L'État délègue aux kinés la prévention santé : une mesure sociale ou un nouveau désengagement ?

Par Anadiplose 02/08/2026 à 15:19
L'État délègue aux kinés la prévention santé : une mesure sociale ou un nouveau désengagement ?

Dès octobre, les kinésithérapeutes pourront réaliser des bilans prévention, une mesure présentée comme une avancée sociale mais qui interroge sur le désengagement de l'État en matière de santé publique.

La santé publique confiée aux kinésithérapeutes : une réforme qui divise

Depuis ce dimanche 2 août 2026, les masseurs-kinésithérapeutes français ont officiellement obtenu le droit d’effectuer des bilans prévention, une mesure saluée par certains comme une avancée majeure pour l’accessibilité des soins, mais dénoncée par d’autres comme une privatisation déguisée de la santé publique. Un décret publié au Journal officiel ouvre désormais cette possibilité à une profession déjà en tension, dans un contexte où les déserts médicaux s’étendent et où les inégalités territoriales en matière de santé se creusent.

Cette décision, annoncée par le ministère de la Santé dans un communiqué lapidaire, s’inscrit dans la continuité du dispositif Mon Bilan Prévention, lancé en 2024 sous l’impulsion de l’exécutif. Mais elle révèle surtout les failles d’un système de santé à bout de souffle, où l’État, incapable de garantir un accès équitable aux soins, se tourne vers des professions paramédicales pour combler les lacunes.

Un dispositif élargi, mais au prix de quels sacrifices ?

Jusqu’à présent, seuls les médecins, infirmières, sages-femmes et pharmaciens pouvaient réaliser ces bilans de prévention, gratuits et pris en charge par l’Assurance maladie. Désormais, les kinésithérapeutes rejoignent ce cercle, au nom de leur expertise en activité physique et en prévention de la perte d’autonomie. Une argumentation technique, mais qui soulève des questions éthiques : faut-il confier des missions de santé publique à des professionnels dont les cabinets sont déjà saturés ?

Le ministère justifie cette extension par la nécessité de renforcer l’accessibilité du dispositif, alors que les délais pour consulter un médecin traitant s’allongent et que les centres de santé publics peinent à absorber la demande. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 612 000 bilans ont été réalisés au 30 juin 2026, dont plus de la moitié par les pharmaciens depuis l’automne 2025. Une performance en demi-teinte, qui souligne l’urgence d’une refonte structurelle plutôt que des ajustements cosmétiques.

Le gouvernement met en avant le rôle des kinés dans la lutte contre la sédentarité et les maladies chroniques, un argument qui, en apparence, semble cohérent. Mais dans les faits, cette mesure risque de détourner ces professionnels de leur cœur de métier pour en faire des acteurs de la prévention de masse, sans que les moyens nécessaires ne leur soient alloués.

Des âges clés, mais des publics oubliés

Le dispositif cible quatre tranches d’âge précises : 18-25 ans, 45-50 ans, 60-65 ans et 70-75 ans. Une segmentation qui, si elle permet de toucher des populations à risque, laisse de côté des tranches entières de la population, notamment les travailleurs précaires ou les habitants des zones rurales, où les besoins en santé publique sont pourtant les plus criants.

Pourtant, le vieillissement de la population et l’explosion des maladies chroniques – diabète, cancers, troubles musculo-squelettiques – devraient imposer une approche plus ambitieuse. Vingt millions de Français seraient éligibles à ces bilans, selon les estimations de l’exécutif. Mais combien en bénéficieront réellement, alors que les déserts médicaux gagnent du terrain et que les désengagements de l’État dans les hôpitaux publics se multiplient ?

Le bilan prévention repose sur un autoquestionnaire rempli par le patient, suivi d’un entretien avec le professionnel de santé. Celui-ci doit identifier des risques – addictions, troubles alimentaires, santé mentale – et proposer des changements de comportement. Un processus louable, mais qui repose sur la bonne volonté des soignants et des patients, dans un système où la prévention reste le parent pauvre des politiques de santé.

Une réforme qui interroge l’équilibre du système de santé

Cette extension des missions des kinésithérapeutes n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une logique plus large de délégation des responsabilités vers le secteur privé et les professions paramédicales, alors que les moyens alloués à la santé publique stagnent. Depuis 2024, les gouvernements successifs ont multiplié les annonces en faveur de la prévention, mais les actes concrets peinent à suivre.

Le décret publié ce dimanche concrétise une promesse faite en juin 2024 par l’ex-ministre de la Santé, Frédéric Valletoux, alors que les tensions sur les budgets de la Sécurité sociale s’aggravaient. Une mesure qui, selon l’Ordre des masseurs-kinésithérapeutes, était « attendue de longue date ». Mais est-elle vraiment une avancée pour les patients, ou une nouvelle illustration de l’incapacité de l’État à assumer ses responsabilités ?

Les syndicats de kinésithérapeutes, eux, saluent cette décision.

« Notre expertise en santé musculo-squelettique et en promotion des comportements favorables à la santé est un atout majeur pour ce dispositif. Nous sommes prêts à jouer notre rôle, mais il faut nous donner les moyens de le faire correctement. »
Une déclaration qui sonne comme un avertissement : sans moyens supplémentaires, cette réforme risque de se transformer en charge supplémentaire pour une profession déjà sous pression.

Car derrière le discours optimiste du ministère se cache une réalité moins reluisante : les kinésithérapeutes, comme les autres professions de santé, subissent les conséquences d’une politique de santé qui privilégie les économies à court terme au détriment de la qualité des soins. Les tarifs des consultations sont gelés, les charges administratives alourdies, et les locaux, pour beaucoup, saturés. Comment, dans ces conditions, espérer que ces professionnels puissent consacrer 30 à 45 minutes à un bilan prévention sans que cela ne pèse sur leur activité principale ?

La prévention, parent pauvre de la santé publique

Le dispositif Mon Bilan Prévention a été présenté comme une révolution en matière de prévention. Pourtant, son bilan reste mitigé. Seuls 612 000 bilans réalisés en deux ans et demi, alors que 20 millions de Français pourraient en bénéficier. Une participation bien en deçà des attentes, qui révèle un problème structurel : la prévention, en France, reste un luxe.

Contrairement à des pays comme le Canada, la Norvège ou le Japon, où la prévention est intégrée dans une politique globale de santé publique, la France mise sur des dispositifs ponctuels et sous-financés. Les campagnes de sensibilisation se succèdent, mais les moyens concrets – formations, outils, coordination entre professionnels – font défaut. Résultat : les bilans prévention deviennent un « pansement sur une jambe de bois », une mesure symbolique qui ne résout en rien les problèmes de fond.

Et que dire de l’absence de suivi ? Le ministère souligne que les bilans aboutissent à un plan d’action personnalisé transmis au médecin traitant. Mais dans un système où les médecins libéraux sont débordés et où les délais pour obtenir un rendez-vous s’allongent, quel avenir pour ces plans d’action ?

Un choix politique ou une nécessité économique ?

Cette réforme interroge : est-elle le fruit d’une réflexion approfondie, ou d’une stratégie de contournement pour éviter de s’attaquer aux vrais problèmes ? En confiant des missions de prévention à des kinésithérapeutes, l’État semble vouloir « externaliser » une partie de la santé publique, tout en évitant d’investir dans des centres de santé publics ou de renforcer les effectifs médicaux.

Une approche qui rappelle les politiques menées depuis des années, où les désengagements de l’État se multiplient au profit du secteur privé ou des associations, souvent avec des résultats désastreux. La santé n’est pas un marché, et elle ne peut pas être traitée comme tel. Pourtant, avec cette réforme, c’est bien cette logique qui s’impose, au détriment des patients et des professionnels de santé.

D’autant que les inégalités territoriales en matière de santé persistent. Les habitants des grandes villes bénéficient d’une offre de soins plus large, tandis que ceux des zones rurales ou des quartiers populaires doivent se contenter de dispositifs comme celui-ci, où l’accès à un bilan prévention dépendra souvent de la bonne volonté d’un professionnel déjà en sous-effectif.

Vers une santé à deux vitesses ?

Cette mesure s’inscrit dans un contexte plus large de fragmentation du système de santé. Les déserts médicaux s’étendent, les hôpitaux publics sont en crise, et les inégalités d’accès aux soins ne cessent de se creuser. Dans ce paysage, les bilans prévention confiés aux kinésithérapeutes risquent de devenir un symptôme de cette santé à deux vitesses : une prévention de qualité pour ceux qui peuvent se le permettre, et une prévention de seconde zone pour les autres.

Pourtant, des solutions existent. Des pays comme la Suède ou le Danemark ont montré qu’il était possible de concilier prévention et accès universel aux soins, en investissant massivement dans des centres de santé publics et en formant des professionnels dédiés. Mais en France, où les budgets de la santé stagnent et où les réformes sont souvent dictées par des logiques comptables, ces modèles restent lettre morte.

Le gouvernement justifie cette réforme par la nécessité de s’adapter aux enjeux démographiques. Avec le vieillissement de la population et l’augmentation des maladies chroniques, la prévention devient une priorité. Mais comment y parvenir sans moyens supplémentaires, sans une véritable volonté politique, et sans remettre en cause les logiques qui ont conduit à la crise actuelle ?

La réponse est simple : on ne peut pas faire plus avec moins. Et c’est bien là le cœur du problème.

Un dispositif qui mérite mieux

Reste à savoir comment ce dispositif évoluera. Les kinésithérapeutes, désormais impliqués, pourraient-ils devenir les nouveaux acteurs incontournables de la prévention ? Rien n’est moins sûr. Leur implication dans ce dispositif reste conditionnée à leur capacité à absorber une charge de travail supplémentaire, dans un métier déjà éprouvant.

Pourtant, leur expertise en santé musculo-squelettique et leur proximité avec les patients en feraient des relais idéaux pour une politique de prévention ambitieuse. À condition que l’État leur en donne les moyens. Car une réforme ne se décrète pas : elle se construit, avec des moyens, une vision, et une volonté politique claire.

En l’état, celle-ci ressemble davantage à un « bricolage organisationnel » qu’à une avancée majeure pour la santé publique. Et dans un pays où les inégalités sociales de santé sont parmi les plus fortes d’Europe, chaque demi-mesure a un coût : celui de la santé des plus fragiles.

À propos de l'auteur

Anadiplose

J'en ai assez du journalisme tiède qui ménage la chèvre et le chou. Pendant des années, j'ai regardé mes confrères s'autocensurer par peur de déplaire aux annonceurs ou aux politiques. J'ai décidé d'écrire ce que je pense vraiment, sans filtre. La concentration des médias aux mains de quelques milliardaires me révolte. La précarisation de ma profession me met en colère. Mais c'est précisément cette colère qui me pousse à continuer. Chaque article est un acte de résistance contre la pensée unique

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Commentaires (3)

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Izarra

il y a 8 minutes

Pfff, encore un coup de com' pour faire croire que l'État s'occupe de nous. Comme si un bilan chez le kiné allait changer la vie des gens en burnout...

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C

Corte

il y a 39 minutes

Délégation = désengagement. La preuve.

3
E

Erdeven

il y a 57 minutes

nooooon mais sérieux ???!! ils veulent nous faire croire que les kinés vont faire de la prévention ??? mais ils ont pas assez de boulot comme ça ???

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