Un scandale judiciaire européen au cœur d’un double féminicide
Le refus de la justice portugaise de livrer Cédric Prizzon à la France, suspecté d’avoir commis un double féminicide au Portugal, soulève une onde de choc à la fois juridique et morale. Alors que les familles des victimes, toutes deux de nationalité française, se préparent à enterrer leurs proches, l’avocat de l’une d’elles a lancé un appel solennel au garde des Sceaux, Gérald Darmanin, pour que ce dernier saisisse Eurojust, l’agence européenne chargée de la coopération judiciaire. Une décision qui interroge sur l’efficacité des mécanismes européens face aux crimes les plus graves.
Un profil de criminel notoire, un système judiciaire en question
Cédric Prizzon, déjà sous le coup d’un mandat d’arrêt européen pour les meurtres de sa compagne et de son ex-compagne en mars 2025 au Portugal, reste aujourd’hui incarcéré dans ce pays. Pourtant, les faits reprochés ont été commis en partie sur le territoire français, les victimes étaient françaises, et l’accusé est lui-même français. Une situation qui, aux yeux de nombreux juristes, plaide en faveur d’un jugement en France, où les procédures judiciaires sont réputées plus protectrices envers les victimes de violences conjugales.
La cour d’appel de Coimbra a justifié son refus par le fait que les crimes auraient été « entièrement ou en partie commis sur le territoire national ». Une interprétation contestable, selon Fabien Arakélian, avocat de la famille d’Audrey Cavalié, l’une des victimes. « La décision est irréaliste, tant sur le plan juridique que moral, a-t-il dénoncé sur les ondes de la radio publique. Elle ajoute de la violence à de la violence, et les familles sont clairement maltraitées par ce système. »
« Le bon sens juridique commandait que cette affaire soit jugée en France. Les victimes étaient françaises, l’accusé est français, et une partie des faits a eu lieu en France. Comment expliquer qu’un État membre de l’Union européenne puisse ainsi se soustraire à ses responsabilités ? »
Fabien Arakélian, avocat de la famille Cavalié
L’Europe des droits des victimes : un mirage ?
Ce cas illustre les failles persistantes des mécanismes judiciaires européens, malgré les avancées symboliques comme le mandat d’arrêt européen. Alors que l’Union européenne se targue de promouvoir un espace de justice commun, les divergences d’interprétation entre États membres peuvent aboutir à des situations kafkaïennes. La France, souvent présentée comme un modèle en matière de protection des droits des femmes, se retrouve impuissante face à ce refus portugais.
Gérald Darmanin, ministre de la Justice français, s’est régulièrement exprimé sur la nécessité de renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes. Pourtant, face à ce blocage judiciaire, son silence est assourdissant. L’avocat des familles a donc décidé de frapper fort : « Je demande solennellement au garde des Sceaux de saisir Eurojust pour qu’une solution soit trouvée, respectueuse des victimes. » Une pression politique qui pourrait, si elle aboutissait, redonner un peu de crédit à une Europe souvent critiquée pour son manque d’efficacité.
Un drame humain qui dépasse les frontières
Le corps d’Audrey Cavalié a été rapatrié en France ces derniers jours, permettant enfin à sa famille d’organiser des obsèques dignes. Mais la douleur de cette perte est aggravée par l’injustice d’une procédure qui semble tourner le dos aux victimes. Comment justifier qu’un homme accusé de deux meurtres, dont l’un commis sur sol français, puisse échapper à la justice de son pays ?
Les associations féministes, déjà en alerte face à la montée des violences conjugales en Europe, voient dans ce cas une illustration de l’impunité dont bénéficient parfois les criminels, dès lors qu’ils franchissent une frontière. « Ce n’est pas seulement une question de justice, c’est une question de dignité pour les victimes », rappelle une militante de l’association « Femmes Solidaires ».
Que faire face à l’inertie européenne ?
La saisine d’Eurojust par la France apparaît comme la seule issue possible pour débloquer cette situation. Pourtant, cette procédure pourrait s’avérer longue et incertaine. Entre-temps, les familles des victimes vivent dans l’angoisse de voir Prizzon échapper à toute condamnation. « Nous attendons une réponse forte du gouvernement français, insiste l’avocat. Le signal envoyé à l’Europe doit être clair : les victimes de violences ne peuvent être abandonnées aux lenteurs bureaucratiques. »
Ce cas pose également la question plus large de l’harmonisation des législations européennes en matière de crimes violents. Alors que certains pays, comme la Hongrie, multiplient les reculs en matière de droits des femmes, d’autres, comme la France, peinent à faire valoir leur juridiction. Une Europe à deux vitesses, où la protection des citoyens dépendrait plus de leur lieu de résidence que de la gravité des faits commis.
Un appel à la solidarité européenne
Alors que le Portugal et la France s’opposent sur l’interprétation d’un mandat d’arrêt européen, c’est l’ensemble du système judiciaire de l’UE qui est mis à l’épreuve. Les défenseurs des droits humains espèrent que cette affaire servira de catalyseur pour une réforme en profondeur des mécanismes de coopération judiciaire.
« L’Europe ne peut pas se contenter de déclarations d’intention, elle doit agir concrètement pour protéger ses citoyens », souligne une juriste spécialisée en droit international. « Si un État membre peut bloquer une procédure aussi grave que celle-ci, c’est tout l’édifice qui vacille. »
Dans l’attente d’une solution, les familles des victimes restent livrées à elles-mêmes, confrontées à un double deuil : celui de leurs proches et celui de la justice qui leur est due. Une situation intolérable dans une Europe qui se veut unie par des valeurs communes de respect et de protection.
Contexte : les violences conjugales, un fléau européen
Selon les dernières données disponibles, près de 3 000 femmes sont tuées chaque année dans l’Union européenne à cause de violences conjugales. Un chiffre qui ne reflète qu’une partie de l’iceberg, tant les disparités entre États membres restent importantes. Alors que des pays comme la France ou l’Allemagne ont renforcé leurs législations, d’autres, comme la Pologne ou la Hongrie, reculent sur les droits des femmes. Une Europe des droits en lambeaux, où la justice dépend trop souvent du bon vouloir des gouvernements nationaux.
Ce cas de double féminicide au Portugal rappelle douloureusement que les frontières ne doivent pas servir de bouclier aux criminels. Il est temps que l’Union européenne passe des mots aux actes pour garantir à chaque citoyen, quel que soit son pays de résidence, le droit à une justice équitable et rapide.