De Gaulle, 56 ans après sa mort : pourquoi cette figure mythique hante-t-elle encore la politique française ?

Par SilverLining 03/06/2026 à 11:18
De Gaulle, 56 ans après sa mort : pourquoi cette figure mythique hante-t-elle encore la politique française ?

De Gaulle, 56 ans après sa mort, fascine toujours la politique française. Pourquoi son héritage divise-t-il autant ? Réponses avec l'historien Jean Garrigues et l'analyse d'une référence politique instrumentalisée.

L’ombre du Général plane toujours sur l’Élysée : entre mythe et instrumentalisation

Alors que sort aujourd’hui « La Bataille de Gaulle : l’âge de fer », premier volet d’un biopic cinématographique ambitieux, la figure du général Charles de Gaulle continue de hanter le paysage politique français. Cinquante-six ans après sa disparition, son héritage divise autant qu’il fascine, servant de référence obligée pour des responsables de tous bords, des soutiens d’Emmanuel Macron aux figures de la gauche radicale. Mais derrière le consensus apparent se cache une instrumentalisation politique qui révèle les fractures d’une démocratie en quête de repères.

Pour l’historien Jean Garrigues, invité de la Matinale ce matin, de Gaulle incarne avant tout « le dernier héros de l’histoire contemporaine française ». Une figure dont l’aura dépasse largement les clivages partisans, au point que même des personnalités comme Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon se réclament de son héritage. Pourtant, cette appropriation sélective du gaullisme interroge : que reste-t-il, au-delà des discours, de l’esprit du 18 Juin et de la Ve République ?

Un sauveur en deux actes : 1940 et 1958

Le mythe de Gaulle prend racine dans deux moments charnières de l’histoire française. D’abord, en juin 1940, lorsque le général lance son appel depuis Londres, « refusant l’armistice et la collaboration ». Une posture qui, des décennies plus tard, résonne encore comme un symbole de résistance face à l’oppression. Puis, en 1958, lorsque son retour au pouvoir met fin à la IVe République, plongée dans la crise algérienne et l’instabilité ministérielle.

« Après lui, il n’y aura plus rien », aurait déclaré André Malraux. Une prophétie qui, aujourd’hui encore, semble se vérifier. Car si de Gaulle a su incarner une forme de grandeur nationale, ses successeurs peinent à en reproduire l’aura. Emmanuel Macron, dont le style présidentiel emprunte parfois à la solennité gaullienne, a tenté de s’en inspirer, notamment lors de ses discours face aux crises. Pourtant, son quinquennat est marqué par une fragmentation politique croissante, où la recherche de consensus semble avoir cédé la place à une logique de bloc contre bloc.

Le contraste est frappant avec l’époque où de Gaulle, « homme providentiel » selon les termes de Garrigues, pouvait s’appuyer sur une autorité morale incontestée. Aujourd’hui, même les dirigeants les plus déterminés peinent à fédérer au-delà de leur camp. Sébastien Lecornu, actuel Premier ministre, multiplie les références au gaullisme dans ses prises de parole, mais son gouvernement reste fragilisé par des divisions internes et une opposition qui le traite de « gestionnaire sans vision ».

Le gaullisme, cette référence fourre-tout

L’un des paradoxes les plus frappants de ce culte contemporain pour de Gaulle réside dans la diversité des courants qui s’en réclament. À droite, Les Républicains et une partie de la majorité présidentielle voient en lui le garant d’une France indépendante, souveraine face à l’Union européenne et aux alliances militaires. À gauche, certains, comme Mélenchon, mettent en avant son refus des diktats financiers et son attachement à la justice sociale. Quant à l’extrême droite, elle se plaît à rappeler son autoritarisme assumé lors de la guerre d’Algérie, un héritage qu’elle interprète comme une preuve de fermeté face à l’immigration.

Cette plasticité du gaullisme en fait un outil politique commode, mais aussi un concept vide de sens. Comme le souligne Garrigues, « ce n’est plus une doctrine, mais un symbole ». Un symbole que chacun peut façonner à sa guise, quitte à occulter les aspects les plus controversés de l’action du Général.

« On est dans une préparation d’élections présidentielles, il va falloir faire rêver les Français. Le seul qui les a fait rêver dans les 50 dernières années, c’était le Général de Gaulle. Peut-être François Mitterrand en 1981 avec l’alternance, mais il y a cette part de prophétie et de rêve servie par une volonté, une énergie, une intransigeance. » Jean Garrigues, historien

Cette quête de grandeur, pourtant, reste un impératif pour les candidats. Dans un contexte de crise de représentation et de défiance envers les élites, le « de Gaulle modèle » offre une illusion de stabilité. Mais cette nostalgie d’un passé révolu cache une réalité plus prosaïque : l’incapacité des partis traditionnels à proposer un projet mobilisateur.

Une mémoire à géométrie variable

Le film « La Bataille de Gaulle : l’âge de fer », réalisé par Antonin Baudry (connu pour Le Chant du loup et la bande dessinée Quai d’Orsay), s’inscrit dans cette logique de réinterprétation permanente. En mettant en scène les années de plomb du Général, entre 1940 et 1958, il rappelle que de Gaulle fut aussi un homme de doutes et de contradictions.

Pourtant, c’est souvent l’image du sauveur providentiel qui domine les discours. Les références à de Gaulle se multiplient dans les médias, comme si son aura pouvait effacer les échecs des politiques actuelles. Pourtant, son parcours fut jalonné de revers : l’échec de la Communauté française en 1958, la guerre d’Algérie et ses violences coloniales, ou encore la fracture avec les Européens lors de son « Non » de 1965.

Le traitement médiatique de sa mémoire reflète d’ailleurs les tensions idéologiques du moment. Les chaînes d’information en continu, souvent accusées de privilégier le clash, n’hésitent pas à opposer les « vrais gaullistes » – ceux qui défendent une ligne souverainiste – aux « faux » – ceux qui prônent l’intégration européenne. Une opposition qui, une fois encore, révèle l’affaiblissement des grands récits politiques au profit de logiques identitaires.

L’Europe, un sujet de discorde malgré les références gaulliennes

Un autre paradoxe mérite d’être souligné : alors que de Gaulle est souvent invoqué comme le champion d’une France indépendante, son héritage est aujourd’hui mobilisé pour justifier des positions pro-européennes. Emmanuel Macron, dont les discours sur la souveraineté européenne tranchent avec le nationalisme gaullien, n’hésite pas à se réclamer de l’esprit du Général pour promouvoir une autonomie stratégique dans le cadre de l’UE.

Cette récupération européenne du gaullisme interroge. Si le Général a toujours été méfiant envers les institutions bruxelloises, son refus de la domination américaine et son attachement à une défense nationale forte trouvent un écho dans les débats actuels sur la cybersécurité et les ingérences étrangères. Pourtant, cette vision d’une France « puissance » dans une Europe unie reste minoritaire parmi les gaullistes historiques, qui y voient une trahison de l’idéal originel.

La situation actuelle est d’autant plus paradoxale que la Ve République, née de l’héritage gaullien, est aujourd’hui remise en cause par une partie de la droite. Certains élus LR, comme Bruno Retailleau, défendent une ligne plus libérale, tandis que d’autres, à l’instar de Édouard Philippe, tentent de concilier orthodoxie gaullienne et modernité économique. Une équation que même de Gaulle n’aurait sans doute pas résolue sans tensions.

Le gaullisme, un miroir des fractures françaises

Au-delà des calculs politiques, la permanence du mythe de Gaulle révèle une crise de confiance dans les institutions. Dans un pays où les citoyens expriment un désenchantement croissant envers la démocratie représentative, le Général incarne une époque où l’autorité semblait naturelle. Pourtant, son modèle même – un exécutif fort, un président « au-dessus des partis » – est aujourd’hui contesté, y compris par ceux qui s’en réclament.

Les récents débats sur la réforme des retraites ou la loi immigration ont montré à quel point le clivage gauche-droite s’est recomposé autour de nouvelles lignes de fracture : progressisme contre conservatisme, universalisme contre identitarisme, écologie contre productivisme. Dans ce contexte, le gaullisme apparaît comme un concept élastique, capable de s’adapter à presque toutes les causes, pour peu qu’elles soient portées par des figures charismatiques.

Pourtant, comme le rappelle Garrigues, de Gaulle lui-même était un homme de doutes et de remises en question. Son refus du conformisme, son mépris des « politiciens » et son attachement à l’intérêt général – même lorsqu’il heurtait les opinions – contrastent avec le cynisme ambiant. Peut-être est-ce là que réside la clé de son attrait persistant : dans un monde politique où tout se monnaye, il reste l’un des rares à avoir incarné une forme d’idéal désintéressé.

Mais cet idéal est aujourd’hui menacé par la montée des extrêmes et la fragmentation du paysage politique. Si de Gaulle pouvait encore, dans les années 1960, incarner une forme de synthèse nationale, ses héritiers peinent à trouver un terrain d’entente. La Ve République, conçue pour garantir la stabilité, est aujourd’hui minée par les querelles partisanes. Et dans ce paysage, le gaullisme, réduit à un simple label, ne suffit plus à masquer les divisions.

Conclusion : un héritage à réinventer

Alors que le film « La Bataille de Gaulle : l’âge de fer » sort en salles ce mercredi, une question s’impose : faut-il voir dans le culte de de Gaulle une simple nostalgie, ou une invitation à repenser notre démocratie ?

Une chose est sûre : tant que les responsables politiques continueront à brandir son nom comme un talisman, le Général restera une figuration commode, mais aussi un miroir tendu à une France en quête de sens. Que cette référence serve à nourrir les débats ou à les fuir, une chose est certaine : elle ne disparaîtra pas de sitôt du paysage politique.

Car en définitive, de Gaulle symbolise peut-être moins un héritage qu’un désir inassouvi : celui d’une France puissante, unie, et fière de son destin. Un rêve que ses successeurs, malgré leurs références obligées, n’ont jamais su – ou voulu – réaliser pleinement.

À propos de l'auteur

SilverLining

On me demande souvent comment je garde espoir face au désastre politique actuel. Ma réponse est simple : je vois ce qui se passe sur le terrain. Des citoyens qui s'organisent, des collectifs qui naissent, des alternatives qui émergent. La politique ne se résume pas aux jeux de pouvoir parisiens. Partout en France, des gens refusent la résignation et inventent autre chose. C'est cette France-là que je documente, celle qui ne fait jamais les gros titres mais qui prépare le monde d'après.

Votre réaction

Connectez-vous pour réagir à cet article

Publicité

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter.

Votre avis

Commentaires (2)

Connectez-vous ou inscrivez-vous pour commenter cet article.

Q

Quiberon

il y a 4 minutes

Ah ouais, encore un article qui nous explique pourquoi un vieux mort intéresse encore... Bon, au moins ça fait parler. pfff

0
L

Lucie-43

il y a 1 heure

De Gaulle = le dernier vrai patron de la France. Maintenant c'est que des gestionnaires qui gèrent leur nombril. FRANCHEMENT ?!

-1
Publicité