Colisée : quand le capital-investissement s'empare des Ehpad au détriment des soignants

Par Camaret 26/06/2026 à 18:18
Colisée : quand le capital-investissement s'empare des Ehpad au détriment des soignants

Les salariés des EHPAD Colisée dénoncent la mainmise des fonds d'investissement sur la santé. Comment les firmes financières sacrifient les conditions de travail des soignants pour maximiser leurs profits.

La santé sous la coupe des fonds vautours : quand le capital-investissement dévore les Ehpad

À Clermont-Ferrand, les murs des EHPAD Les volcans résonnent depuis des semaines des grèves et des manifestations des soignants. Licenciements déguisés, primes supprimées, effectifs réduits à la portion congrue : le groupe Colisée, quatrième acteur privé européen du secteur, incarne une dérive systémique où la logique financière prime sur l’éthique et l’humain. Derrière ce cas localisé se profile une stratégie globale de prédation orchestrée par des firmes de capital-investissement, ces prédateurs modernes qui transforment les infrastructures essentielles de notre société en mines à profit.

Les salariés dénoncent une course effrénée au rendement imposée par les actionnaires, au mépris des besoins les plus élémentaires des résidents. Standard & Poor’s lui-même, dans une note récente, souligne que l’efficacité du plan de redressement du groupe dépendra… de la modération salariale. Traduction : les soignants paieront la facture d’un système où la rentabilité l’emporte sur la dignité des personnes âgées et le droit au travail décent.

Colisée, miroir d’un capitalisme prédateur

Avec près de 30 000 résidents répartis dans plusieurs pays européens, Colisée n’est pas une exception, mais un symptôme révélateur d’un phénomène plus large : la financiarisation de la vie sociale. Depuis des années, des entreprises financières s’emparent, sans vergogne, de secteurs aussi vitaux que l’eau, le logement, l’énergie, les transports, mais aussi – et c’est là que le bât blesse – la santé et les services sociaux.

En France, cette emprise s’est accélérée ces dernières années. Entre 2015 et aujourd’hui, près de 5 000 opérations de ce type ont été recensées, transformant des pans entiers de notre économie en terrains de jeu pour les fonds d’investissement. Le cas de Colisée illustre à lui seul cette logique implacable : racheté en 2020 par le groupe suédois EQT, l’établissement a été intégré à un fonds colossal de 15,7 milliards d’euros, baptisé EQT Infrastructure V.

Dans ce portefeuille, aux côtés de Colisée, figurent des entités comme Cypress Creek, présenté comme « une plateforme leader d’énergie renouvelable verticalement intégrée » aux États-Unis, ou encore Icon Group, « le plus grand prestataire intégré de soins contre le cancer en Asie-Pacifique ». Une diversité de secteurs qui, derrière les euphémismes marketing, cache une même réalité : des actifs stratégiques sont placés entre les mains de fonds dont la seule obsession est la maximisation des dividendes, quand bien même cela signifierait appauvrir les services publics ou sacrifier les travailleurs.

Cette stratégie n’a rien d’anecdotique. Elle s’inscrit dans une globalisation financière débridée, où les firmes de capital-investissement, souvent domiciliées dans des paradis fiscaux ou des juridictions complaisantes, exploitent les failles des régulations nationales pour s’emparer de ressources essentielles. En France, comme ailleurs en Europe, ces acteurs bénéficient d’un cadre législatif encore trop laxiste, permettant à des fonds étrangers d’orchestrer des restructurations brutales sans réelle contrepartie pour les territoires ou les populations concernées.

La Suède, modèle ou repoussoir ?

Le groupe EQT, basé en Suède, est souvent présenté comme un modèle d’investissement « vertueux » et « responsable ». Pourtant, son implication dans le secteur des Ehpad en France révèle une toute autre réalité. Le capital-investissement suédois, comme beaucoup d’autres, fonctionne selon une logique implacable : lever des fonds auprès de grands investisseurs institutionnels (fonds de pension, assurances, banques), puis les injecter dans des entreprises ciblées pour les revendre avec une plus-value maximale, le plus souvent après avoir réduit les coûts sociaux au strict minimum.

En 2020, EQT a structuré l’acquisition de Colisée via un montage financier sophistiqué, intégrant l’établissement dans un fonds dédié. Depuis, les salariés constatent les conséquences : baisse des salaires, suppression des avantages, pression accrue sur les conditions de travail. Pourtant, EQT se targue d’investissements « durables » et « inclusifs »… Une communication qui sonne comme une provocation face à la souffrance des soignants et à l’abandon des personnes âgées.

Cette hypocrisie n’est pas isolée. Dans de nombreux pays, les fonds de capital-investissement instrumentalisent les discours sur la transition écologique ou la responsabilité sociale pour justifier leurs opérations, tout en appliquant des méthodes de gestion inspirées du private equity américain : endettement massif des entreprises rachetées, restructurations brutales, et revente rapide pour générer des rendements à deux chiffres. La Suède, souvent citée en exemple pour son modèle social, se révèle ici un foyer de financiarisation agressive, où les intérêts privés prennent le pas sur le bien commun.

La France, terrain de prédilection des fonds vautours

Si la France est particulièrement exposée à cette dynamique, c’est en raison d’une combination de facteurs structurels : un secteur médico-social déjà fragilisé par des années de sous-financement public, une réglementation encore permissive en matière de rachats d’entreprises par des fonds étrangers, et une absence de contrôle démocratique sur ces flux financiers. Depuis 2015, le pays est devenu l’un des premiers marchés européens pour les opérations de capital-investissement, avec des conséquences dramatiques pour les travailleurs et les usagers.

Les Ehpad ne sont qu’un exemple parmi d’autres. Dans le secteur du logement social, des fonds comme Blackstone ou Carlyle Group – deux géants américains aux méthodes radicales – ont racheté des milliers de logements à prix cassés pour les revendre avec des loyers exorbitants, plongeant des milliers de familles dans la précarité. Dans les transports, des infrastructures comme les autoroutes ou les ports sont progressivement tombées dans l’escarcelle de fonds d’investissement, qui n’hésitent pas à augmenter les péages ou à réduire les effectifs pour assainir leurs comptes.

Cette logique, ni de gauche ni de droite, est avant tout celle d’un capitalisme financier décomplexé, où la seule valeur reconnue est celle de l’actionnaire. Elle s’appuie sur des outils juridiques et fiscaux qui permettent aux fonds de contourner les règles de la concurrence ou du droit du travail, tout en bénéficiant de subventions publiques ou de garanties étatiques. Un système où l’État, souvent, finance indirectement la prédation privée.

Le capital-investissement, ennemi de la démocratie sociale

Pour l’économiste Cédric Durand, spécialiste des mutations du capitalisme contemporain, cette emprise des fonds de capital-investissement sur les activités essentielles de notre vie collective représente une menace existentielle pour la démocratie. Dans une tribune récente, il appelle à « bouter les firmes de capital-investissement hors des activités essentielles à notre vie sociale », soulignant que ces acteurs ne cherchent qu’à « piller la valeur créée par le travail et les infrastructures collectives ».

« Ces fonds ne produisent rien. Ils ne font que capturer la richesse générée ailleurs, en siphonnant les ressources des entreprises, en précarisant les travailleurs, et en spéculant sur des actifs stratégiques. Leur modèle repose sur l’exploitation systématique des failles du système, et leur puissance financière leur permet de dicter leur loi, souvent en toute impunité. »

Selon Durand, la solution passe par une refonte radicale des règles du jeu : interdiction des rachats par le capital-investissement dans les secteurs essentiels (santé, éducation, logement, énergie, transports), encadrement strict des flux de capitaux, et mise en place de contre-pouvoirs démocratiques pour contrôler ces acteurs. Une approche qui rejoint les propositions de plus en plus nombreuses en Europe pour réencastrer l’économie dans le social, et redonner aux citoyens la maîtrise de leurs infrastructures vitales.

Pourtant, face à ces enjeux, les réponses politiques restent timides. En France, le gouvernement Lecornu II, bien que confronté à une crise des finances publiques sans précédent, semble privilégier le laisser-faire et les partenariats public-privé, plutôt que de remettre en cause les logiques de prédation financière. Les promesses de régulation se heurtent à la réalité des lobbies, qui pèsent de tout leur poids sur les décisions publiques.

Vers une mobilisation citoyenne ?

Face à cette situation, les mouvements sociaux commencent à s’organiser. À Clermont-Ferrand, comme dans d’autres villes, les syndicats de soignants appellent à une grève reconductible pour exiger le départ des fonds d’investissement de la gestion des EHPAD. Ils sont rejoints par des associations de résidents et de familles, qui dénoncent l’abandon des personnes âgées dans un système où seul le profit compte.

Des collectifs comme « Santé en danger » ou « Stop aux fonds vautours » multiplient les actions pour alerter l’opinion publique sur les dangers de la financiarisation de la santé. Leurs revendications ? Nationalisation des EHPAD, interdiction des rachats par le capital-investissement, et retour à une gestion publique, transparente et démocratique. Des propositions qui, si elles étaient mises en œuvre, marqueraient un tournant dans la lutte contre la prédation financière.

Dans un contexte où les inégalités sociales explosent et où les services publics se dégradent, la question n’est plus seulement économique, mais politique et éthique. Faut-il accepter que des firmes étrangères, guidées par la seule logique du gain, décident à notre place du sort des personnes âgées, des malades, des travailleurs ? La réponse des citoyens, dans les urnes comme dans la rue, pourrait bien déterminer l’avenir de notre modèle social.

À propos de l'auteur

Camaret

Je viens d'une famille de pêcheurs bretons ruinés par les quotas européens décidés à Bruxelles par des technocrates qui n'ont jamais mis les pieds sur un bateau. J'ai vu mon père pleurer le jour où il a dû vendre sa licence. Cette injustice m'habite encore. Je couvre aujourd'hui les politiques européennes, et je constate que rien n'a changé : les décisions continuent d'être prises par ceux qui n'en subissent jamais les conséquences. Je me bats pour que la voix des territoires soit enfin entendue

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Commentaires (3)

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Eguisheim

il y a 1 jour

@logos T'inquiète ils s'en foutent les fonds, ils ont déjà vendu la mèche en 2020 avec les premiers signaux d'alerte. Moi j'ai travaillé en ehpad privisé pendant 5 ans, je peux te dire que ça part en couilles depuis que les mecs en costard ont débarqué... Et les familles qui réalisent que leur proche est traité comme un ticket de caisse... ouais.

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L

Logos

il y a 1 jour

nooooon mais sérieux ??? ils veulent quoi ces vautours ??? ils croient qu'on va accepter ça sans broncher ou quoi ??? mdr... les résidents vont morfler encore plus c'est sûr...

0
A

Anamnèse

il y a 1 jour

Les actionnaires se goinfrent pendant que les soignants crèvent à la tâche. Le capitalisme appliqué à la santé, quel beau modèle... Point final.

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