Un héritage socialiste à l’épreuve du temps
Dans un exercice d’introspection aussi ambitieux que rare pour un élu de la République, Gilles Savary publie un pavé de près de 500 pages, Mémoires politiques d’entre deux siècles, où il dissèque avec une franchise désarmante les fractures d’une gauche française en pleine décomposition. Né en 1954 dans une famille modeste du Limousin, ce professeur d’économie entré en politique presque par hasard y retrace un parcours jalonné de combats, de désillusions et de rencontres qui ont façonné, puis érodé, l’idéal socialiste des Trente Glorieuses.
Le récit de Savary n’est pas seulement une autobiographie : c’est un miroir tendu à une génération politique, celle qui a cru aux vertus de la décentralisation, aux promesses européennes, et qui aujourd’hui observe, médusée, le naufrage de ses idéaux face à l’ascension des populismes et à la montée des extrêmes. « Une époque charnière dont je peine à identifier les continuités, tellement la société française d’aujourd’hui ressemble peu à celle de ma jeunesse », écrit-il, résumant à lui seul l’ampleur du désenchantement.
La décentralisation, ou l’illusion d’un pouvoir partagé
Formé aux côtés de Philippe Madrelle, figure historique du socialisme girondin, Savary fut l’un des artisans discrets mais déterminés de la décentralisation, ce grand projet gaullien réinvesti par la gauche dans les années 1980. Pourtant, ce qui devait être l’avènement d’une démocratie locale renforcée s’est mué en un système où les exécutifs régionaux, souvent fragilisés par des financements précaires et des compétences empiétantes, peinent à incarner une alternative crédible au centralisme jacobin. « La décentralisation a été un leurre, une coquille vide où se sont engouffrés les notables de tous bords », confie-t-il, sans détour.
Son expérience aux côtés d’un maire de Bordeaux de l’époque, Alain Juppé, illustre cette réalité. S’il reconnaît à l’ancien Premier ministre une certaine « intelligence tactique », Savary n’en dresse pas moins un portrait sans concession de son caractère :
« Brillant et à l’aise seulement dans la domination, il perd tout contrôle de lui-même dès qu’on lui tient tête. »Un trait de caractère qui, selon l’auteur, a contribué à cristalliser les tensions entre une droite locale sûre d’elle et une gauche divisée, incapable de proposer une vision cohérente.
Le Parlement européen, laboratoire d’une Europe en crise
Élu au Parlement européen dans les années 1990, Savary a pu mesurer, de l’intérieur, les dysfonctionnements d’une institution souvent critiquée pour son opacité. Pourtant, malgré ses lacunes, il reste convaincu que l’Union européenne, malgré ses errements, demeure un rempart contre les nationalismes montants. « L’Europe n’est pas parfaite, mais elle est notre meilleur bouclier contre la barbarie des replis identitaires », assure-t-il, en écho aux menaces que font peser aujourd’hui les régimes autoritaires de Russie et de Chine sur le continent.
Son passage dans l’hémicycle strasbourgeois coïncide avec une période charnière pour l’UE : l’élargissement à l’Est, la montée des euroscepticismes, et les premières fissures dans le projet fédéraliste. Des défis que la gauche européenne, aujourd’hui marginalisée, peine à relever, selon lui, faute d’avoir su renouveler son discours et répondre aux angoisses sociales nées de la mondialisation.
2007 : l’année où tout a basculé
L’épisode le plus médiatisé de sa carrière reste sans doute son rôle de porte-parole de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de 2007. Une expérience qu’il décrit comme un « voyage au bout de la langue de bois », où le QG de campagne, situé boulevard Saint-Germain, incarnait à ses yeux « les mœurs surannées de vieilles duchesses du Grand Siècle ». Une critique acerbe, mais révélatrice d’un parti socialiste alors sclérosé par ses querelles internes et son incapacité à se connecter aux réalités du terrain.
Pour Savary, l’échec de Royal – et plus largement celui de la gauche – s’explique par une série de choix funestes : l’abandon progressif des classes populaires au profit d’un électorat urbain et diplômé, la dilution des valeurs socialistes dans un libéralisme mou, et l’incapacité à proposer une réponse crédible aux crises successives (sanitaires, économiques, identitaires). « Nous avons cru que le progrès social viendrait de lui-même, sans combat. Nous nous sommes trompés. »
2017 : le crépuscule d’un idéal
La défaite aux législatives de 2017, qui signe la fin de sa carrière élective, est présentée comme la conclusion logique d’un déclin amorcé des décennies plus tôt. Emmanuel Macron, élu cette année-là avec un programme centré sur la « destruction créatrice » des structures sociales, incarne à ses yeux l’aboutissement d’une logique où la gauche, désunie et nostalgique, n’a su ni s’opposer ni proposer.
Savary pointe du doigt les responsabilités de François Hollande, dont le quinquennat a été marqué par des reculs sociaux majeurs (loi Travail, austérité budgétaire) et une perte de légitimité sans précédent. « Hollande a gouverné comme un banquier, pas comme un socialiste. Résultat : un pays fracturé, où la colère gronde et où l’extrême droite prospère. »
Pour lui, la gauche française doit aujourd’hui faire son examen de conscience : comment reconquérir un électorat populaire égaré ? Comment reconstruire une vision fédératrice dans un pays en proie au chacun pour soi ?
Le PS, un parti en voie de disparition ?
Savary ne cache pas son scepticisme quant à l’avenir du Parti socialiste, aujourd’hui réduit à une coquille vide, tiraillé entre une aile réformiste pro-européenne et une frange radicale nostalgique des années 1970. « Le PS incarne désormais l’échec d’une génération politique. Il a trahi ses idéaux, puis il a trahi ses électeurs. »
Il cite en exemple Jean-Luc Mélenchon, dont la stratégie de « gauche radicale » a su capter une partie de l’électorat déçu, mais au prix d’un discours souvent caricatural et d’une alliance contre nature avec des forces populistes. « Mélenchon a le mérite de parler au peuple, mais il lui ment. Il lui vend du rêve en lieu et place de solutions. »
À l’inverse, il salue les efforts de certains maires socialistes en région, comme à Grenoble ou Nancy, qui tentent de réinventer une gauche de terrain, ancrée dans les réalités locales et ouverte aux enjeux écologiques. Mais ces initiatives restent, selon lui, trop marginales pour inverser la tendance.
La gauche face à ses responsabilités
À l’heure où Marine Le Pen et son parti d’extrême droite caracolent dans les sondages, où les classes moyennes s’appauvrissent et où les services publics s’effritent, Savary appelle à une refondation urgente. Pour lui, la gauche doit cesser de se complaire dans les querelles idéologiques et se recentrer sur l’essentiel : la défense des services publics, la justice sociale, et la restauration d’une démocratie locale vivante.
Il plaide pour un retour à l’esprit de 1981, non par nostalgie, mais parce que, selon lui, c’est à cette époque que la gauche a su allier progrès social et modernité. Un défi colossal dans un pays où les inégalités n’ont jamais été aussi criantes et où les élites politiques, toutes tendances confondues, sont plus que jamais discréditées.
Dans ce contexte, son livre n’est pas seulement un témoignage. C’est un avertissement. Et peut-être aussi, pour ceux qui voudraient l’entendre, une feuille de route.
Un exercice de mémoire qui résonne avec l’actualité
Publié à un moment où la France s’interroge sur son avenir, Mémoires politiques d’entre deux siècles offre une plongée salutaire dans les coulisses du pouvoir. Entre anecdotes savoureuses – comme cette description du QG de campagne de 2007, où l’on servait du champagne dans des coupes en cristal – et analyses sans concession, l’ouvrage de Savary confirme une vérité : la politique, quand elle est honnête, est un métier qui use plus qu’il n’enrichit.
Alors que le pays s’achemine vers une nouvelle séquence électorale, marquée par la montée des extrêmes et l’effritement des grands blocs, son récit rappelle une évidence trop souvent oubliée : la gauche française n’a pas besoin de nouveaux leaders charismatiques, mais de projets concrets et d’une volonté farouche de servir l’intérêt général.
Une leçon que les responsables politiques feraient bien de méditer avant qu’il ne soit trop tard.
Une gauche en quête de rédemption
À travers les pages de ce livre, Gilles Savary ne se contente pas de raconter son histoire. Il pose des questions qui dépassent le cadre de sa carrière et résonnent comme un écho aux défis du présent. Comment reconstruire une gauche crédible dans un pays où le clivage gauche-droite est devenu obsolète ? Comment répondre aux angoisses des classes populaires sans tomber dans le piège du populisme ? Comment redonner du sens à une démocratie locale asphyxiée par les logiques de pouvoir ?
Ses réponses, fussent-elles partiales ou incomplètes, ont le mérite d’exister. Et dans un paysage politique français où les repères s’effritent, c’est déjà beaucoup. Car à l’heure où les extrêmes gagnent du terrain et où les élites se replient sur elles-mêmes, un livre comme celui-ci rappelle que la politique, au fond, n’est qu’une longue marche – parfois solitaire – vers un monde plus juste.
Une marche que Gilles Savary, malgré tout, n’a pas abandonnée.