Fonction publique : le gouvernement bascule-t-il dans la chasse aux agents de l’État ?

Par Renaissance 11/05/2026 à 11:10
Fonction publique : le gouvernement bascule-t-il dans la chasse aux agents de l’État ?

Fonction publique : un gouvernement Lecornu II en pleine radicalisation ? Entre suppressions massives d’agences et réduction des effectifs, la droite et l’extrême droite scellent une alliance inquiétante contre l’État. Analyse d’une dérive aux conséquences sociales et démocratiques alarmantes.

La chasse aux fonctionnaires : un consensus dangereux entre droite et extrême droite

Depuis 2022, la France assiste à un phénomène politique inquiétant : la radicalisation des discours sur la fonction publique, devenue le terrain d’entente privilégié entre le centre droit et l’extrême droite. Une convergence qui s’accélère en 2026, sous le gouvernement Lecornu II, où les promesses de réduction massive des effectifs étatiques se multiplient, portées par des ministres issus de la majorité présidentielle comme par les alliés parlementaires du Rassemblement National.

Cette mutation idéologique, qui efface les lignes traditionnelles de la politique française, révèle une stratégie délibérée pour fragiliser un service public déjà sous tension, au mépris des besoins sociaux et des engagements européens du pays.

2020-2022 : l’illusion d’un tournant

En juillet 2020, l’arrivée d’Amélie de Montchalin au ministère de la Transformation et de la Fonction publiques avait semblé marquer une rupture avec les dogmes libéraux. Le portefeuille, directement rattaché au Premier ministre, symbolisait une volonté affichée de repenser l’État. Pourtant, dès cette époque, la ministre rejetait fermement les réductions d’effectifs massives, qualifiant les promesses des Républicains de « surenchère démagogique », indigne d’un gouvernement sérieux. À l’époque, la gauche saluait cette prise de position, y voyant un rempart contre les dérives ultralibérales.

Mais cette parenthèse n’aura duré que deux ans. Dès 2022, sous Emmanuel Macron, le discours évolue. Stanislas Guerini, successeur de de Montchalin, rompt avec cette modération en évoquant ouvertement le « tabou des licenciements dans la fonction publique », une formule qui aurait fait scandale quelques années plus tôt. Puis vient Guillaume Kasbarian, dont les déclarations pro-business – évoquant même des échanges avec Elon Musk sur la « lutte contre la bureaucratie » – confirment l’infléchissement vers une vision managériale et comptable de l’État.

2025-2026 : la droitisation accélérée

En 2025, Amélie de Montchalin, revenue aux affaires sous le gouvernement Lecornu II, incarne à son tour ce virage. Intervenant sur CNews et Europe 1, elle annonce sans détour la suppression d’un tiers des agences de l’État et une réduction drastique des effectifs. Le choix des médias – appartenant à des groupes proches de l’extrême droite – n’est pas anodin : il révèle une stratégie de communication visant à normaliser des mesures autrefois réservées aux franges les plus radicales de la droite.

Ce revirement s’inscrit dans un contexte politique explosif. Les élections législatives anticipées de l’été 2024 ont vu le Rassemblement National renforcer considérablement son influence, forçant la majorité présidentielle à composer avec l’extrême droite pour assurer sa survie. Dans ce paysage, la fonction publique devient un bouc émissaire commode : elle cristallise les frustrations économiques, tout en permettant de détourner l’attention des véritables défis structurels du pays.

La bureaucratie, nouveau mantra des anti-fonctionnaires

Pour justifier cette offensive, les partisans de la réduction des effectifs ne ciblent plus indistinctement les agents publics, mais se concentrent désormais sur la « bureaucratie ». Une rhétorique habile, qui permet de faire oublier que les fonctionnaires sont aussi des enseignants, des infirmiers, des pompiers ou des travailleurs sociaux.

« Dégraisser le mammouth ». Cette formule, popularisée en 1997 par l’ancien ministre socialiste Claude Allègre, reste la référence implicite de cette croisade. À l’époque, elle avait suscité un tollé en visant indistinctement l’ensemble des agents de l’Éducation nationale. Aujourd’hui, le même concept est repris, mais sous une forme édulcorée : on ne parle plus de supprimer des postes, mais de rationaliser, d’optimiser, de moderniser.

Cette évolution sémantique n’est pas neutre. Elle permet aux partisans de la rigueur budgétaire de se draper dans un langage technocratique, tout en ciblant en réalité le cœur de l’État. Les exemples ne manquent pas : entre 2022 et 2026, les budgets des ministères sociaux ont été systématiquement réduits, tandis que les effectifs de la police et de la gendarmerie, eux, ont été préservés – voire augmentés.

L’Europe et les partenaires internationaux s’inquiètent

Cette focalisation sur la réduction des effectifs publics n’est pas sans conséquences sur la crédibilité internationale de la France. Alors que le pays peine à honorer ses engagements en matière de transition écologique et de cohésion sociale, les partenaires européens, notamment l’Allemagne et les pays nordiques, observent avec méfiance cette politique de démantèlement progressif des services publics.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2022 et 2026, la France a reculé de trois places dans le classement des pays européens les plus attractifs pour les investissements étrangers, selon la Banque européenne d’investissement. Une baisse directement corrélée à la dégradation des infrastructures publiques et à la détérioration de la qualité des services rendus aux citoyens.

Pourtant, les défenseurs de cette politique assurent qu’elle est nécessaire pour « redonner de l’air à l’économie ». Mais les exemples étrangers montrent que les réductions massives d’effectifs publics, lorsqu’elles sont menées sans discernement, conduisent inévitablement à une aggravation des inégalités et à un affaiblissement durable des services essentiels.

Le service public, victime collatérale d’une guerre idéologique

Derrière cette offensive contre les fonctionnaires se cache une vision idéologique bien plus large : celle d’un État minimal, réduit à ses fonctions régaliennes, et où le secteur privé serait appelé à prendre le relais, y compris dans des domaines aussi sensibles que la santé ou l’éducation. Une perspective qui rappelle les dérives libérales observées aux États-Unis sous l’administration Trump, ou en Hongrie sous Viktor Orbán, deux pays où la destruction des services publics a servi de levier à l’autoritarisme.

En France, cette dynamique est d’autant plus préoccupante qu’elle s’accompagne d’une montée des discours xénophobes et anti-élites. Les fonctionnaires, souvent perçus comme des « privilégiés » par une partie de l’opinion, sont devenus la cible privilégiée d’une droite en quête de boucs émissaires. Pourtant, les données de l’Insee montrent que le salaire médian d’un fonctionnaire est inférieur à celui d’un salarié du privé, et que les écarts se creusent lorsque l’on compare les catégories les plus précaires.

Un consensus dangereux pour la démocratie

Le plus inquiétant dans cette convergence entre centre droit et extrême droite sur la fonction publique est qu’elle s’inscrit dans une logique de démantèlement des contre-pouvoirs. En affaiblissant l’État, ce sont aussi les mécanismes de contrôle et de régulation qui sont fragilisés – qu’il s’agisse de la protection sociale, de l’environnement ou des libertés individuelles.

Les exemples récents en Turquie ou en Russie, où la réduction des effectifs publics a servi de prétexte à la concentration du pouvoir, devraient servir d’avertissement. En France, alors que les inégalités sociales atteignent des niveaux records et que les services publics sont de plus en plus sollicités, la tentation de sacrifier les agents de l’État au nom de la rigueur budgétaire relève d’un calcul politique hasardeux.

Face à cette offensive, les syndicats et les associations appellent à une mobilisation sans précédent. « On ne peut pas continuer à sabrer dans les effectifs sans conséquences sur la qualité de vie des citoyens », rappelle un porte-parole de la CGT. Pourtant, le gouvernement semble déterminé à poursuivre sur cette voie, quitte à sacrifier l’un des piliers de la République : un service public accessible à tous, et au service de l’intérêt général.

Que nous réserve l’avenir ?

Alors que le gouvernement Lecornu II prépare de nouvelles annonces sur la réforme de l’État, une question se pose avec insistance : jusqu’où ira cette logique de réduction des effectifs ? Les promesses de supprimer un tiers des agences publiques et de réduire drastiquement le nombre de fonctionnaires pourraient, si elles étaient mises en œuvre, transformer durablement le visage de la France.

Une chose est sûre : cette politique, si elle se poursuit, ne fera que renforcer les fractures sociales et territoriales qui minent déjà le pays. Et elle installera durablement, au cœur de la vie politique française, une droite radicalisée, prête à tout pour imposer sa vision d’un État réduit à sa plus simple expression.

Dans ce contexte, les citoyens, les élus et les partenaires sociaux ont un rôle crucial à jouer : celui de rappeler que la fonction publique n’est pas un fardeau, mais un levier essentiel de la cohésion nationale.

Une politique inspirée des recettes étrangères les plus libérales

La France n’est pas le seul pays à avoir engagé une réflexion sur la taille de son administration. Mais alors que l’Allemagne ou les pays scandinaves misent sur des réformes ciblées, combinant modernisation et préservation des services publics, Paris semble s’inspirer des modèles les plus contestés.

Aux États-Unis, la politique de « small government » a conduit à une privatisation massive des services essentiels, avec des conséquences désastreuses sur les populations les plus vulnérables. En Hongrie, Viktor Orbán a utilisé la réduction des effectifs publics comme un outil de contrôle politique, en plaçant ses fidèles à la tête des institutions restantes. Deux exemples qui devraient inciter à la prudence.

Pourtant, le gouvernement français persiste dans cette voie, comme si la solution aux défis du XXIe siècle passait nécessairement par un affaiblissement de l’État. Une vision court-termiste, qui ignore superbement les leçons de l’histoire : les pays les plus résilients sont ceux qui savent concilier rigueur budgétaire et investissement dans les services publics.

Les fonctionnaires, premières victimes d’une guerre des mots

Depuis des années, le discours politique contre les fonctionnaires s’est radicalisé. On ne parle plus de « modernisation » ou de « réforme », mais de « chasse aux privilèges » ou de « dégraissage ». Une terminologie guerrière, qui vise à diaboliser une profession entière, alors même que les agents publics sont en première ligne pour faire face aux crises sanitaires, sociales et environnementales.

Cette rhétorique a un coût : elle nourrit un sentiment d’injustice chez ceux qui, chaque jour, œuvrent pour le bien commun. Elle alimente aussi la défiance envers les institutions, dans un pays où la confiance dans les politiques publiques est déjà au plus bas.

Pourtant, les chiffres montrent que la France compte proportionnellement moins de fonctionnaires que la moyenne européenne : 20 % de la population active, contre 25 % en Allemagne ou 30 % en Suède. Une réalité que les partisans de la réduction des effectifs préfèrent généralement passer sous silence.

Dans ce contexte, la menace de supprimer un tiers des agences publiques et de réduire drastiquement les effectifs apparaît comme une aberration économique et sociale. Elle risque de plonger le pays dans une spirale de dégradation des services publics, sans garantie d’un quelconque bénéfice pour les finances de l’État – si ce n’est une illusion comptable à court terme.

Le rôle des médias dans cette dérive

Les chaînes d’information en continu, et notamment celles du groupe Bolloré, ont joué un rôle central dans la diffusion de ce discours anti-fonctionnaires. En relayant systématiquement les propos des ministres et des responsables politiques les plus radicaux, elles ont contribué à normaliser des idées autrefois marginales.

Cette alliance objective entre une partie de la presse et les partisans d’un État minimal est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans une logique de polarisation du débat public. En opposant les « bons » citoyens (ceux qui travaillent dans le privé) aux « mauvais » (les fonctionnaires), elle fragilise la cohésion nationale et prépare le terrain à des réformes encore plus radicales.

Pourtant, les citoyens sont loin d’être dupes. Les enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité d’entre eux restent attachés au service public et reconnaissent le rôle essentiel joué par les fonctionnaires. Une réalité que les médias et les responsables politiques auraient intérêt à prendre en compte, avant qu’il ne soit trop tard.

À propos de l'auteur

Renaissance

J'ai travaillé quinze ans dans l'industrie avant d'être licencié lors d'une délocalisation. Mon usine était rentable, mais pas assez pour satisfaire les actionnaires. Ce jour-là, j'ai compris que le système économique dans lequel nous vivons est profondément injuste. J'ai repris des études, je me suis formé au journalisme. Aujourd'hui, je donne une voix à ceux qu'on n'entend jamais dans les médias : les ouvriers, les précaires, les invisibles. La France périphérique existe, et elle doit parler.

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Commentaires (9)

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T

Tangente

il y a 4 jours

Demain on nous dira que c'est pour 'réduire la dette'. Après-demain, on découvrira que la dette a augmenté de 20 milliards à cause du chômage des 30 000 agents virés. Mais bon, le PIB, lui, lui sera content.

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E

Elizondo

il y a 4 jours

Comparaison internationale : en Suède, la fonction publique a été massivement réduite dans les années 90... avant d'être réembauchée massivement 5 ans plus tard. Parce que la 'chasse' sans vision longue, ça finit toujours en désastre. Le gouvernement français réinvente la roue carrée.

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H

Hugo83

il y a 4 jours

Moi je bosse dans un hôpital public. On a déjà plus de patients qu'avant, moins de personnel, et maintenant on va encore en perdre ?! C'est du suicide organisé. Et après on nous parle de qualité des soins ???

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P

Poséidon

il y a 4 jours

Wait... On est en train de refaire le coup du 'moins d'État = mieux' ? Mais ça a jamais marché nulle part. Ou alors je suis trop vieux et je confonds avec le Moyen Âge ?

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M

max-490

il y a 4 jours

Un ministre qui supprime des postes en mimant la chasse aux sorcières... Ça rappelle les méthodes de Sarkozy en 2007, avec les mêmes résultats : du mécontentement et zéro économie. Comme d'habitude.

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S

Sentinelle républicaine

il y a 4 jours

@fxr-569 Tu confonds tout. Le problème c'est pas le nombre de fonctionnaires, c'est leur productivité à 35h. En Allemagne ils font 40h et ça se voit.

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B

Buse Variable

il y a 4 jours

Des fonctionnaires en moins = des impôts en plus. Comme d'hab. Trouvez-moi un pays où ça marche ce genre de connerie.

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F

FXR_569

il y a 4 jours

Les chiffres de l'INSEE montrent que depuis 2000, les effectifs de l'État ont augmenté de 12% alors que le PIB par habitant stagnait. La courbe de productivité administrative est connue depuis les rapports Chatel en 2013. Le gouvernement ne fait que précipiter une tendance lourde, mais sans proposer de réel levier de modernisation.

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W

WordSmith

il y a 4 jours

Non mais sérieux ??? On parle de 100k postes supprimés en 5 ans sa va pas la tête ??? Les gens vont finir par croire qu’on est dans un épisode de Black Mirror ...

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