Crise des carburants : l'État menace TotalEnergies, qui brandit le chantage à l'emploi

Par Mathieu Robin 06/05/2026 à 13:11
Crise des carburants : l'État menace TotalEnergies, qui brandit le chantage à l'emploi

Face à la flambée des carburants, le gouvernement Lecornu menace de taxer les superprofits des majors pétrolières. Mais TotalEnergies brandit l’arme du chantage à l’emploi. Le bras de fer s’annonce explosif, entre justice sociale et lobby pétrolier.

L'exécutif joue avec le feu face aux géants pétroliers

Alors que la flambée des prix des carburants étouffe le pouvoir d’achat des Français, le gouvernement Lecornu II se heurte à une résistance inattendue. Sébastien Lecornu, ministre de l’Économie et des Finances, doit réunir ce jeudi soir ses partenaires sociaux et économiques pour finaliser un nouveau plan de soutien. Mais derrière les annonces promises – élargissement des aides aux grands rouleurs, extension des dispositifs aux professions comme les taxis ou les infirmiers libéraux – se profile une bataille idéologique et économique aux enjeux cruciaux.

Le gouvernement mise sur les superprofits, mais à quel prix ?

Face à la crise persistante des prix à la pompe, qui frappe indistinctement les ménages modestes et les classes moyennes, l’exécutif explore toutes les pistes. Parmi elles, la taxation des superprofits des majors pétrolières, une mesure que le président Emmanuel Macron avait jusqu’ici écartée par crainte de fragiliser l’attractivité économique de la France. Pourtant, avec une inflation qui dépasse les 5 % et des marges des groupes énergétiques qui atteignent des niveaux records, le débat s’impose. Le gouvernement envisage de puiser dans ces profits colossaux pour financer de nouvelles aides, une décision qui, selon les observateurs, pourrait rapporter plusieurs centaines de millions d’euros.

Mais cette stratégie, saluée par une partie de la gauche et des associations de consommateurs, soulève une question essentielle : pourquoi les Français devraient-ils encore payer pour les erreurs d’un système énergétique dépendant des lobbies ? Les défenseurs d’une fiscalité plus progressive estiment que ces géants, dont TotalEnergies, profitent d’une rente de situation liée à la guerre en Ukraine et aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient, sans contribuer suffisamment à la transition écologique.

C’est dans ce contexte que Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a choisi de jouer la carte du chantage. Dans une interview au Sud-Ouest, il a menacé de mettre fin au plafonnement des prix à la pompe en cas de surtaxe sur ses raffineries, souvent déficitaires.

« En cas de surtaxe sur nos raffineries, qui sont par ailleurs souvent déficitaires, nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement des prix dans nos stations en France. »

Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies

Une déclaration qui a de quoi surprendre, alors que le groupe affiche des bénéfices records et que ses marges sur le diesel et l’essence ont bondi de plus de 30 % depuis deux ans. Pour les spécialistes, cette menace sonne comme un aveu : TotalEnergies préfère protéger ses marges plutôt que de soutenir les ménages. Une position d’autant plus difficile à défendre que l’État, via Bercy, a déjà consenti à des avantages fiscaux colossaux au secteur, comme la suppression de la taxe sur les superprofits en 2022.

Des aides étendues, mais toujours insuffisantes pour les plus précaires

Dans les stations-service, l’inquiétude est palpable. Les automobilistes, qu’ils gagnent 1 500 € ou 4 000 € par mois, subissent de plein fouet la hausse des prix. « Aujourd’hui, l’impact du montant de l’essence a un impact aussi bien sur les personnes qui gagnent 1 500 euros par mois que sur celles qui gagnent 4 à 5 000 euros par mois », confie un client sous couvert d’anonymat. Pour l’exécutif, l’enjeu est de taille : éviter une explosion sociale en pleine année électorale.

Le gouvernement prévoit d’élargir l’aide aux grands rouleurs, actuellement réservée à ceux parcourant plus de 30 km par jour avec des revenus inférieurs à 16 880 € annuels. Une mesure saluée, mais jugée insuffisante par les associations. « Les aides doivent être universelles et ciblées sur les plus vulnérables, pas seulement sur les travailleurs précaires », souligne un économiste proche de la CFDT. « Sinon, on risque de reproduire les mêmes erreurs que lors des gilets jaunes. »

Autre piste évoquée : l’inclusion de nouvelles professions, comme les taxis ou les infirmiers libéraux, dans le dispositif de soutien. Une décision qui, bien que nécessaire, pose la question de la pérennité du système. Comment financer ces aides sans alourdir la dette publique ou fragiliser les comptes de l’État ? Le gouvernement reste flou sur les modalités de financement, se bornant à évoquer une « adaptation des dispositifs de soutien à l’activité économique ». Une formule vague, qui laisse craindre un tour de passe-passe comptable.

Et alors que Sébastien Lecornu martèle que « le gouvernement se refuse à baisser les taxes sur les carburants », une mesure pourtant plébiscitée par les Français, les critiques fusent. « C’est une politique de l’autruche », dénonce un député écologiste. « Tant que l’État maintiendra sa dépendance aux taxes indirectes sur l’énergie, les ménages continueront à payer le prix fort. »

Une Europe divisée face à la crise énergétique

Cette tension entre l’État et les géants pétroliers s’inscrit dans un contexte européen particulièrement tendu. Alors que la France, soutenue par l’Allemagne et les pays nordiques, pousse pour une taxation des superprofits, d’autres États, comme la Hongrie ou la Pologne, bloquent toute avancée. Une division qui illustre les limites de l’Union européenne en matière de politique énergétique commune.

Pourtant, face à la menace russe et aux conséquences de la guerre en Ukraine, Bruxelles a adopté en 2023 un mécanisme de plafonnement des prix du gaz. Une mesure qui a permis d’éviter un effondrement des marchés, mais dont les effets se font désormais sentir sur les prix à la pompe. « L’Europe a les moyens de réguler ce marché, mais elle manque de volonté politique », regrette un haut fonctionnaire européen. « Pourquoi certains pays refusent-ils de voir que les citoyens paient le prix de l’incapacité à s’unir ? »

TotalEnergies, symbole d’un système à bout de souffle

Le bras de fer entre l’État et TotalEnergies révèle une vérité crue : la France, comme l’Europe, reste prisonnière d’un modèle énergétique dépassé. D’un côté, un géant pétrolier qui refuse toute régulation, de l’autre, un gouvernement qui tergiverse entre mesures sociales et alignement sur les intérêts privés. « On est dans un scénario où les grandes entreprises dictent leur loi, et les citoyens trinquent », analyse un syndicaliste de la CGT.

Pourtant, des solutions existent. Plusieurs pays européens, comme le Danemark ou la Norvège, ont su concilier transition écologique et justice sociale en taxant davantage les profits des énergéticiens et en réinvestissant ces fonds dans les énergies renouvelables. La France, elle, continue de jouer avec le feu.

Alors que la réunion de ce jeudi soir s’annonce tendue, une question reste en suspens : l’État acceptera-t-il de braver les lobbies pour protéger les Français ? Ou bien, comme à l’accoutumée, les ménages devront-ils une fois de plus assumer seuls le coût d’une crise qu’ils n’ont pas créée ?

Le calendrier des annonces et les zones d’ombre

Si Sébastien Lecornu a promis des mesures « rapides et ciblées », les contours exacts du plan restent flous. Plusieurs pistes sont évoquées :

  • Un chèque carburant élargi : une aide directe versée aux ménages les plus modestes, sans condition de kilométrage. Une mesure déjà testée en 2022, mais dont le montant (100 à 200 €) s’avère largement insuffisant face à la hausse des prix.
  • Un fonds de solidarité pour les professionnels : taxis, infirmiers libéraux, livreurs… Ces métiers, essentiels mais souvent précaires, pourraient bénéficier d’un soutien financier. Une mesure saluée, mais dont le financement interroge.
  • Un gel temporaire des marges des raffineurs : une piste étudiée par Bercy, mais qui risque de se heurter à l’opposition farouche des groupes pétroliers. TotalEnergies a d’ores et déjà prévenu : toute tentative de régulation se traduira par une hausse des prix à la pompe.

Pour les observateurs, une chose est sûre : le gouvernement Lecornu II n’a plus le choix. Soit il assume un conflit ouvert avec les majors pétrolières, soit il capitule une fois de plus devant leurs exigences. Dans les deux cas, ce sont les Français qui paieront l’addition.

Et maintenant ?

Alors que la réunion de ce soir s’annonce décisive, l’incertitude reste totale. Une chose est certaine : la crise des carburants n’est pas près de s’éteindre. Entre les tensions géopolitiques, la dépendance aux énergies fossiles et l’inaction européenne, les ménages français sont pris en étau. Dans les stations-service, certains attendent des miracles. D’autres, plus réalistes, se préparent à de nouvelles privations.

« Ceux qui peuvent être aidés, tant mieux pour eux. Pour les autres, on va attendre, on va subir encore un petit peu en espérant que la crise s’arrête », confie un automobiliste d’une quarantaine d’années, le visage marqué par la fatigue. Un aveu qui résume à lui seul l’état d’esprit d’un pays au bord de l’essoufflement.

À propos de l'auteur

Mathieu Robin

Cofondateur de politique-france.info, je vous présente l'actualité politique grâce à mon expertise sur les relations France-Europe.

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