Fusion OFCE-Cepii : la bataille interne qui oppose experts et pouvoir

Par Anachronisme 01/04/2026 à 18:11
Fusion OFCE-Cepii : la bataille interne qui oppose experts et pouvoir

La fusion forcée de l’OFCE et du CEPII, deux géants de la recherche économique française, cristallise les tensions entre pouvoir et expertise. Une réforme contestée en interne, menée sans débat public, qui menace l’autonomie des chercheurs et la crédibilité de la France en Europe.

Une alliance forcée sous haute tension

Le projet de fusion entre les deux principaux centres de recherche en économie française, l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CEPII), cristallise les tensions entre le gouvernement et la communauté académique. Malgré une opposition ferme des chercheurs des deux structures, les directeurs des deux instituts, soutenus par l’exécutif, semblent déterminés à imposer cette réforme sans consultation préalable. Il ne manque désormais plus, pour officialiser cette fusion, que la validation du Premier ministre Sébastien Lecornu, dans un gouvernement où les choix économiques s’alignent de plus en plus sur une logique de rationalisation administrative, au mépris des avis d’experts indépendants.

Un projet contesté par les acteurs mêmes du débat

Les économistes des deux centres, qu’ils soient proches des milieux universitaires ou des cercles de la haute administration, expriment depuis des mois leur rejet massif de cette fusion. Les raisons invoquées sont multiples : perte d’autonomie scientifique, dilution des compétences spécialisées dans des domaines aussi variés que la macroéconomie, le commerce international ou les politiques publiques, et surtout, une volonté politique de contrôle accru sur des institutions traditionnellement perçues comme des remparts contre l’instrumentalisation des données économiques. « Ce n’est pas une réforme, c’est une capture », confie un chercheur de l’OFCE sous couvert d’anonymat, soulignant que la nouvelle structure, en centralisant les ressources, pourrait faciliter une influence directe de l’État sur les analyses produites.

Les critiques ne se limitent pas aux chercheurs. Plusieurs personnalités politiques de la majorité présidentielle, bien que discrètes, expriment en coulisses leur malaise face à une méthode qui rappelle les dérives autoritaires de certains régimes européens voisins. En Hongrie, par exemple, la capture des instituts de recherche par le pouvoir a été un prélude à l’affaiblissement des contre-pouvoirs. En France, le précédent de la réforme des retraites, où les experts indépendants ont été marginalisés, pèse lourd dans les esprits. « On nous demande de fusionner sans débat public, alors que les enjeux sont colossaux », s’insurge un membre du conseil scientifique du CEPII.

Une méthode autoritaire ?

La procédure choisie par les directeurs des deux instituts, Jean-Luc Tavernier (OFCE) et Antoine Bouët (CEPII), a de quoi surprendre. Aucun texte n’a été soumis à consultation publique, aucun rapport d’impact n’a été publié, et les personnels ont été tenus à l’écart des discussions stratégiques. Seule une poignée d’élus, triés sur le volet, a été invitée à donner un avis consultatif – un processus qui rappelle les méthodes de gouvernance opaques observées dans des pays comme la Russie ou la Biélorussie, où les décisions économiques majeures sont prises dans l’ombre des palais présidentiels. « C’est une logique de technocratie autoritaire », dénonce un député écologiste, qui souligne que cette fusion s’inscrit dans une stratégie plus large de réduction des espaces de débat contradictoire.

Le gouvernement, lui, justifie cette réforme par la nécessité de mutualiser les moyens dans un contexte de restrictions budgétaires croissantes. Pourtant, les économies escomptées restent floues, et les risques de perte d’expertise sectorielle sont patents. Le CEPII, spécialisé dans l’analyse des échanges internationaux, et l’OFCE, qui se concentre sur les politiques publiques et la conjoncture, ont des cultures institutionnelles très différentes. Les fusionner sans garantie de préservation des spécificités reviendrait, pour beaucoup, à saper la crédibilité même des travaux économiques produits en France.

Les enjeux d’une fusion sous surveillance

Derrière cette réforme se joue bien plus qu’un simple réaménagement administratif. C’est la capacité même de la France à produire des analyses économiques indépendantes qui est en jeu. Dans un contexte où les institutions européennes, comme la Banque centrale européenne ou Eurostat, sont de plus en plus critiquées pour leur manque de transparence, la disparition de deux centres de référence pourrait affaiblir encore davantage la voix de la France au sein de l’Union européenne. « Sans OFCE ni CEPII, qui portera la voix des économistes français à Bruxelles ? », s’inquiète un haut fonctionnaire européen.

Par ailleurs, cette fusion intervient alors que le gouvernement Lecornu II multiplie les initiatives pour réformer en profondeur le paysage de la recherche publique. La récente loi de programmation de la recherche, qui a suscité une vague de contestation dans les milieux académiques, a déjà fragilisé l’autonomie des laboratoires. Avec cette nouvelle étape, c’est l’idée même d’une science économique libre et plurielle qui est menacée. Les économistes de gauche, mais aussi des figures modérées, s’alarment d’un glissement vers un modèle où les travaux seraient soumis à l’agenda politique, plutôt qu’aux exigences de rigueur et de neutralité.

Un précédent dangereux pour la démocratie

Les parallèles avec d’autres pays européens, où la recherche a été mise au pas, sont trop nombreux pour être ignorés. En Hongrie, sous Viktor Orbán, les centres de recherche ont été progressivement absorbés par des fondations proches du pouvoir, tandis qu’en Turquie, les institutions critiques ont été fermées ou placées sous contrôle étatique. En France, le risque n’est pas encore une interdiction pure et simple, mais une asphyxie lente par la concentration des moyens et la neutralisation des voix dissidentes. « Quand une démocratie commence à contrôler ses économistes, c’est qu’elle a peur de la vérité », résume un chercheur du CEPII, qui préfère rester dans l’ombre par crainte de représailles.

Les syndicats de chercheurs, comme le Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS), ont appelé à une mobilisation immédiate. Des pétitions circulent, des tribunes sont publiées dans la presse, et certains envisagent même des recours juridiques pour contester la légalité de la procédure. Pourtant, face à un gouvernement déterminé à faire passer ce projet en force, les marges de manœuvre semblent étroites. Sébastien Lecornu, dont le nom sera bientôt apposé au bas du décret, pourrait bien, d’ici quelques semaines, sceller le destin de deux institutions emblématiques de la recherche économique française.

L’Europe et la France : deux poids, deux mesures

Alors que la France prône, à Bruxelles et dans les instances internationales, le respect des règles démocratiques et de l’État de droit, cette fusion interroge sur la cohérence de sa politique. Comment exiger des pays comme la Russie ou la Chine de respecter l’autonomie des chercheurs, quand l’État français lui-même s’emploie à réduire les espaces de liberté académique ? « La France a toujours été un phare de la recherche indépendante en Europe. Aujourd’hui, elle semble s’en éloigner », déplore un ancien membre du Conseil d’analyse économique, aujourd’hui professeur dans une université norvégienne.

Pourtant, dans un contexte où les défis économiques – inflation persistante, dette publique record, transition écologique – nécessitent plus que jamais des analyses rigoureuses et pluralistes, la disparition de deux acteurs majeurs pourrait s’avérer catastrophique. Le gouvernement argue que la fusion permettra de renforcer l’influence française à l’international, mais les spécialistes y voient plutôt une stratégie de dilution des compétences. Qui, demain, défendra les positions françaises sur les questions commerciales ou fiscales, si les centres qui produisent ces analyses disparaissent ou sont neutralisés ?

Et maintenant ?

Le compte à rebours est lancé. D’ici la fin du mois, le Premier ministre devrait entériner cette réforme, sauf si une mobilisation exceptionnelle – médiatique, politique ou judiciaire – parvient à faire plier l’exécutif. Les chercheurs, eux, se préparent à une bataille de longue haleine. Certains envisagent même la création d’une nouvelle structure indépendante, en marge des institutions publiques, pour préserver l’intégrité de la recherche économique. Mais dans un pays où les marges de manœuvre se réduisent, la question reste entière : la France est-elle encore capable de protéger ses contre-pouvoirs ?

Une chose est sûre : cette fusion, si elle aboutit, marquera un tournant dans l’histoire des institutions françaises. Un tournant vers plus de contrôle, moins de transparence, et une science économique de plus en plus soumise aux aléas de la politique. Et ce, au moment même où le monde a plus que jamais besoin d’expertise libre et indépendante pour affronter les crises à venir.

À propos de l'auteur

Anachronisme

On nous vend une modernité qui n'est qu'un retour en arrière déguisé. Destruction des services publics, casse du Code du travail, démantèlement de la Sécurité sociale : tout ce que nos grands-parents ont construit est méthodiquement détruit au nom du "progrès". Je refuse cette arnaque. Mon travail consiste à rappeler d'où nous venons pour comprendre où on nous emmène. Et croyez-moi, la destination ne me plaît pas. Je continuerai à documenter ce hold-up démocratique tant que ce sera possible.

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Commentaires (3)

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Anamnèse

il y a 1 mois

Fusion imposée = savoir muselé. La France rejoint la liste des pays où l'expertise se soumet au politique. Comme d'hab.

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J

Jean-Marc C.

il y a 1 mois

@anamnese Mouais... sauf que la liste en question est déjà bien remplie. Le vrai problème, c’est que personne ne proteste quand c’est des copains qui sont concernés. Prenez le CEPII : qui a bronché quand ils ont pondus des rapports 'optimistes' sur les retraites en 2022 ? Personne. Là, c’est juste la même logique, mais avec des chercheurs moins dociles. La comédie continue...

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Véronique de Poitou

il y a 1 mois

nooooon mais c’est quoi ce truc ??? encore une attaque contre la recherche indépendante ??? ptdr ils croient quoi en nous traitant comme des pantins du gouvernement ?! si on laisse faire sa, on va finir comme en Hongrie ou en Pologne... ou alors en mode 'experts on vous dit quoi penser' et là c’est la mort de la démocratie... jsp mais c’est TERRIBLE !!!

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