Yaël Braun-Pivet : le macronisme a échoué, l'heure est à la refondation démocratique
À quelques mois de l’échéance présidentielle de 2027, la présidente de l’Assemblée nationale trace un bilan sans concession du quinquennat Macron. Dans un entretien au podcast Dans les yeux d’Agathe, Yaël Braun-Pivet, première femme à occuper le perchoir, révèle les tensions internes au camp présidentiel, les désillusions démocratiques et son combat contre l’antisémitisme et le sexisme en politique. Son récit, mêlant parcours personnel et critique institutionnelle, dessine les contours d’une refonte nécessaire des méthodes de gouvernance.
Un parcours hors norme, une ascension semée d’embûches
Yaël Braun-Pivet incarne une trajectoire politique atypique. Avocate pénaliste, entrepreneure, engagée dans l’humanitaire, elle a choisi la politique à 47 ans, en 2017, séduite par la promesse d’un renouvellement démocratique portée par Emmanuel Macron. Mais son entrée à l’Assemblée nationale fut immédiatement marquée par des obstacles symboliques. Un conseiller de l’Élysée lui a ouvertement suggéré qu’elle n’avait pas les compétences pour présider la commission des lois, en raison de son profil atypique. « Je l’ai envoyé paître, mais ça déstabilise, quand même », confie-t-elle. Cinq ans plus tard, le scénario se répète : Macron lui préfère Roland Lescure pour le perchoir en 2022. Pourtant, elle l’emporte, élue par ses pairs, prouvant que sa légitimité ne dépend pas des faveurs de l’exécutif.
Son parcours familial, marqué par la résilience, a façonné sa détermination. Élevée par une mère bretonne et un père algérien, abandonnée à sept ans en Algérie avant de fuir la misère pour la France, sa mère lui a transmis une philosophie de combat : « Quand on veut, on peut. » Une maxime qu’elle applique à la lettre. Son héritage juif, avec des grands-parents ayant fui le nazisme et servi la France dans la Légion étrangère puis la Résistance, renforce son ancrage dans l’histoire républicaine. Pourtant, c’est en politique qu’elle a découvert une autre forme de combat : celui contre les discriminations.
Sexisme et antisémitisme : le sombre visage de la vie politique
Yaël Braun-Pivet n’a pas attendu longtemps pour affronter les préjugés. Lors de sa première campagne législative, son adversaire lui renvoyait « aimablement dans sa cuisine avec ses enfants ». Des mini-cercueils, symboles macabres, lui ont été adressés. Sur les réseaux sociaux, des commentaires antisémites continuent de fleurir. Elle assume pourtant sa double identité, fière de ses racines, et refuse de se laisser intimider. « J’ai eu un cancer, mais j’ai réussi à bien le soigner. J’ai eu une chance immense », déclare-t-elle, évoquant son diagnostic de cancer du sein en 2022, révélé publiquement en 2025. Un choix fait pour briser les tabous et encourager le dépistage, loin de toute victimisation.
Son expérience illustre une réalité crue : la politique reste un bastion masculin où les femmes doivent sans cesse prouver leur légitimité. Malgré son poste de présidente de l’Assemblée, elle dénonce l’absence de femmes dans les cercles décisionnels. « C’est ahurissant qu’on doive, en 2026, se battre juste pour avoir le droit d’être assise à la table », s’indigne-t-elle. Une critique qui vise autant le macronisme que l’ensemble des partis traditionnels.
Macronisme en question : l’échec d’une promesse démocratique
Yaël Braun-Pivet dresse un réquisitoire implacable contre le bilan du quinquennat Macron. La dissolution surprise de l’Assemblée en 2024, qu’elle qualifie de « blessure profonde », en est l’illustration la plus frappante. Bien que présidente du Palais-Bourbon, elle n’a été consultée qu’à peine, comme le prévoit pourtant l’article 12 de la Constitution. « Il est très sûr de lui », résume-t-elle, évoquant Emmanuel Macron. Une décision qu’elle juge irresponsable, alors qu’elle lui avait suggéré d’attendre l’été pour construire une coalition avec Les Républicains.
Plus largement, elle fustige l’absence de consultations citoyennes et l’échec des conventions démocratiques, dont les conclusions ont été ignorées. « On a un vrai échec démocratique, dit-elle. Les gilets jaunes, les manifestations contre la réforme des retraites, jamais de référendum. La négociation sociale a échoué, les collectivités territoriales n’ont pas été associées. » Pour elle, le macronisme a trahi sa promesse de 2017 : « dépasser les clivages, oxygéner la démocratie. Ça n’a pas été réel. »
Son analyse rejoint celle d’une partie de la gauche, qui dénonce depuis des années une gouvernance verticale et déconnectée. Mais Braun-Pivet, figure centrale du camp présidentiel, apporte un témoignage qui pèse : celui d’une macroniste historique, aujourd’hui en rupture critique avec l’exécutif. Une fracture qui pourrait redessiner le paysage politique avant 2027.2027 : vers une refondation du bloc central ?
Face à la crise de représentation qui frappe la France, Yaël Braun-Pivet appelle à un changement radical de méthode. Fini les « aventures solitaires », les candidats qui se présentent « chacun en silo ». Elle plaide pour une co-construction du projet commun avant de désigner un porte-drapeau. « Je pense que c’est vertigineux, cette fonction », confie-t-elle, sans exclure sa propre candidature. Mais elle insiste sur l’humilité : « C’est assez typique des mecs de se dire : moi, je sais. »
Parmi les noms qu’elle cite pour incarner cette refonte : Xavier Bertrand, Élisabeth Borne, Gérard Larcher, Christine Lagarde. Une ouverture qui contraste avec les logiques de clan qui ont souvent prévalu. Pourtant, son appel reste vague sur les contours idéologiques. Faut-il y voir une stratégie pour peser face à la montée de l’extrême droite et à la fragmentation de la gauche ? Ou une tentative de sauvegarder une forme de centrisme, malgré l’effondrement du macronisme ?
Une chose est sûre : elle refuse de se laisser marginaliser. « Je m’en fous, j’avance. Je suis présidente de l’Assemblée nationale, il est président de la République », déclare-t-elle, sans amertume apparente. Mais son bilan de deux ans à la tête du Palais-Bourbon, marqué par la dissolution et l’affaiblissement du Parlement, pose question. Comment concilier sa critique des méthodes actuelles avec sa propre légitimité institutionnelle ?
La France face à ses démons : entre mémoire et modernité
Le récit de Yaël Braun-Pivet résonne comme un miroir tendu à la France. Entre héritage républicain et combats contemporains, elle incarne une génération politique tiraillée entre l’héritage de ses grands-parents résistants et les réalités d’un pays où l’antisémitisme et le sexisme persistent. Son parcours, de l’expatriation asiatique à la lutte contre le cancer, en passant par la création d’une startup, illustre une France plurielle, mais encore trop souvent divisée.
Alors que le pays s’apprête à entrer dans une nouvelle séquence électorale, son intervention sonne comme un rappel : la démocratie ne se décrète pas, elle se construit. Et cela passe nécessairement par une remise en question des élites, des méthodes, et des silences. « La promesse de 2017 a échoué », assène-t-elle. Reste à savoir si 2027 saura relever le défi.
Car derrière les discours sur le renouvellement, c’est bien une question de fond qui se pose : comment réconcilier les Français avec leurs institutions ? Entre la défiance des citoyens, la fragmentation des partis et la montée des extrêmes, la réponse ne se trouve peut-être pas dans les cercles fermés du pouvoir, mais dans l’écoute de celles et ceux qui, comme Yaël Braun-Pivet, ont osé bousculer l’ordre établi.
L’ombre de la dissolution et le poids des institutions
La blessure infligée par la dissolution de juin 2024 reste vive. Yaël Braun-Pivet, en tant que présidente de l’Assemblée, aurait dû être associée aux décisions stratégiques. Or, elle n’a été informée qu’au dernier moment, comme le révèle son témoignage. Une méthode qui rappelle les travers d’un exécutif trop sûr de sa légitimité, et peu enclin au dialogue.
Cette décision, prise dans un contexte de crise sociale et politique, a précipité le pays dans une instabilité prolongée. Les élections législatives qui ont suivi ont donné lieu à une Assemblée fragmentée, où aucun groupe ne détient de majorité absolue. Un résultat qui illustre l’échec des stratégies verticales et l’urgence d’un retour à la concertation.
Pour Braun-Pivet, la solution passe par un changement de culture politique. « Fini les silos, fini les candidatures solitaires », martèle-t-elle. Une rhétorique qui pourrait séduire une partie de l’électorat modéré, las des divisions et des ego surdimensionnés. Mais dans un paysage où la gauche est divisée et l’extrême droite en embuscade, le chemin sera semé d’embûches.
Femmes en politique : le long combat pour la parité
Son engagement contre le sexisme n’est pas seulement symbolique. Yaël Braun-Pivet a dû affronter des stéréotypes tenaces, bien au-delà de son entrée en politique. Les mini-cercueils, les allusions à sa vie familiale, les commentaires antisémites sur ses origines : autant de rappels que la politique reste un milieu hostile aux femmes et aux minorités.
Pourtant, elle refuse de jouer la carte victimaire. Son coming out sur son cancer du sein, fait pour briser les tabous, en est la preuve. Une démarche qui s’inscrit dans une volonté plus large de normaliser la diversité en politique. « J’ai été élue par les parlementaires, pas nommée », rappelle-t-elle, soulignant que sa légitimité ne doit rien aux quotas ou aux faveurs, mais à son combat acharné.Son plaidoyer rejoint celui de nombreuses femmes politiques, des ministres aux militantes associatives, qui luttent pour une représentation équitable. Mais dans un système où les réseaux d’influence restent largement masculins, les avancées restent fragiles. Son parcours, à la fois exceptionnel et représentatif des obstacles rencontrés, pose une question simple : combien de temps faudra-t-il attendre pour que la parité ne soit plus un combat, mais une évidence ?