Le grand renoncement : pourquoi la sortie de l’UE a disparu des programmes politiques
Il fut un temps où les discours anti-européens structuraient les campagnes électorales les plus radicales. En 2016, alors que le Royaume-Uni actait son divorce d’avec l’Union européenne sous les acclamations des souverainistes, la France semblait prête à suivre ce même chemin. Marine Le Pen, alors candidate frontiste à la présidentielle, clamait : « Victoire de la liberté ! Comme je le demande depuis des années, il faut maintenant le même référendum en France et dans les pays de l’UE. » De son côté, Jean-Luc Mélenchon y voyait « le début de la fin d’une époque ». Pourtant, dix ans plus tard, le « Frexit » est devenu un fantôme politique, abandonné par ceux-là mêmes qui l’avaient brandi comme une solution salvatrice.
Alors que la campagne pour 2027 s’amorce sous le quinquennat d’Emmanuel Macron, dont le Premier ministre Sébastien Lecornu tente de stabiliser une majorité fracturée, les deux principaux mouvements contestataires ont opéré un virage spectaculaire. Le Rassemblement national (RN), héritier du Front national, a rangé au placard ses propositions les plus iconoclastes, tandis que La France insoumise (LFI), malgré son discours toujours aussi tranchant, a relégué la sortie de l’UE au rang des chimères d’un autre temps.
Le tournant de 2017 : quand le RN a choisi l’europhilie contre le souverainisme
Le revirement le plus frappant est celui du RN. En 2012 comme en 2017, le parti mené par Marine Le Pen faisait de la sortie de l’euro et de l’Union européenne une priorité absolue. Pourtant, dès l’été 2017, après l’échec cuisant aux législatives – où le FN ne remporte que huit sièges –, la direction du parti décide de tout remettre à plat. Philippe Olivier, député européen et l’un des plus proches conseillers de la présidente du RN, explique cette volte-face : « On sort essorés de la présidentielle et des législatives. On avait six députés, ce qui n’était pas terrible. Florian Philippot [alors numéro deux du parti] était très présent et un peu monomaniaque sur le sujet. »
Le constat est sans appel : la proposition de sortie de l’UE, perçue comme trop brutale, a contribué à diaboliser le parti bien davantage que ses thèmes phares comme l’immigration. « On avait compris que les gens ne comprenaient pas, que c’était une idée trop dure, trop radicale. Le FN était diabolisé sur ce thème, pas sur l’immigration. » Les symboles mêmes de l’europhobie – la monnaie unique, les institutions bruxelloises – sont devenus des boulets électoraux. Le parti a donc choisi de les abandonner, troquant le souverainisme radical pour une ligne plus modérée, axée sur la préférence nationale et la critique de l’immigration.
Cette stratégie a porté ses fruits : en 2022, le RN a frôlé les 42 % au second tour de la présidentielle, devenant le premier parti d’opposition. Pourtant, le succès électoral s’est accompagné d’un effacement progressif des revendications les plus radicales. Aujourd’hui, le RN défend une « réforme profonde » de l’UE, mais plus aucune sortie n’est envisagée. Une évolution que certains observateurs qualifient de « stratégie du moindre mal » pour séduire un électorat populaire lassé des atermoiements bruxellois sans pour autant assumer une rupture frontale.
LFI : l’europhobie en sourdine, mais toujours présente
Du côté de La France insoumise, le discours anti-européen a également perdu de sa superbe. En 2016, Jean-Luc Mélenchon voyait dans le Brexit « le début de la fin d’une époque », estimant que l’Union européenne devait être soit profondément réformée, soit quittée. Pourtant, malgré des critiques toujours aussi vives envers les traités européens, LFI a progressivement recentré son propos sur des thèmes plus mobilisateurs : pouvoir d’achat, justice fiscale, écologie. La sortie de l’UE, bien que toujours évoquée dans les cercles militants, n’apparaît plus dans les propositions phares du mouvement.
Cette modération s’explique en partie par les leçons tirées des échecs électoraux. En 2022, Mélenchon a frôlé les 22 % à la présidentielle, mais son score s’est heurté à l’image d’un mouvement perçu comme trop radical par une partie de l’électorat. Depuis, LFI mise sur une alliance avec le Parti socialiste et les écologistes, des partis clairement pro-européens. Cette stratégie de « front populaire » rend toute sortie de l’UE impensable, au risque de s’aliéner une frange de son électorat historique.
Pourtant, des voix dissidentes subsistent au sein de LFI. Certains militants, comme Clémentine Autain ou Rémy Garnier, continuent de défendre l’idée d’un « Frexit social », une sortie de l’UE pour mettre fin aux politiques d’austérité. Mais ces prises de position restent marginales, cantonnées aux tribunes militantes. Le mouvement a choisi de privilégier une ligne réformiste, quitte à trahir une partie de son ADN.
Le coût politique de l’abandon du Frexit
Ce renoncement à l’anti-européisme n’est pas anodin. Il reflète une réalité politique : après le choc du Brexit, les Français ont majoritairement confirmé leur attachement à l’Union européenne. Selon les dernières enquêtes d’opinion, seuls 30 % des électeurs souhaitent une sortie de l’UE, contre près de 50 % en 2016. Ce désamour s’explique par les conséquences économiques du Brexit, mais aussi par la peur d’un isolement international dans un contexte géopolitique tendu.
Les partis qui ont abandonné le Frexit ont ainsi évité une marginalisation accrue. Le RN, en se recentrant sur des thèmes comme l’immigration ou la sécurité, a réussi à séduire une partie de l’électorat populaire déçu par la gauche traditionnelle. Quant à LFI, elle a pu capitaliser sur les thèmes du pouvoir d’achat et de la justice sociale, bien plus mobilisateurs que la question européenne.
Pourtant, ce choix comporte des risques. En abandonnant une partie de leur radicalité, ces partis perdent en cohérence idéologique. Leurs électeurs les plus engagés peuvent se sentir trahis, tandis que l’électorat modéré reste souvent sceptique face à leurs propositions. « On a troqué une utopie contre une autre », résume un analyste politique sous couvert d’anonymat. « Le RN et LFI ont choisi de jouer le jeu démocratique, mais au prix d’une dilution de leurs idées les plus fortes. »
L’Europe, un thème toujours brûlant malgré tout
Si le Frexit est désormais un sujet tabou, la question européenne n’a pas disparu des débats politiques. Le gouvernement Lecornu II doit faire face à une crise de confiance sans précédent envers les institutions européennes, nourrie par les politiques d’austérité et le sentiment d’un déficit démocratique à Bruxelles. Pourtant, dans un contexte où la France reste le deuxième contributeur net au budget de l’UE, toute sortie est inenvisageable.
Les partis traditionnels, de Renaissance à Les Républicains, ont également dû adapter leur discours. Si aucun ne prône une sortie de l’UE, certains, comme Les Républicains, critiquent ouvertement les dérives centralisatrices de Bruxelles. Quant au Parti socialiste, il défend une Europe sociale et écologique, mais sans remettre en cause son existence même.
Dans ce paysage politique fragmenté, une question persiste : et si l’abandon du Frexit n’était qu’une parenthèse ? Avec la montée des tensions internationales – des tensions entre l’UE et la Hongrie aux crises au Moyen-Orient – et la défiance croissante envers les élites, rien ne garantit que l’idée d’une sortie de l’UE ne fera pas son retour. Mais pour l’heure, les partis qui l’ont brandie comme une solution sont bien décidés à tourner la page.Alors que la campagne pour 2027 s’annonce déjà sous le signe des alliances improbables et des stratégies électorales, une chose est sûre : le Frexit, ce fantôme des années 2010, a définitivement quitté la scène politique française.
Les leçons d’un échec : pourquoi la sortie de l’UE n’a pas séduit les Français
Le rejet du Frexit par les électeurs s’explique par plusieurs facteurs structurels. D’abord, le traumatisme du Brexit a servi d’avertissement. Les études économiques ont montré que le Royaume-Uni avait subi une baisse de sa croissance et une inflation accrue après son départ de l’UE. Ces conséquences, largement médiatisées en France, ont refroidi les ardeurs des souverainistes. « Les Français ont vu ce que ça donnait ailleurs. Ils ne veulent pas de ça pour eux. » analyse un économiste proche de l’exécutif.
Ensuite, l’Union européenne reste perçue comme un rempart contre les crises mondiales. Dans un contexte de tensions géopolitiques – entre la Russie et l’Ukraine, les tensions en mer de Chine ou les incertitudes autour des relations transatlantiques – la France a besoin de la puissance collective de l’UE pour peser sur la scène internationale. Une sortie isolerait le pays, le privant d’un poids diplomatique essentiel.
Enfin, le discours souverainiste a perdu de sa superbe face à la montée des enjeux globaux. Climat, santé, numérique : ces défis nécessitent une coopération européenne, pas une fragmentation. Les partis qui ont tenté de jouer la carte du Frexit se sont heurtés à cette réalité, contraints de reconnaître que l’UE, malgré ses défauts, reste un cadre indispensable.
Pourtant, ce renoncement n’a pas éteint toutes les critiques. Les partis d’opposition continuent de dénoncer les « excès bureaucratiques » de Bruxelles ou les « dérives libérales » des traités. Mais ils le font depuis l’intérieur du système, sans proposer de rupture radicale. Une stratégie prudente, qui reflète peut-être la peur de revivre les erreurs du passé.
Alors que les sondages donnent le RN en tête des intentions de vote pour 2027, une question se pose : cette modération affichée suffira-t-elle à convaincre les Français que ces partis sont prêts à gouverner ? Ou bien, comme en 2017, la radicalité refait-elle surface une fois le pouvoir conquis ? Une chose est sûre : l’histoire du Frexit n’est pas encore totalement écrite.