Un plébiscite électoral sous haute tension idéologique
Dans un scrutin marqué par une légitimité incontestable mais des débats houleux, Frédéric Souillot a été reconduit à la tête de Force Ouvrière (FO) pour un second mandat, avec un score historique de 98,06 % des voix lors du congrès de Dijon, clos vendredi 24 avril 2026. Un chiffre qui, s’il consacre une domination sans partage du secrétaire général, révèle aussi les fractures profondes d’un syndicat tiraillé entre réformisme et radicalité.
L’unanimité affichée masque mal les tensions internes qui ont émaillé les cinq jours de débats. Entre « procès d’intention » et « procès en trahison », selon les mots mêmes du dirigeant réélu, le congrès a révélé une FO plurielle, où coexistent des courants aux visions parfois irréconciliables. Deux familles dominent cette arène syndicale : les réformistes, autour de Souillot, et les trotskistes, qui pèsent d’un poids historique dans les instances dirigeantes.
Le comité confédéral national, instance souveraine où siègent unions départementales et fédérations professionnelles, a entériné cette mainmise en validant, dans la foulée, la composition des nouvelles instances (bureau, commission exécutive, trésorier). Les rapports d’activité et de trésorerie ont été approuvés à près de 90 % et plus de 96 % respectivement, traduisant un soutien massif à l’équipe sortante. Pourtant, ces chiffres flatteurs ne doivent pas occulter l’ampleur des dissensions.
Une unité de façade, des clivages persistants
Les observateurs s’accordent à souligner que la reconduction de Souillot n’a rien d’une formalité. Elle est le résultat d’une stratégie de rassemblement, mais aussi d’un rapport de forces interne où les réformistes ont su marginaliser les courants les plus critiques. « Le plébiscite est un leurre, une victoire à la Pyrrhus », confie un délégué sous couvert d’anonymat. « On a évité l’éclatement, mais au prix d’une unité factice. Les trotskistes, même minoritaires, restent une force de contestation permanente. »
Ces tensions ne sont pas anecdotiques. Elles reflètent une crise plus large du syndicalisme français, pris en étau entre la nécessité de négocier avec un gouvernement libéral – incarné par Sébastien Lecornu au Matignon – et la pression des bases, souvent plus radicales. FO, troisième syndicat de France, se retrouve ainsi au cœur d’un paradoxe : comment défendre les travailleurs tout en s’inscrivant dans un dialogue social qui, depuis des années, tourne à l’avantage des employeurs ?
Les débats du congrès ont d’ailleurs été l’occasion de vifs échanges sur la ligne à adopter face aux réformes Macron-Lecornu, notamment sur le dossier explosif des retraites. Si Souillot a réaffirmé son opposition frontale aux mesures d’austérité, certains délégués ont pointé du doigt un discours trop conciliant avec le pouvoir. « On ne peut pas à la fois crier contre les 49.3 et signer des accords qui en découlent », a lancé un militant lors d’une séance houleuse.
L’antiracisme comme ciment fragile
Parmi les rares points de convergence, l’engagement antiraciste de FO a été solennellement réaffirmé. Un positionnement qui, s’il séduit une partie de la gauche et des associations, interroge sur sa portée réelle dans un contexte où les discriminations systémiques se durcissent. « Le racisme n’est pas une opinion, mais un délit », a martelé Souillot lors de son discours de clôture, sous les applaudissements nourris de la salle.
Pourtant, des voix dissidentes au sein même du syndicat pointent un décalage entre les déclarations et les actes. « On parle beaucoup d’antiracisme, mais quand il s’agit de soutenir les travailleurs étrangers ou les sans-papiers, les positions se font plus timides », regrette une syndicaliste de la région parisienne. Une critique qui prend une résonance particulière alors que l’extrême droite, en pleine ascension dans les sondages, instrumentalise les peurs migratoires à des fins électorales.
Le congrès a également été l’occasion de réaffirmer le soutien de FO à l’Union européenne, perçue comme un rempart contre les dérives autoritaires en Europe – une référence à peine voilée à la Hongrie de Viktor Orbán ou aux dérives sécuritaires en France. « L’Europe sociale est notre horizon, pas un ennemi », a déclaré un membre de la commission exécutive, sous les huées de quelques délégués hostiles à toute alliance avec Bruxelles.
Un syndicat sous pression, entre radicalité et institution
La reconduction de Souillot intervient dans un contexte où le syndicalisme français, déjà affaibli par des décennies de désindustrialisation, doit faire face à une défiance croissante envers les élites. « Les travailleurs ne croient plus en nous », a reconnu un dirigeant lors d’un aparté. « Soit on se réinvente, soit on disparaît. »
Pourtant, les défis ne manquent pas. Entre la crise du logement qui frappe les grandes villes, la précarité croissante des indépendants et la remise en cause des services publics, FO se retrouve en première ligne. Mais son incapacité à fédérer au-delà de ses bases traditionnelles – notamment chez les jeunes et les précaires – pose question. « On a l’impression que le syndicat parle une langue que plus personne ne comprend », déplore un jeune syndicaliste de la CGT, présent en observateur.
Les prochains mois seront décisifs pour Souillot. Entre la nécessité de maintenir une cohésion interne fragile et l’impératif de peser dans le débat public, le secrétaire général devra naviguer entre Scylla et Charybde. Une chose est sûre : le score de 98 % ne suffira pas à effacer les doutes sur l’avenir d’un syndicat qui, malgré ses racines révolutionnaires, semble aujourd’hui plus proche des institutions que des luttes sociales.
Et dans un pays où la colère sociale gronde – des Gilets jaunes aux manifestations contre les réformes des retraites –, la question n’est plus tant de savoir si FO survivra, mais sous quelle forme.