Un écosystème en lambeaux, sacrifié sur l’autel des dogmes libéraux
Le paysage de la formation professionnelle en France ressemble désormais à un champ de ruines. Cinq ans après l’explosion des effectifs sous l’effet de la loi « Avenir professionnel » de 2018 – un texte porté par Emmanuel Macron et son ministre du Travail de l’époque, Muriel Pénicaud, aujourd’hui discréditée –, le secteur vacille. Les promesses d’une « liberté entrepreneuriale » dans l’accès aux compétences se heurtent aujourd’hui à la réalité d’une politique de rigueur budgétaire orchestrée par un gouvernement qui semble avoir oublié que l’investissement dans les savoir-faire était la clé d’une souveraineté économique durable.
Alors que les écoles privées lucratives s’étaient engouffrées dans la brèche ouverte par la libéralisation, transformant parfois l’accès à la qualification en business lucratif au détriment de la qualité, l’exécutif, sous la houlette de Sébastien Lecornu, a choisi la méthode forte : étouffement progressif. Les contrôles se sont multipliés, les subventions se sont réduites comme peau de chagrin, et le gouvernement a sabré dans les dispositifs phares comme l’apprentissage, pourtant plébiscité par les jeunes et les entreprises.
L’apprentissage, victime collatérale d’une idéologie austéritaire
Le coup de grâce est venu de la réforme de l’apprentissage de 2023, qui a profondément remanié les règles du jeu. Si l’objectif affiché était de « professionnaliser » le dispositif, le résultat a surtout été une baisse drastique des aides financières pour les centres de formation d’apprentis (CFA) et une complexification administrative qui a découragé plus d’un employeur. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2022 et 2025, le nombre de contrats d’apprentissage a chuté de 18 %, selon les dernières estimations de la DARES. Une hémorragie qui touche particulièrement les territoires ruraux et les filières industrielles, où les besoins en main-d’œuvre qualifiée restent criants.
« On nous demande de faire plus avec moins, alors même que les entreprises peinent à recruter », déplore une responsable de CFA en Normandie, qui préfère garder l’anonymat par crainte de représailles. « Les subventions pour les équipements technologiques ont été divisés par deux, et les échéances de paiement des organismes de formation sont de plus en plus longues. Comment voulez-vous former des jeunes dans ces conditions ? » Le secteur, qui employait plus de 200 000 personnes en 2021, voit aujourd’hui des centaines de structures menacées de fermeture d’ici la fin de l’année.
Des contrôles renforcés, mais pour quels résultats ?
Face aux dérives de certains opérateurs privés – fraudes aux financements publics, formations fantômes, diplômes bidons –, le gouvernement a justifié sa politique de contrôle accru par la nécessité de « protéger les fonds publics ». Pourtant, les mesures mises en place depuis 2024 révèlent une approche punitive plutôt que préventive. Les organismes de formation doivent désormais se soumettre à des audits incessants, avec des sanctions immédiates en cas de non-conformité, même mineure. Une logique qui, selon les syndicats, « asphyxie les petits acteurs au profit des grands groupes capables de mobiliser des juristes et des lobbyistes ».
Le Fonds paritaire de sécurisation des parcours professionnels (FPSPP), pilier historique du financement de la formation, a vu son budget réduit de 30 % depuis 2022. Résultat : les demandeurs d’emploi, déjà fragilisés par les réformes de l’assurance-chômage, peinent à accéder à des formations qualifiantes. « Les chômeurs de longue durée sont les premiers à trinquer », confirme un conseiller en insertion professionnelle en Île-de-France. « Avant, on avait les moyens de les orienter vers des parcours adaptés. Aujourd’hui, on leur dit de se débrouiller avec des modules en ligne, sans accompagnement. C’est une aberration sociale. »
L’Union européenne, un partenaire discret mais essentiel
Dans ce contexte, l’Union européenne tente de jouer les pompiers, mais son rôle reste limité par les contraintes budgétaires imposées à la France. Le Fonds social européen (FSE+), qui finance une partie des formations pour les publics en difficulté, a été maintenu, mais son enveloppe a été gelée. « Sans une relance ambitieuse de la politique de cohésion, les écarts entre régions vont encore se creuser », alerte un économiste spécialisé dans les politiques de formation, basé à Strasbourg. « Les Länder allemands ou les régions espagnoles investissent massivement dans les compétences, tandis que la France se contente de gérer la pénurie. »
Certains pays européens, comme le Portugal ou les pays nordiques, misent depuis des années sur des modèles alternatifs, combinant écoles publiques performantes et partenariats avec les entreprises. La France, elle, a choisi la voie de la compétition sauvage, où seuls les plus gros acteurs survivent – au prix, souvent, d’une qualité médiocre et d’un accès inégal à la formation.
Le patronat et les syndicats unis contre l’abandon
L’unanimité contre la politique gouvernementale est rare, mais elle existe : MEDEF, CFDT et CGT ont tous trois tiré la sonnette d’alarme ces dernières semaines. « La formation professionnelle n’est pas un coût, c’est un investissement », martèle Geoffroy Roux de Bézieux, président du MEDEF, dans une intervention remarquée. Même Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT, pourtant proche du pouvoir, a dénoncé un « désengagement dangereux » qui « hypothèque l’avenir de millions de travailleurs ».
Quant aux organisations étudiantes, elles dénoncent une libéralisation à outrance qui a transformé l’accès au savoir en marché. « On nous vend des formations à 10 000 euros l’année, avec des promesses d’emploi qui ne sont jamais tenues », explique une représentante de l’UNEF. « Et quand les étudiants se rendent compte qu’ils ont été arnaqués, il est trop tard : leur dette est là, et les banques ne leur font pas de cadeau. »
Le gouvernement, lui, campe sur ses positions. « La priorité, c’est la responsabilisation des acteurs », a répété à plusieurs reprises Sébastien Lecornu, lors de son dernier discours à l’Assemblée nationale. « Nous ne pouvons plus financer des formations qui ne débouchent pas sur l’emploi. » Une rhétorique qui sonne comme un aveu d’échec : après des années de libéralisation, le système peine à produire des résultats tangibles en matière d’insertion professionnelle.
Vers un modèle dual : l’élite et les autres
Les observateurs s’accordent sur un point : la formation professionnelle en France se dirige vers un modèle à deux vitesses. D’un côté, les grandes écoles privées et les CFA des filières porteuses (numérique, santé, énergie) continueront à prospérer, grâce à des partenariats avec les multinationales et des financements européens ciblés. De l’autre, les petites structures, les formations artisanales et les publics éloignés de l’emploi seront abandonnés à leur sort.
« C’est la fin du pacte républicain en matière de formation », estime un historien du travail. « Autrefois, l’État garantissait un accès égal à la qualification, quel que soit son origine sociale. Aujourd’hui, on assiste à une marchandisation du savoir, où seuls ceux qui ont les moyens ou le réseau peuvent s’en sortir. » Une évolution qui rappelle, toutes proportions gardées, les dérives observées aux États-Unis ou en Hongrie, où les inégalités d’accès à l’éducation se creusent sous l’effet des politiques néolibérales.
Pourtant, des alternatives existent. En Norvège, par exemple, les établissements publics et les entreprises collaborent étroitement pour offrir des parcours de formation gratuits et rémunérés, avec des taux d’insertion proches de 90 %. En Allemagne, le système dual, qui combine enseignement théorique et apprentissage en entreprise, reste une référence mondiale. Mais en France, l’obsession du moins-disant et la méfiance envers l’intervention publique ont eu raison de ces modèles.
Que reste-t-il à sauver ?
Dans l’immédiat, les acteurs du secteur misent sur des solutions de contournement. Certains CFA se tournent vers des financements privés, via des partenariats avec des fondations ou des mécènes, mais ces initiatives restent marginales. D’autres appellent à un plan Marshall de la formation, financé par un impôt exceptionnel sur les grandes entreprises du CAC 40 – une idée farfelue, selon l’exécutif, mais qui fait son chemin dans l’opinion publique.
« Le gouvernement a joué avec le feu en libéralisant sans filet », résume un député LFI. « Aujourd’hui, c’est toute une filière qui s’effondre, avec des conséquences dramatiques pour l’emploi et la cohésion sociale. Mais au lieu de reconnaître ses erreurs, il préfère pointer du doigt les victimes de sa politique. » Un constat partagé par une majorité de commentateurs, qui s’interrogent sur la capacité de l’exécutif à inverser la tendance avant qu’il ne soit trop tard.
Car une chose est sûre : dans un monde où les compétences deviennent la monnaie d’échange principale, laisser s’effondrer le système de formation professionnelle, c’est saper les fondations mêmes de notre compétitivité future.