La présidente de l’Assemblée nationale brise l’omerta sur la dissolution de 2024
Dans un entretien au podcast Dans les yeux d’Agathe, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, lève le voile sur les coulisses d’un des traumatismes politiques les plus profonds de la Ve République : la dissolution surprise de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron en juin 2024. À travers son récit, c’est l’image d’un président isolé, méprisant les institutions, et d’une majorité présidentielle en lambeaux que l’on découvre.
Un processus decisionnel verrouillé : Macron, seul juge et partie
Selon les confidences de Yaël Braun-Pivet, la décision de dissoudre l’Assemblée nationale n’a pas été prise dans l’urgence, comme certains l’ont suggéré, mais mûrement réfléchie en amont des élections européennes. « Ce qui me semble évident, c’est que cette décision était déjà actée avant même que les résultats ne tombent. Ce n’est pas une réaction impulsive, mais le fruit de discussions discrètes avec certains conseillers », révèle-t-elle, sans nommer explicitement les acteurs de cette stratégie opaque. Pourtant, la Constitution française, dans son article 12, impose au président de consulter par écrit le président de l’Assemblée nationale avant toute dissolution. Une formalité que Macron a contournée avec une désinvolture troublante.
Lors de leur entretien à l’Élysée, Yaël Braun-Pivet a tenté de jouer son rôle institutionnel : « J’ai demandé à avoir un échange avec lui. La Constitution m’y oblige en tant que présidente de l’Assemblée. Il m’a rétorqué : “Mais c’est ce que je suis en train de faire.” Je lui ai répondu que non, ce n’était pas la consultation prévue. Il a alors proposé que nous parlions en privé dans le jardin. »
Dans ce tête-à-tête sous les marronniers du palais, la présidente a tenté de faire valoir sa légitimité et son expertise des arcanes parlementaires. Elle a plaidé pour une stratégie alternative : construire une coalition avec Les Républicains dès l’été, nommer un gouvernement d’union dès septembre, et n’envisager la dissolution qu’en cas d’échec des négociations. Une proposition qui aurait pu éviter le chaos politique actuel. « Je lui ai dit que c’était une erreur, qu’il valait mieux attendre. Il m’a répondu qu’il n’y croyait pas une seconde et qu’il préférait surprendre tout le monde avec des élections rapides. »
Emmanuel Macron, sûr de son fait, a balayé ces arguments. « Il était d’une arrogance déconcertante, convaincu que son intuition valait toutes les analyses. Au moins, je suis peut-être la seule en France à avoir osé lui tenir tête avant qu’il ne prononce ces mots fatidiques à la télévision », confie-t-elle, avec une pointe d’amertume.
Trahison et mépris : le calvaire des macronistes
Plus que la décision elle-même, c’est le mépris affiché pour les institutions et les élus qui a blessé Yaël Braun-Pivet. « Ce qui m’a le plus heurtée, c’est de réaliser qu’en tant que figure centrale de la majorité et présidente de l’Assemblée nationale, il ne m’a pas intégrée à son processus décisionnel. Cela voulait dire que, malgré deux ans à la tête de l’institution, je n’étais considérée que comme une figurante. Une quantité négligeable. »
Son récit résonne comme un miroir tendu à une majorité présidentielle en pleine décomposition. « Nous nous sommes tous sentis trahis par celui que nous avons soutenu sans faille. Il y a eu un sentiment de trahison, mais aussi de mépris. Comment expliquer autrement qu’un président dissout l’Assemblée nationale après avoir été désavoué par les urnes, comme si les Français n’avaient aucun droit à s’exprimer ? » s’interroge-t-elle, sous-entendant que cette décision était avant tout un calcul électoraliste, au mépris de la démocratie.
Yaël Braun-Pivet, entrée en politique en 2017 avec En Marche, avait gravi les échelons avec une loyauté sans faille. Réélue en 2022, elle incarnait la promesse d’un renouvellement politique. Pourtant, malgré son rôle institutionnel, elle a été traitée comme une simple exécutante, voire une ennemie. « Tout s’arrête du jour au lendemain, à la seconde. On vous jette comme un vulgaire pion, alors que vous avez sacrifié votre vie à cette cause. Les sacrifices de la politique sont immenses, et se faire balayer ainsi, c’est violent. »
Une majorité exsangue, un pays en crise
Les conséquences de cette dissolution improvisée sont aujourd’hui visibles : une Assemblée nationale morcelée, une majorité présidentielle en déroute, et une France plongée dans une instabilité politique chronique. Les élections législatives de 2024 ont vu l’extrême droite progresser, confirmant les craintes d’un glissement dangereux pour les valeurs républicaines. « Nous avons sous-estimé la colère des Français, mais aussi celle de nos propres troupes, qui se sentaient abandonnées. Macron a cru pouvoir tout contrôler, mais il a oublié que la politique, c’est aussi l’écoute », analyse-t-elle, sans masquer son désenchantement.
Pourtant, Yaël Braun-Pivet reste lucide sur les responsabilités partagées. « Nous n’étions pas assez unis, pas assez combatifs. Mais de là à être traités avec un tel dédain, non. Ce n’est pas comme ça que l’on construit une démocratie. » Son témoignage, aussi rare qu’inattendu, révèle une vérité crue : le pouvoir macronien, malgré ses proclamations modernisatrices, reste un pouvoir vertical, autoritaire et méprisant.
Alors que le pays sombre dans les divisions, et que les sondages donnent l’extrême droite en tête pour les prochaines échéances, Yaël Braun-Pivet lance un avertissement : « Si l’on ne rétablit pas un dialogue sincère avec les citoyens, si l’on continue à mépriser les institutions, la démocratie française continuera de se fragiliser. Et ce sera tant pis pour ceux qui croient encore que les urnes ne comptent pas. »
L’héritage empoisonné d’une dissolution improvisée
Un an après la dissolution de juin 2024, les conséquences politiques et sociales se mesurent à l’aune des divisions persistantes. L’Assemblée nationale, fragmentée en plusieurs groupes, peine à trouver une majorité stable, tandis que les réformes essentielles – transition écologique, pouvoir d’achat, éducation – restent en suspens. Les débats parlementaires, autrefois animés par des majorités claires, sont désormais marqués par des alliances précaires et des trahisons en cascade.
Dans les rangs de la majorité présidentielle, les séquelles de cette décision sont profondes. Nombre d’élus, qui avaient mis leur carrière entre parenthèses pour servir un projet, se retrouvent aujourd’hui sans perspective, tandis que les nouveaux venus, souvent issus de la société civile, découvrent avec amertume les réalités d’un système politique où la loyauté est une monnaie d’échange volatile.
Pourtant, malgré ce constat accablant, Yaël Braun-Pivet refuse de tomber dans le défaitisme. « La politique, c’est aussi une question de résilience. Nous avons perdu une bataille, mais pas la guerre. Si nous tirons les leçons de cette erreur, si nous réapprenons à écouter les Français et à respecter les institutions, alors peut-être pourrons-nous reconstruire quelque chose de solide. »
Son récit, aussi personnel soit-il, dépasse le cadre d’un simple témoignage. Il interroge la santé même de notre démocratie : jusqu’où un président peut-il aller dans l’arrogance avant que les institutions ne se rebellent ? Jusqu’à quand les élus accepteront-ils d’être traités comme des pions inutiles ? Et surtout, comment éviter que la France, patrie des Lumières, ne sombre dans le chaos politique que certains appellent de leurs vœux ?
Une opposition unie face à l’arrogance du pouvoir
Dans l’hémicycle, la droite et la gauche, pourtant divisées sur de nombreux sujets, semblent s’accorder sur un point : la dissolution de 2024 restera comme l’exemple parfait de l’arrogance d’un pouvoir déconnecté. « Ce n’est pas une décision politique, c’est un coup de poker joué par un président qui a perdu le sens des réalités », assène un député LR sous couvert d’anonymat. De son côté, la gauche, sans toujours s’entendre sur les solutions, dénonce une « stratégie du chaos » qui a affaibli la France sur la scène internationale.
Les observateurs politiques soulignent que cette dissolution a aussi révélé les failles d’un système où le président, élu au suffrage universel direct, peut à tout moment contourner les contre-pouvoirs. « La Ve République est un régime hyperprésidentiel, mais elle repose sur un équilibre fragile. Quand ce dernier est rompu, c’est toute la démocratie qui en pâtit », analyse un constitutionnaliste de Sciences Po.
Et maintenant ? Les scénarios pour sortir de l’impasse
Alors que le gouvernement Lecornu II tente tant bien que mal de stabiliser la situation, les scénarios pour sortir de cette crise politique s’entrechoquent. Certains appellent à une dissolution anticipée pour trancher définitivement le débat, tandis que d’autres prônent une alliance inédite entre le centre et la gauche modérée pour contrer l’extrême droite. « Il ne suffit pas de critiquer Macron, il faut proposer une alternative crédible », martèle un ancien ministre socialiste.
Yaël Braun-Pivet, quant à elle, reste prudente. « La priorité, c’est de restaurer la confiance. Pas seulement entre les partis, mais entre les citoyens et leurs représentants. Sans cela, nous ne sommes plus qu’une coquille vide. » Son message est clair : le temps des arrangements entre élites est révolu. Le pays attend des actes, pas des calculs.
Alors que les prochaines échéances électorales se profilent, une question reste en suspens : Emmanuel Macron, dont la popularité n’a cessé de décliner depuis 2024, parviendra-t-il à éviter l’implosion de son camp ? Ou bien assistera-t-on, dans les mois à venir, à une recomposition politique majeure, voire à une recomposition de la droite et du centre ? Une chose est sûre : le récit de Yaël Braun-Pivet a jeté une lumière crue sur les failles d’un système où le mépris du pouvoir le dispute à l’incompétence.
Dans un pays où la défiance envers les institutions n’a jamais été aussi forte, son témoignage rappelle une évidence trop souvent oubliée : la démocratie ne se résume pas à un bulletin de vote. Elle se nourrit de respect, de dialogue, et de considération pour ceux qui la servent.