Corée du Sud : l’IA enrichit les milliardaires, le dividende citoyen divise

Par BlackSwan 15/05/2026 à 13:20
Corée du Sud : l’IA enrichit les milliardaires, le dividende citoyen divise

Corée du Sud : une proposition choc pour redistribuer les profits de l’IA aux citoyens sous forme de dividende national. Marchés financiers en ébullition, classes politiques divisées… L’idée, portée par un conseiller du président, pourrait inspirer l’Europe et relancer le débat sur la justice fiscale face à l’automatisation.

Séoul envisage de redistribuer les profits de l’IA sous forme de dividende citoyen, une idée qui déchaîne les passions

Alors que l’intelligence artificielle s’impose comme le nouveau moteur de l’économie mondiale, ses retombées restent désespérément inégales. En Corée du Sud, où les géants des semi-conducteurs Samsung Electronics et SK Hynix trustent les profits colossaux générés par le boom de l’IA, une proposition audacieuse émerge pour tenter de corriger cette injustice : instaurer un « dividende national », versé directement aux citoyens. Une initiative portée par un conseiller proche du président, qui suscite déjà un vif débat dans le pays, entre espoirs de justice sociale et craintes des marchés financiers.

Une richesse concentrée entre quelques mains, un pays entier en bénéficie-t-il ?

Le raisonnement est implacable : tandis que les plateformes comme ChatGPT ou Gemini consomment des quantités astronomiques de puces mémoire, deux entreprises sud-coréennes, Samsung Electronics et SK Hynix, dominent ce marché mondial. Leurs actionnaires et leurs ingénieurs hautement qualifiés engrangent des fortunes, mais la majorité de la population sud-coréenne – ouvriers, employés, travailleurs indépendants – voit ses revenus stagner. Pire : l’inflation et la précarité des emplois fragilisent une classe moyenne déjà sous pression.

Pour Kim Yong-beom, haut fonctionnaire influent et proche du pouvoir, cette situation est « structurellement injuste ». Dans une note récente, il souligne que la prospérité de ces entreprises repose sur des infrastructures publiques, un système éducatif performant et une main-d’œuvre qualifiée, tous financés par l’ensemble de la société. « Pourquoi les profits de l’IA ne profiteraient-ils pas à ceux qui ont rendu leur succès possible ? », s’interroge-t-il. Son idée ? Créer un « dividende citoyen », une redistribution partielle des superprofits liés à l’IA, sous forme de chèques ou de projets ciblés.

Parmi les pistes évoquées : un revenu minimum pour les zones rurales, qui subissent de plein fouet le déclin industriel et l’exode urbain ; le financement de start-ups locales, pour dynamiser l’innovation hors des conglomérats traditionnels ; ou encore des fonds de retraite pour anticiper les bouleversements du marché du travail liés à l’automatisation. Une autre proposition, plus audacieuse, consisterait à verser un salaire universel temporaire aux travailleurs menacés de licenciement par la robotisation.

Des marchés financiers vent debout, une classe politique divisée

Si l’idée séduit les économistes sociaux-démocrates et les syndicats, elle heurte frontalement les intérêts des actionnaires et des investisseurs. Dès l’annonce de cette proposition, les cours de Samsung et SK Hynix ont plongé en Bourse, illustrant la frilosité des marchés face à toute redistribution des richesses jugée « excessive ». Les milieux patronaux dénoncent une « mesure punitive » qui risquerait de décourager l’innovation et de faire fuir les capitaux étrangers. « Taxer les superprofits, c’est tuer la poule aux œufs d’or », martèle un porte-parole du Fédération des industries coréennes.

Côté politique, le président sud-coréen a rapidement tempéré l’enthousiasme, précisant que cette proposition n’était « qu’une réflexion » portée par un de ses conseillers. Pourtant, les réactions au sein de l’opposition trahissent une division profonde. Le Parti démocrate, traditionnellement proche des classes populaires, y voit une avancée majeure vers une économie plus inclusive. À l’inverse, le Parti du pouvoir du peuple, conservateur, y décèle une manipulation électorale visant à séduire un électorat en colère face à la hausse du coût de la vie. Certains y voient même une « manœuvre pour détourner l’attention des scandales de corruption » qui touchent actuellement l’entourage présidentiel.

Les observateurs internationaux ne sont pas en reste. En Europe, où la question de la régulation de l’IA fait rage, certains voient dans cette initiative une piste à suivre. « La Corée du Sud pourrait devenir un laboratoire pour une nouvelle forme de capitalisme, moins inégalitaire », estime un économiste de l’Université de Louvain. D’autres, plus sceptiques, y perçoivent une « diversion » pour éviter d’engager des réformes structurelles, comme une taxation plus juste des grandes fortunes ou un renforcement des salaires minimums.

Un modèle transposable en France ? L’Union européenne pourrait s’en inspirer

Alors que la France, comme beaucoup de pays européens, tente de concilier innovation technologique et justice sociale, cette initiative sud-coréenne interroge : un dividende IA pourrait-il voir le jour en Europe ? En 2026, la Commission européenne planche sur un fonds souverain européen pour financer la transition écologique et numérique, alimenté par une taxation des géants du numérique. Mais l’idée d’une redistribution directe aux citoyens reste marginale, voire taboue dans les cercles libéraux.

Pourtant, des économistes comme Thomas Piketty ou Éloi Laurent défendent depuis des années l’idée d’un revenu universel financé par une taxe sur les robots et l’IA. En 2025, une étude de l’OFCE avait montré que la France pourrait redistribuer jusqu’à 500 euros par an à chaque citoyen en taxant à 30 % les profits liés à l’automatisation. Une piste que certains pays nordiques, comme la Norvège ou l’Islande, explorent déjà pour leurs secteurs énergétiques.

Reste la question de l’efficacité. En Corée du Sud, les détracteurs du dividende citoyen rappellent que l’État-providence sud-coréen est déjà l’un des plus généreux d’Asie, avec une couverture santé quasi universelle et des aides sociales bien supérieures à la moyenne régionale. « Pourquoi créer un nouveau mécanisme alors que les outils existants suffisent ? », s’interroge un éditorialiste du Hankyoreh. Pour lui, cette proposition relève davantage du « coup médiatique » que d’une véritable révolution sociale.

Quoi qu’il en soit, le débat est lancé. Et il dépasse largement les frontières de la péninsule coréenne. Car si l’IA promet des gains de productivité inégalés, elle pose aussi une question fondamentale : qui doit en profiter ? Les actionnaires, comme le fait le capitalisme traditionnel ? Ou les citoyens, comme le suggère cette audacieuse expérience sud-coréenne ?

Une proposition qui interroge le modèle économique mondial

Alors que les inégalités atteignent des niveaux records – selon l’OCDE, les 10 % les plus riches possèdent désormais plus de 50 % des richesses mondiales – les solutions pour y remédier se font rares. En Corée du Sud, où le coefficient de Gini (indice mesurant les inégalités) a atteint un niveau historiquement élevé en 2025, l’idée d’un dividende citoyen n’est pas anodine. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur l’avenir du travail et de la redistribution, alors que l’IA menace de bouleverser des millions d’emplois.

Pour ses défenseurs, cette mesure pourrait servir de modèle aux pays en développement, où les géants technologiques occidentaux ou asiatiques exploitent souvent les ressources locales sans redistribuer les bénéfices. « Pourquoi les pays du Sud devraient-ils accepter que leurs ressources humaines et matérielles servent à enrichir des actionnaires étrangers ? », s’insurge un chercheur de l’Université de Séoul. En revanche, ses opposants y voient une « illusion » qui pourrait affaiblir l’attractivité économique de la Corée du Sud face à des concurrents comme Taïwan ou les États-Unis, où la fiscalité est bien plus avantageuse pour les entreprises.

Une chose est sûre : le débat est loin d’être clos. Et si la Corée du Sud finit par adopter cette mesure, elle pourrait bien inspirer d’autres nations, y compris en Europe, où la question de la justice fiscale et sociale devient un enjeu électoral majeur à l’approche de 2027.

En attendant, les marchés financiers restent en alerte, les syndicats se mobilisent, et les citoyens sud-coréens, eux, attendent de voir si cette promesse de dividende citoyen se concrétisera… ou ne restera qu’un mirage.

Les défis d’une telle mesure

Au-delà des clivages politiques, plusieurs obstacles se dressent sur la route d’un dividende IA. D’abord, la définition même des « superprofits liés à l’IA ». Comment distinguer les revenus générés par l’intelligence artificielle de ceux issus d’autres activités ? Les entreprises pourraient être tentées de minimiser leurs obligations fiscales en réaffectant leurs bénéfices à des secteurs moins taxés.

Ensuite, la question de la pérennité. Un dividende ponctuel pourrait soulager temporairement les ménages, mais ne résoudrait pas les problèmes structurels de l’économie sud-coréenne : un marché du travail ultra-concurrentiel, un endettement record des ménages, et une démographie en déclin. « On ne soigne pas un cancer avec un cachet d’aspirine », ironise un économiste de l’Institut coréen pour la politique économique.

Enfin, le risque de dépendance. Si les citoyens s’habituent à recevoir régulièrement un chèque IA, comment l’État pourra-t-il supprimer cette aide en cas de crise ? Et si les entreprises, face à cette nouvelle taxe, décident de délocaliser leur production vers des pays moins exigeants ?

Reste que, dans un monde où l’IA promet de révolutionner tous les secteurs, il est urgent de repenser la répartition des richesses. Et la Corée du Sud, pays pionnier en matière de technologies, pourrait bien montrer la voie – ou en payer le prix.

D’ici quelques semaines, le président sud-coréen devra trancher : ira-t-il de l’avant avec cette réforme, ou la reléguera-t-il aux oubliettes des idées généreuses mais irréalistes ? Une chose est certaine : le débat qu’elle a soulevé a déjà changé la donne.

À propos de l'auteur

BlackSwan

Le Brexit, Trump, les Gilets jaunes : les experts n'ont rien vu venir. Normal, ils vivent dans une bulle parisienne déconnectée du pays réel. Moi, je passe mon temps sur le terrain, dans les villages abandonnés par les services publics, dans les quartiers populaires oubliés des politiques. C'est là que se prépare le prochain séisme électoral. La colère monte, et elle est légitime. Les élites feraient bien d'écouter au lieu de mépriser. Mon travail est de leur tendre un miroir.

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Commentaires (4)

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Kerlouan

il y a 19 heures

Comme d'hab. On invente des concepts fumeux pour faire croire qu'on agit, mais dans 6 mois plus personne n'en parlera. Les dividendes ? Ouais ouais... Et les licornes coréennes, elles vont quand même licencier en masse, non ? pfff. Bon allez, je retourne à mes spéculations boursières, au moins là y'a du concret.

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A

Apollon 6

il y a 18 heures

@kerlouan Tu fais genre t'es au-dessus de tout, mais t'es juste en train de constater l'échec avant même que ça commence. "Comme d'hab"... mouais. Et si on essayait vraiment ? Tu critiques sans proposer. La Corée teste, l'Europe observe, et les USA s'en mettent plein les poches. Quel est ton plan à toi ? Ou tu préfères râler depuis ton canapé ?

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D

DigitalAge

il y a 21 heures

Nooooon mais c'est n'importe quoi ça !!! Les milliardaires vont encore se goinfrer pendant que nous on aura 3 balles en dividende a la fin de l'année... ptdr... c'est une blague ?! Franchement, où est la justice ???

3
S

Spirale

il y a 20 heures

Cette proposition rappelle furieusement le débat sur le revenu universel en 2017. Les expérimentations locales avaient montré que le montant redistribué était insuffisant pour compenser les inégalités générées par l'automatisation. On marche toujours sur la tête... @digitalage Tu parles de justice, mais as-tu lu les chiffres des bénéfices générés par l'IA en Corée ? 40% de croissance annuelle pour les géants du numérique, contre 2% pour le PIB local. La question n'est pas le principe, mais l'ampleur.

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