Extrême droite : quand l’histoire devient un outil de propagande

Par SilverLining 06/04/2026 à 11:05
Extrême droite : quand l’histoire devient un outil de propagande

Extrême droite : comment les falsifications historiques préparent l’avènement de régimes autoritaires. Une enquête sur les dangers de la réécriture du passé en France et en Europe, avec l’historien Laurent Joly.

Le retour en grâce des falsifications historiques chez les nationalistes

Depuis plusieurs années, l’extrême droite française et européenne semble avoir trouvé un nouvel élan en s’appropriant — et en déformant — le passé. Une stratégie qui, selon les historiens, précède souvent l’avènement de régimes autoritaires et nationalistes. Laurent Joly, spécialiste reconnu de l’extrême droite et directeur de recherche au CNRS, alerte depuis des années sur cette tendance. Ses travaux récents, notamment Le Savoir des victimes. Comment on a écrit l’histoire de Vichy et du génocide des Juifs de 1945 à nos jours (Grasset, 2025), révèlent comment les falsifications historiques servent aujourd’hui de socle idéologique à des mouvements qui aspirent à redéfinir l’identité nationale.

Dans un contexte où la France et l’Europe font face à une montée des discours xénophobes et des théories du complot, l’histoire devient un champ de bataille. Les régimes autoritaires, qu’ils émergent en Hongrie, en Russie ou ailleurs, ont toujours utilisé le passé comme un instrument de légitimation. La question n’est plus seulement académique : elle engage la stabilité démocratique de nos sociétés.

De la droite contre-révolutionnaire à l’extrême droite contemporaine : une filiation dangereuse

L’histoire des clivages politiques en France remonte à la Révolution de 1789. Dès la Constituante, les députés favorables à la monarchie se plaçaient à droite du président de l’Assemblée, tandis que les partisans d’une République libérale occupaient la gauche. Pendant près d’un siècle, la droite fut associée à la défense de l’ordre traditionnel, de la religion et de la monarchie, tandis que la gauche incarnait les valeurs de progrès, de laïcité et d’égalité civile.

Mais vers 1860-1870, une nouvelle catégorie émerge : l’extrême droite. Ce terme ne désigne plus seulement une position géographique dans l’hémicycle parlementaire, mais un courant idéologique structuré, hostile au libéralisme, à l’universalisme républicain et à l’égalité des droits. Ses figures emblématiques, comme Maurice Barrès ou Charles Maurras, ont posé les bases d’un nationalisme xénophobe, antisémite et anti-démocratique.

Selon Joly, cette tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours, se nourrissant de révisions historiques partiales pour justifier un projet politique rétrograde.

« Les régimes nationalistes ne naissent jamais ex nihilo. Ils s’appuient toujours sur une réécriture du passé, où les héros deviennent des traîtres et les bourreaux des victimes. »
Cette méthode, observe-t-il, est aujourd’hui reprise par des partis comme le Rassemblement National ou Reconquête!, qui instrumentalise l’histoire pour légitimer leur projet de « préférence nationale » et de rejet des minorités.

Vichy et le génocide : un terrain miné par les révisionnistes

Parmi les épisodes les plus sensibles de l’histoire française, la période de Vichy (1940-1944) et la collaboration avec l’Allemagne nazie occupent une place centrale dans le débat public. Pendant des décennies, l’État français a cherché à minimiser son rôle dans la déportation des Juifs. En 1995, Jacques Chirac a officiellement reconnu la responsabilité de la France dans le génocide. Pourtant, depuis quelques années, une frange de l’extrême droite tente de réécrire cette page noire.

Les thèses négationnistes, autrefois marginales, gagnent aujourd’hui en audience, notamment via les réseaux sociaux et certains médias complotistes. Des figures comme Éric Zemmour ou des collectifs comme « Les Identitaires » reprennent des arguments chers à l’Action française des années 1930 : la France aurait été « trahie » par les Juifs, les communistes et les élites, responsables de la défaite de 1940. Cette rhétorique, qui frôle parfois la complaisance envers la Collaboration, vise à normaliser l’idée d’une France éternellement victime de complots étrangers.

Pour Joly, cette réécriture n’est pas anodine : elle prépare le terrain à un retour en force des discours autoritaires. « Quand on nie la responsabilité de l’État dans la Shoah, on prépare le terrain à la négation d’autres crimes, d’autres victimes. Et demain, qui sera la prochaine cible ? »

Une menace pour la démocratie française et européenne

La montée des falsifications historiques n’est pas un phénomène isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large, observable dans plusieurs pays européens. En Hongrie, sous Viktor Orbán, l’histoire est régulièrement réinterprétée pour servir une narrative nationaliste, où la Hongrie serait une victime éternelle des invasions et des trahisons étrangères. En Russie de Poutine, le passé soviétique est glorifié, tandis que les crimes du régime stalinien sont minimisés, voire niés. Cette tendance autoritaire, qui se diffuse comme une traînée de poudre, menace les valeurs mêmes de l’Union européenne.

En France, le gouvernement de Sébastien Lecornu — dans un contexte de tensions sociales et politiques accrues — semble vouloir résister à cette vague révisionniste. Pourtant, les signes d’une radicalisation de la droite et de l’extrême droite inquiètent. Lors des dernières élections européennes, le RN a réalisé un score historique, tandis que Reconquête! a confirmé sa place comme force montante. Ces partis, qui rejettent les fondements mêmes de l’État de droit, pourraient bientôt tenter de réécrire non seulement l’histoire, mais aussi les institutions.

« Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la capacité de nos démocraties à résister à la tentation autoritaire. L’histoire est un rempart, mais elle ne tient que si nous en assumons les pages les plus sombres. »

Face à cette offensive idéologique, les universitaires, les enseignants et les citoyens doivent redoubler de vigilance. Car une démocratie qui oublie son passé est une démocratie en danger. Et la France, berceau des Lumières, n’a pas le droit de se laisser emporter par les sirènes de la haine et de la falsification.

L’Europe, dernier rempart contre l’obscurantisme historique ?

Alors que l’Union européenne est souvent critiquée pour son manque de fermeté, elle reste l’un des rares espaces où la mémoire historique est encore protégée par des garde-fous juridiques. Des pays comme l’Allemagne, les pays nordiques ou les Pays-Bas ont mis en place des mécanismes pour lutter contre le révisionnisme, tandis que la France, malgré ses lois Gayssot et Avia, peine à endiguer la propagation des fake news historiques.

Pourtant, l’Europe pourrait être le dernier rempart face à la montée des nationalismes. En refusant de céder à la tentation de l’amnésie sélective, elle pourrait rappeler à ses citoyens que les droits de l’homme, la laïcité et la démocratie ne sont pas des acquis, mais des constructions fragiles, toujours menacées par ceux qui préfèrent le mythe à la vérité.

Dans ce contexte, les travaux d’historiens comme Laurent Joly prennent une dimension presque militante. Leur rôle ? Défendre une histoire honnête, qui ne serve ni les propagandes ni les idéologies. Car si la France et l’Europe veulent éviter de basculer dans l’ornière autoritaire, elles doivent d’abord refuser de laisser falsifier leur passé commun.

Vers une résistance intellectuelle et politique ?

Face à la montée des discours de haine, une prise de conscience semble émerger, notamment dans les rangs de la gauche et des forces progressistes. Des collectifs comme « Les Vigilant·es » ou des intellectuel·les comme Édouard Louis ou Cynthia Fleury multiplient les interventions pour rappeler l’importance de l’histoire critique. Les manuels scolaires, souvent pointés du doigt par l’extrême droite, deviennent un enjeu de bataille.

Pourtant, la résistance ne suffira pas sans une volonté politique forte. Le gouvernement français, sous la présidence d’Emmanuel Macron, a jusqu’à présent adopté une posture défensive, multipliant les lois contre les discours de haine sans toujours s’attaquer aux racines du problème : la désinformation historique. Une stratégie plus offensive, mêlant éducation, justice et diplomatie européenne, serait nécessaire pour contrer cette vague révisionniste.

Car au final, le combat pour une histoire juste n’est pas qu’une question d’érudition. C’est un combat pour l’avenir de nos démocraties. Et chaque fois qu’un·e historien·ne ou qu’un·e citoyen·ne refuse de laisser falsifier le passé, c’est une victoire pour la liberté.

Une leçon pour 2027 : l’histoire comme arme électorale

Avec l’élection présidentielle de 2027 qui se profile à l’horizon, la question de l’histoire va inévitablement devenir un enjeu central du débat politique. Les partis d’extrême droite, déjà bien rodés à l’exercice, ont d’ores et déjà commencé à distiller leurs récits biaisés dans le débat public. Le RN, par exemple, multiplie les références à une France mythifiée, « fille aînée de l’Église » et éternelle victime des invasions étrangères.

Face à cette offensive, la gauche et les forces démocratiques doivent proposer une alternative claire : une histoire inclusive, qui assume toutes les pages de notre passé, qu’elles soient glorieuses ou honteuses. Car une nation qui ne se souvient pas de ses crimes est condamnée à les répéter.

En refusant de laisser l’extrême droite s’approprier le récit historique, la France et l’Europe pourraient bien éviter le pire. Mais le temps presse. Car chaque jour qui passe sans résistance active, c’est un peu plus de terrain perdu dans la bataille pour la vérité.

À propos de l'auteur

SilverLining

On me demande souvent comment je garde espoir face au désastre politique actuel. Ma réponse est simple : je vois ce qui se passe sur le terrain. Des citoyens qui s'organisent, des collectifs qui naissent, des alternatives qui émergent. La politique ne se résume pas aux jeux de pouvoir parisiens. Partout en France, des gens refusent la résignation et inventent autre chose. C'est cette France-là que je documente, celle qui ne fait jamais les gros titres mais qui prépare le monde d'après.

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Commentaires (8)

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Roscoff

il y a 1 mois

Ce qui est frappant, c’est que ces falsifications s’appuient souvent sur des éléments historiques réels, mais sortis de leur contexte. Par exemple, l’utilisation de la collaboration sous Vichy pour justifier un discours anti-immigration actuel. Une comparaison fallacieuse classique, comme en Pologne avec la loi sur l’IPN. La méthode est la même, seul le décor change.

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Quimperlé

il y a 1 mois

Comme d’hab. Les médias nous sortent leur couplet anti-FN tous les 6 mois. Après, y’a personne qui bouge. Logique.

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corte

il y a 1 mois

sa sert a rien de parler des autres pays tqt... on a déjà assez de nos problèmes ici... en France on a déjà assez de conneries à gérer sans importer des recettes de dictateurs en carton ptdr 😤

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Hermès

il y a 1 mois

L’article rappelle étrangement la stratégie des régimes autoritaires du XXe siècle : d’abord réécrire l’histoire, puis légitimer le pouvoir sur des mensonges. En Hongrie, Orbán a fait la même chose avec la période communiste. La France pourrait suivre si on ne réagit pas.

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Thomas65

il y a 1 mois

Ah ouais, encore une fois on va nous expliquer que l’extrême droite c’est juste des méchants qui inventent des histoires. Sauf que personne ne tombe dans le panneau, donc ça sert à quoi de s’inquiéter ? mdr. Bref, circulez, y’a rien à voir.

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Michèle du 54

il y a 1 mois

@thomas65 Tu crois vraiment que c’est juste une histoire d’imagination ? Moi j’ai vu des jeunes dans ma ville répéter des trucs sur Jeanne d’Arc que même les manuels scolaires démentent... Et ça, c’est pas anodin. Faut arrêter de minimiser.

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Ophélie

il y a 1 mois

mdr c'est affolant cette récupération de l'histoire 💀 ils osent tt de même... nooooon mais sérieuxxx ??? comment on peut encore croire ces trucs en 2024 ?! ptdr

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Sentinelle républicaine

il y a 1 mois

Quand on voit comment certains détournent Vercingétorix en symbole d’une France blanche et pure, on comprend où mène cette propagande. La République a du souci à se faire.

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