Une avancée historique contre l'ultra fast-fashion ? Les parlementaires envoient un signal fort
Dans un contexte où les géants du textile à bas coût, notamment les plateformes chinoises comme Shein et Temu, menacent l’équilibre économique du secteur textile français, députés et sénateurs ont trouvé un accord en commission mixte paritaire (CMP) mercredi soir. Une « étape décisive », selon la Fédération française du prêt-à-porter féminin (FFPPF), qui salue une victoire contre les pratiques déloyales de ces acteurs étrangers. Mais derrière l’enthousiasme officiel se cachent des zones d’ombre, voire des contradictions dans un texte qui s’attaque aux symptômes plutôt qu’aux causes profondes de la crise.
Un texte ambitieux… mais incomplet
Le projet de loi, désormais prêt à être adopté définitivement, prévoit des mesures choc : l’interdiction de la publicité pour ces plateformes, y compris via les influenceurs, et l’instauration d’un malus fiscal progressif pouvant atteindre 50 % du prix hors taxe d’un produit d’ici 2030, avec un plafond de 10 euros par article. Une réponse directe à la stratégie agressive de Shein et Temu, accusées de détruire des emplois en France et de détourner les consommateurs des marques locales.
Pour Yann Rivoallan, président de la FFPPF, cet accord marque un tournant : « C’est une victoire historique pour stopper ces plateformes qui siphonnent notre économie. Si on les laisse continuer, c’est toute notre industrie qui sombrera. » Les chiffres parlent d’eux-mêmes : selon une étude récente, le marché de l’ultra fast-fashion a progressé de 30 % en trois ans en France, tandis que les enseignes traditionnelles locales voient leurs parts de marché s’effriter. Mais si l’intention est louable, le texte laisse de côté des acteurs majeurs comme Zara ou H&M, pourtant soumis aux mêmes critiques sur leur modèle économique.
« On ne peut pas comparer Zara à Shein, mais il faut aussi défendre le made in France et le made in Europe. Le texte initial était plus clair sur ce point. En ciblant uniquement les plateformes étrangères, on rate une partie du problème. »
Yann Rivoallan, président de la Fédération française du prêt-à-porter féminin
Shein et Temu dans le collimateur… mais pas assez fort ?
La FFPPF se félicite de l’adoption d’un texte qui, pour la première fois, ciblerait spécifiquement les plateformes chinoises, souvent accusées de contourner les normes sociales et environnementales en vigueur en Europe. Pourtant, les critiques fusent déjà : le lobby de Shein, connu pour son influence à Bruxelles, pourrait encore tenter de saboter l’application de la loi. « Il faut rester mobilisés », insiste Rivoallan, qui craint que les décrets d’application ne soient édulcorés sous la pression.
Par ailleurs, le texte ne s’attaque pas aux nouveaux acteurs émergents, comme TikTok Shop, qui se développent à une vitesse vertigineuse et échappent pour l’instant à toute régulation. Une faille que la FFPPF compte bien faire combler rapidement, sous peine de voir le problème s’étendre.
« Le gouvernement doit aller plus loin, estime un député de la majorité présidentielle sous couvert d’anonymat. Si on se contente de Shein et Temu, on laisse le champ libre à d’autres prédateurs. Il faut une politique industrielle globale, pas des rustines. »
Un débat qui dépasse le simple cadre économique
Au-delà des enjeux économiques, la question de l’ultra fast-fashion interroge aussi sur l’avenir de nos sociétés. Ces plateformes, dont les livraisons ultra-rapides reposent sur des chaînes logistiques opaques, sont pointées du doigt pour leur impact environnemental désastreux. Selon Greenpeace, un vêtement sur trois acheté en France en 2025 provenait d’une plateforme low-cost, avec un bilan carbone trois fois supérieur à celui d’un vêtement fabriqué localement.
Pour les défenseurs de l’écologie, le texte adopté est un premier pas, mais insuffisant. « On légifère sur les symptômes, pas sur la maladie », dénonce une responsable d’une ONG environnementale. « Le vrai combat, c’est de rendre le recyclage obligatoire et de taxer les géants du textile quel que soit leur pays d’origine. »
Le gouvernement, lui, se veut optimiste. Dans un communiqué, Matignon a salué un texte « équilibré » qui « protège à la fois les consommateurs et les emplois ». Pourtant, les syndicats du textile restent prudents. « Les promesses, on en a entendu… Mais jusqu’ici, les mesures prises n’ont pas suffi à enrayer la baisse des emplois dans le secteur. »
L’Europe, complice ou spectatrice ?
Si la France semble déterminée à agir, l’Union européenne, elle, tarde à suivre. Pourtant, la Commission européenne a déjà pointé du doigt les pratiques de Shein et Temu, notamment leur contournement des droits de douane et des normes sanitaires. Mais entre les divergences des Vingt-Sept et la pression des lobbies, les avancées restent timides.
Certains analystes y voient une illustration de la faiblesse des institutions européennes face aux géants étrangers. « L’UE a les outils pour agir, mais manque de volonté politique », explique une experte en commerce international. « La France montre la voie, mais si les autres pays ne suivent pas, Shein et Temu continueront à prospérer. »
Et maintenant ? La loi doit encore passer l’épreuve du feu
Après l’accord en CMP, le texte doit être voté dans les prochains jours à l’Assemblée nationale et au Sénat. Une formalité, selon les observateurs ? Pas si sûr. Le gouvernement Lecornu II, déjà fragilisé par des tensions internes, devra faire face à des amendements de dernière minute, notamment de la part de la droite et de l’extrême droite, qui pourraient tenter de vider le texte de sa substance.
« On a un gouvernement qui parle d’écologie, mais qui n’hésite pas à sacrifier des pans entiers de notre industrie pour plaire aux géants du e-commerce », fustige un élu de gauche. « La loi anti fast-fashion, c’est un test : soit on défend nos emplois, soit on les livre aux algorithmes chinois. »
Dans les rangs de la majorité, on se veut rassurant. « Ce texte envoie un message clair : la France ne sera pas le terrain de jeu des prédateurs économiques. » Mais derrière les déclarations enflammées, les doutes persistent. Le lobby de Shein a déjà engagé des cabinets d’avocats pour contester la mesure devant le Conseil constitutionnel. Et si le texte était censuré ?
Une chose est sûre : l’histoire de la loi anti fast-fashion n’est pas terminée. Elle vient seulement d’entrer dans une nouvelle phase, où les batailles politiques et juridiques risquent de s’intensifier. Pour les défenseurs du textile français, une chose est certaine : le combat ne fait que commencer.