du public. Ce sera par choix politique. Et ce choix, l’Histoire ne le pardonnera pas.

À propos de l'auteur

Aporie

La Cinquième République est à bout de souffle. Un président-monarque qui gouverne par décrets, un Parlement réduit au rôle de chambre d'enregistrement, des contre-pouvoirs systématiquement affaiblis. Je pose les questions que les éditorialistes mainstream évitent soigneusement : à qui profite ce système ? Pourquoi les mêmes familles politiques se partagent le pouvoir depuis quarante ans ? Comment se fait-il que les promesses de campagne soient toujours trahies ?

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Commentaires (5)

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B

Buse Variable

il y a 17 heures

encore un truc qui va finir en eau de boudin après les élections... les mecs ils promettent monts et merveilles mais une fois au pouvoir, pouf, plus rien. comme d'hab.

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R

Reminiscence

il y a 18 heures

La droite veut faire du CNC un champ de ruines libéral. Le vrai scandale ? Personne ne crie assez fort. #tropcalme

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A

Augustin Bocage

il y a 20 heures

Ce qui est frappant, c'est que cette offensive contre le CNC s'inscrit dans une logique plus large de démantèlement des institutions culturelles depuis 20 ans. Souvenez-vous : en 2007, déjà, on parlait de flexibiliser les aides... et on sait où ça a mené. Qui tire vraiment profit de ce recul ? Les studios étrangers, bien sûr. 260 000 emplois en jeu, mais personne ne semble s'en soucier, si ce n'est les techniciens et réalisateurs qui manifestent depuis des mois. La souveraineté culturelle, on en parle, mais qui agit vraiment ?

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L

Le Dubitatif 2022

il y a 19 heures

@augustin-bocage mouais... t'exagères un peu là. Le CNC c'est pas parfait non plus, hein. Y'a des gaspillages, des films subventionnés qui servent à rien... et puis c'est toujours les mêmes qui en profitent. Bof.

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N

Nausicaa

il y a 21 heures

non mais sérieux ??? ils nous prennent vraiment pour des cons ou quoi ??? le cnC c'est notre fierté nationale et eux ils veulent tout démanteler pour 2-3 sous ??? jsp pk ils font ça mais c'est n'importe quoi ptdr...

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