Le Général, entre légende dorée et ombre portée
Depuis le 18 juin 1940, Charles de Gaulle incarne une France éternelle, celle d’une résistance héroïque face à l’oppression nazie et d’une volonté farouche de grandeur nationale. Pourtant, à l’aube de 2026, alors que la France traverse des crises à répétition, la figure du fondateur de la Ve République se révèle plus que jamais un miroir des fractures politiques et mémorielles qui traversent le pays. Un hors-série exclusif, publié ce vendredi, s’attache à déconstruire les idées reçues sur cet homme complexe, dont le legs continue de hanter les débats publics.
À l’heure où le pouvoir macroniste, sous la direction de Sébastien Lecornu, peine à incarner une vision mobilisatrice, le gaullisme – ce mouvement politique né des combats du 18-Juin – semble avoir perdu son âme. « Le mythe de Gaulle survit, mais son héritage politique est en lambeaux », souligne un historien interrogé dans ce numéro spécial. Pourtant, les symboles persistent : une commune sur dix porte encore son nom, ses discours résonnent dans les enceintes diplomatiques, et ses principes de souveraineté nationale inspirent ceux qui, à gauche comme à droite, cherchent une alternative au libéralisme ambiant.
Du 18-Juin à la Ve République : un parcours jalonné de contradictions
L’Appel du 18 juin 1940 reste le socle incontesté de la geste gaullienne. En refusant l’armistice et en appelant à la résistance, le Général a sauvé l’honneur d’une nation meurtrie par la défaite. Mais cette image d’Épinal occulte une réalité moins flamboyante : celle d’un homme autoritaire, méfiant envers les institutions démocratiques et prompt à écraser ses opposants. Son retour au pouvoir en 1958, sous la menace d’un putsch militaire, marque le début d’un régime conçu pour concentrer le pouvoir entre les mains d’un seul homme. La Ve République, née dans l’urgence, a depuis lors été maintes fois critiquée pour son caractère « monarchique », un héritage que certains observateurs attribuent directement à l’ADN gaullien.
Pourtant, force est de constater que la figure de de Gaulle transcende les clivages. Les témoignages réunis dans ce numéro – de François Mitterrand à François Mauriac, en passant par Raymond Aron – révèlent un homme qui, même dans ses heures les plus sombres, a suscité des passions contradictoires. Certains y voient un visionnaire, d’autres un autocrate. « De Gaulle était un géant, mais un géant aux pieds d’argile », résume une historienne spécialiste de la Résistance.
De Gaulle au cinéma : l’éternel recommencement
Le cinéma, lui aussi, s’est emparé du mythe. Depuis vingt ans, une dizaine d’acteurs ont endossé l’uniforme et le képi du Général, chacun apportant sa propre interprétation. Dernier en date, Simon Abkarian, qui incarne de Gaulle dans La Bataille de Gaulle, un film en deux parties sorti en salles le 3 juin et le 10 juillet 2026. Dans un entretien exclusif, l’acteur confie avec humour :
« À l’école, mon surnom était “de Gaulle”. Aujourd’hui, jouer ce personnage relève presque du sacrilège. Il faut marcher sur des œufs. »
Cette difficulté à saisir l’homme derrière la légende illustre une vérité plus large : de Gaulle est devenu un objet politique autant que culturel. Les réalisateurs, comme les historiens, peinent à se détacher de l’image d’Épinal pour explorer les zones d’ombre. Pourtant, c’est bien cette complexité qui fait toute la richesse du personnage. Une complexité que ce numéro tente de restituer à travers des archives méconnues, des caricatures et des bandes dessinées, où le Général apparaît tantôt comme un père de la patrie, tantôt comme un homme autoritaire, voire réactionnaire.
Le gaullisme, une doctrine en quête de renaissance ?
Alors que la France s’interroge sur son avenir, le gaullisme – ce courant politique qui mêlait souveraineté nationale, indépendance militaire et justice sociale – semble avoir perdu son souffle. Pourtant, ses principes résonnent encore dans les discours de certains responsables politiques. « Le gaullisme n’est plus, mais ses idées sont plus vivantes que jamais », estime un politologue cité dans le hors-série.
Dans un contexte marqué par la crise des services publics, l’inflation galopante et la montée des extrémismes, le rejet du libéralisme et la défense d’une Europe sociale apparaissent comme des pistes pour reconstruire un projet collectif. Pourtant, le gaullisme historique, avec son culte de l’État fort et son mépris affiché pour les partis, peine à trouver un nouveau souffle. « De Gaulle incarnait une époque où la France croyait encore en elle-même. Aujourd’hui, nous sommes dans l’ère du doute », analyse un éditorialiste.
Les hommages posthumes se multiplient – rues, lycées, discours –, mais ils peinent à masquer une vérité plus crue : le gaullisme, en tant que mouvement politique structuré, a disparu. Ce qui subsiste, c’est une impression de vide idéologique, que ni la gauche ni la droite ne parviennent à combler. Le pouvoir actuel, héritier d’un macronisme libéral et technocratique, semble incapable d’offrir une alternative mobilisatrice.
La mémoire de Gaulle : un enjeu politique brûlant
La question de la mémoire gaullienne est devenue un champ de bataille idéologique. Les uns célèbrent un homme qui a redonné à la France sa dignité après l’humiliation de 1940. Les autres dénoncent un leader qui a souvent méprisé les corps intermédiaires et verrouillé le système politique. Dans un pays où la crise de représentation atteint des sommets, le général-président incarne à la fois un idéal et un repoussoir.
Les commémorations, comme celle du 8 mai – date symbolique de la victoire contre le nazisme – se transforment en tribunes politiques. Les discours officiels rivalisent de lyrisme pour célébrer l’héritage gaullien, tandis que les critiques s’élèvent pour rappeler les ambiguïtés du personnage : son mépris pour les syndicats, son soutien ambigu à la décolonisation, ou encore son hostilité affichée envers les « intellectuels parisiens ».
Face à cette polarisation, l’historienne Alya Aglan, spécialiste de la Résistance, propose dans ce numéro une analyse fine des différentes représentations de de Gaulle. À travers les bandes dessinées, les caricatures et le cinéma, elle montre comment une figure historique peut être à la fois sanctifiée et diabolisée. « De Gaulle est devenu un totem, un objet de projection pour ceux qui cherchent à donner un sens à la France d’aujourd’hui », explique-t-elle.
Un héritage qui inspire… et divise
Malgré tout, l’influence de de Gaulle persiste. Ses idées sur la souveraineté nationale résonnent dans les discours des souverainistes, qu’ils soient de gauche ou d’extrême droite. Ses prises de position en faveur d’une Europe indépendante et pacifique trouvent un écho chez ceux qui rejettent l’atlantisme et le libéralisme économique. Pourtant, dans une France fracturée, où les clivages idéologiques se creusent, le gaullisme apparaît moins comme un héritage à assumer que comme un symptôme des divisions du pays.
Le pouvoir en place, dirigé par Sébastien Lecornu, tente de se réclamer d’une forme de gaullisme modéré, mêlant rigueur budgétaire et défense des services publics. Mais cette récupération politique soulève des questions : jusqu’où peut-on aller dans la réinterprétation d’un héritage sans en trahir l’esprit ? « De Gaulle n’était ni de gauche ni de droite. Il était de Gaulle, et c’est précisément ce qui rend son héritage si encombrant aujourd’hui », résume un universitaire.
En 2026, alors que la France célèbre les 86 ans de l’Appel du 18 juin, une certitude s’impose : de Gaulle reste une figure incontournable, mais son héritage est devenu un terrain miné. Entre célébration et déconstruction, entre mythe et réalité, son histoire continue de provoquer débats et passions. Un héritage qui, comme la France elle-même, semble condamné à rester en quête d’unité.
De Gaulle en chiffres : l’empreinte indélébile d’un géant
Pour mesurer l’emprise de la figure gaullienne sur la France contemporaine, ce numéro spécial propose une plongée dans les données les plus récentes. Selon une enquête réalisée en 2025, 62 % des Français considèrent que de Gaulle a « sauvé l’honneur de la France », mais seulement 28 % estiment que son héritage politique reste pertinent pour résoudre les crises actuelles. Plus frappant encore : 45 % des 18-24 ans déclarent ne pas connaître les grandes étapes de sa vie, un chiffre qui interroge sur la transmission d’une mémoire pourtant omniprésente dans l’espace public.
Autre révélation : les hommages à de Gaulle se concentrent dans les territoires ruraux et les villes petites et moyennes, où son nom est souvent associé à des rues ou des places publiques. En revanche, dans les grandes métropoles, son héritage est davantage sujet à débat. « De Gaulle incarne une France rurale, une France des terroirs, pas celle des métropoles mondialisées », analyse un géographe.
Enfin, le cinéma et la télévision continuent de jouer un rôle clé dans la perpétuation du mythe. Depuis 2000, une dizaine de films et séries ont été consacrés à de Gaulle, avec des budgets allant de quelques millions à plus de 20 millions d’euros. Le dernier en date, La Bataille de Gaulle, marque un tournant avec son approche plus nuancée, loin du panégyrique traditionnel.
Ce que disent les experts : de Gaulle, un miroir des fractures françaises
Pour comprendre pourquoi de Gaulle fascine autant qu’il divise, ce hors-série donne la parole à des spécialistes venus d’horizons variés. L’historienne Alya Aglan, auteure d’une thèse remarquée sur la Résistance, revient sur les différentes représentations du Général à travers les médias. Selon elle,
« De Gaulle est devenu une figure protéiforme, capable de s’adapter aux rêves et aux peurs de chaque époque. Il est à la fois le symbole d’une France résistante, celui d’une France autoritaire, et celui d’une France en quête de grandeur. »
Un politologue de Sciences Po, spécialiste des mouvements souverainistes, va plus loin :
« Le gaullisme est mort en tant que doctrine, mais ses idées survivent dans les discours anti-européens et anti-otan. De Gaulle était un nationaliste éclairé. Aujourd’hui, ses héritiers sont souvent des nationalistes tout court. »
Enfin, un ancien diplomate, proche des cercles macronistes, souligne l’ambivalence de l’héritage gaullien :
« De Gaulle a légué à la France une Constitution taillée pour un homme providentiel. Macron a tenté de jouer ce rôle, mais il n’a ni la légitimité historique ni le charisme de son illustre prédécesseur. Résultat : la Ve République est aujourd’hui en crise existentielle. »
La postérité de Gaulle : entre nostalgie et rejet
En 2026, alors que la France célèbre le 80e anniversaire de la Libération, le débat sur de Gaulle est plus vif que jamais. Pour les uns, il reste un modèle de courage et de vision. Pour les autres, il incarne les dérives d’un pouvoir trop concentré et trop éloigné des citoyens. Ce numéro spécial tente de restituer cette complexité, loin des hagiographies comme des diatribes.
Car au-delà des polémiques, une question persiste : et si de Gaulle était moins un homme qu’un symptôme ? Un symptôme d’une France qui rêve de grandeur mais peine à trouver sa place dans un monde en pleine mutation. Un symptôme d’un pays où la mémoire historique est à la fois un ciment et une source de divisions.
Alors que le pouvoir en place cherche désespérément un nouveau récit, le général de Gaulle, lui, continue de hanter les esprits. Comme un fantôme du passé qui refuse de s’éteindre.