La Corée du Sud sacrifierait-elle ses travailleurs sur l'autel de la compétitivité face à Pékin ?
Dans un contexte de tensions géopolitiques exacerbées par la guerre technologique sino-américaine, Séoul envisage de franchir une ligne rouge sociale au nom de la course aux semi-conducteurs. Alors que l’Union européenne et le Japon affichent leur prudence face aux dérives du capitalisme numérique, la Corée du Sud, dirigée par une coalition conservatrice pro-business, réfléchit à un assouplissement radical de la réglementation du temps de travail. Une mesure qui, si elle est adoptée, pourrait signer l’avènement d’un modèle social où la productivité prime sur la dignité des travailleurs.
Une réforme aux relents de l’ère industrielle
Depuis des décennies, le pays du Matin calme était présenté en Occident comme un modèle de réussite économique, alliant innovation technologique et protection sociale. Pourtant, sous la pression des géants Samsung Electronics et SK Hynix – deux fleurons nationaux en compétition directe avec les entreprises chinoises et taïwanaises –, le gouvernement sud-coréen envisagerait de permettre à ses ingénieurs en intelligence artificielle de travailler jusqu’à 64 heures par semaine. Une proposition qui, si elle est mise en œuvre, reviendrait à faire reculer le pays de plusieurs décennies dans le domaine des droits sociaux.
Actuellement, la loi sud-coréenne limite le temps de travail hebdomadaire à 52 heures pour les entreprises de plus de cinq salariés, avec une possibilité d’atteindre 64 heures dans des secteurs spécifiques comme la recherche et développement. Cependant, cette flexibilité reste encadrée par des restrictions strictes : les entreprises doivent obtenir l’accord unanime des salariés concernés et une validation gouvernementale, le tout pour une durée maximale de trois mois. Une procédure jugée trop lourde par les défenseurs d’une dérégulation à outrance.
Le ministre de l’Industrie sud-coréen, proche des milieux économiques libéraux, a ainsi plaidé pour une simplification radicale de ces règles. « La Corée du Sud ne peut se permettre de perdre du temps face à la Chine, qui inonde le marché des puces mémoire à des coûts défiant toute concurrence », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse. « Nos ingénieurs sont prêts à se dépasser, mais les lourdeurs administratives nous freinent. »
Un gouvernement divisé entre pragmatisme économique et éthique sociale
Cette proposition, bien que soutenue par une partie de l’élite patronale, rencontre une forte opposition au sein même du gouvernement. Le ministre du Travail, issu des rangs progressistes, a vivement critiqué cette initiative, rappelant que les entreprises sud-coréennes réalisent déjà des profits records avec un temps de travail de 52 heures. « Pourquoi sacrifier le bien-être de nos travailleurs au nom d’une compétition effrénée ? », s’est-il interrogé. « La Chine et les États-Unis ne nous attendront pas. Mais devons-nous pour autant renoncer à nos valeurs ? »
Les syndicats sud-coréens, traditionnellement puissants, ont d’ores et déjà annoncé leur mobilisation. « Le gouvernement semble oublier que la Corée du Sud doit sa réputation mondiale à son modèle social, et non à son exploitation des travailleurs », a réagi un représentant de la Confédération des syndicats coréens. « Si nous suivons cette voie, nous deviendrons le Bangladesh de l’Asie de l’Est. »
La division au sein de l’exécutif reflète les tensions plus larges qui traversent le pays. D’un côté, les conservateurs, soutenus par une partie de la population craignant un déclin économique face à Pékin, prônent une dérégulation accélérée. De l’autre, les progressistes, portés par une jeunesse de plus en plus critique envers le capitalisme sauvage, défendent une approche plus équilibrée entre croissance et justice sociale.
L’Europe face au dilemme : entre admiration technologique et rejet des dérives sociales
Alors que l’Union européenne tente de concilier innovation et protection sociale, l’exemple sud-coréen pose une question cruciale : jusqu’où peut-on aller dans la course à l’IA sans remettre en cause les fondements démocratiques ?
À Bruxelles, certains responsables bruxellois ont exprimé leur inquiétude face à cette possible dérive. « La Corée du Sud a longtemps été un partenaire stratégique pour l’Europe dans le domaine technologique », a souligné un haut fonctionnaire de la Commission. « Mais si elle abandonne ses standards sociaux, elle perdra en crédibilité. »
De son côté, la France, sous la présidence d’Emmanuel Macron, continue de promouvoir un modèle où l’innovation rime avec responsabilité sociale. « Nous ne pouvons pas laisser des pays comme la Corée du Sud ou la Chine imposer un dumping social au nom de la compétitivité », a rappelé un conseiller du président français. « L’Europe doit montrer qu’elle peut rivaliser avec Pékin sans sacrifier ses valeurs. »
Pourtant, certains observateurs craignent que l’attractivité économique ne finisse par l’emporter sur les principes. « Si Séoul assouplit ses règles, d’autres pays suivront », avertit un économiste basé à Francfort. « Et l’Europe se retrouvera isolée, tiraillée entre son modèle social et la nécessité de rester dans la course. »
Un précédent dangereux pour les démocraties
La Corée du Sud n’est pas un cas isolé. Aux États-Unis, où les géants de la tech comme Nvidia ou Meta imposent des rythmes de travail dignes de l’ère industrielle, les burn-outs se multiplient. En Chine, les ouvriers des usines de semi-conducteurs travaillent parfois jusqu’à 72 heures par semaine sous la surveillance de l’État. « Si la Corée du Sud franchit ce cap, elle donnera un blanc-seing à Pékin pour accélérer sa propre dérive autoritaire », s’inquiète un chercheur en géopolitique basé à Oslo.
Pourtant, malgré les risques, le gouvernement sud-coréen semble déterminé à aller de l’avant. Une décision qui pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières de la péninsule. Car si Séoul cède à la tentation du tout-productivisme, d’autres pays, y compris en Europe, pourraient être tentés de suivre son exemple.
Reste à savoir si les Sud-Coréens, fiers de leur histoire de résistance face aux dictatures et aux crises économiques, accepteront de devenir les victimes collatérales d’une guerre technologique qu’ils ne maîtrisent pas.
Une question qui dépasse la simple réglementation du travail
Au-delà des débats économiques, c’est une vision de la société qui est en jeu. La Corée du Sud peut-elle continuer à se revendiquer comme une démocratie avancée tout en adoptant des mesures qui rappellent les pires excès du capitalisme sauvage ?
Pour ses détracteurs, cette réforme serait une trahison de l’héritage qui a fait la force du pays : un modèle où l’éducation, l’innovation et la cohésion sociale allaient de pair. Pour ses partisans, elle serait la seule réponse possible face à une concurrence internationale toujours plus féroce.
Une chose est sûre : dans cette course effrénée à l’intelligence artificielle, ce sont les travailleurs, une fois de plus, qui paieront le prix fort.
Et si l’Europe montrait la voie ?
Alors que les géants sud-coréens et chinois serrent la vis à leurs salariés, l’Union européenne pourrait jouer un rôle clé en défendant un modèle alternatif. « L’Europe a les moyens de concilier innovation et justice sociale », estime un député européen basé à Strasbourg. « Si nous voulons rivaliser avec Pékin sans perdre notre âme, nous devons investir massivement dans la formation et la protection des travailleurs. »
Reste à savoir si les dirigeants européens auront le courage de résister aux sirènes du productivisme. Car une chose est certaine : dans cette guerre technologique, les perdants ne seront pas seulement ceux qui n’auront pas su innover, mais aussi ceux qui auront oublié l’importance des droits humains.