Hongrie : une loi liberticide permet aux maires d’expulser les minorités

Par Decrescendo 20/03/2026 à 00:10
Hongrie : une loi liberticide permet aux maires d’expulser les minorités

Hongrie : une loi permet aux maires d’expulser les minorités sous prétexte de « vie normale ». À Pilis, des Roms chassés manu militari, tandis que l’UE reste silencieuse. Un apartheid localisé ou le signe d’une Europe en déroute démocratique ?

La Hongrie franchit un pas de plus vers l’autoritarisme municipal

Dans un village hongrois de moins de 12 000 habitants, une loi controversée permet désormais aux élus locaux de trier leurs administrés comme on trie du bétail. À Pilis, en pleine campagne hongroise, des familles roms se retrouvent expulsées manu militari sous prétexte de « vie normale », tandis que d’autres, plus aisées ou issues de la majorité ethnique, obtiennent sans difficulté le droit de s’installer. Ce texte, porté par le Premier ministre Viktor Orbán et son gouvernement d’extrême droite, s’inscrit dans une stratégie plus large de purification ethnique des territoires, dénoncée par les organisations de défense des droits humains.

Un arrêté municipal pour justifier la chasse aux Roms

Károli Losó et son épouse, membres de la minorité rom, avaient cru trouver refuge à Pilis en achetant une maison à prix réduit. Leur rêve a tourné au cauchemar en quelques semaines. Après une dispute avec une voisine – dont les motivations restent troubles –, le maire d’extrême droite Attila László leur a signifié leur expulsion sous 15 jours. « Il nous a dit que ça ne le regardait pas où nous irions, tant que nous quittions les lieux », raconte Losó, la voix tremblante. La mairie a racheté leur bien, mais l’argent ne suffit pas à effacer l’humiliation : « C’est du racisme à l’état pur. Dès qu’un Tzigane se présente, il est repoussé. »

Les critères d’installation à Pilis, officiellement motivés par la lutte contre la « criminalité » et le chômage, sont en réalité une coquille vide. Parler hongrois, ne pas avoir de casier judiciaire, disposer d’un emploi stable : des conditions que beaucoup de Roms, souvent discriminés à l’embauche et concentrés dans des quartiers défavorisés, ne peuvent remplir. La mairie, elle, se targue de vouloir « choisir ses voisins ». « Nous voulons des habitants qui mènent une vie normale », déclare Attila László, ancien fondateur d’une milice d’extrême droite, la Légion nationale, dont les méthodes rappellent étrangement celles des groupes paramilitaires des années 1930.

Une loi inspirée par l’idéologie orbanienne

Cette mesure s’inscrit dans le prolongement des politiques menées par Viktor Orbán depuis plus d’une décennie. Le Premier ministre hongrois, qui a fait de la lutte contre les « élites globales » et les minorités un pilier de son pouvoir, encourage depuis des années les municipalités à adopter des lois ségrégationnistes. Près de 200 communes hongroises appliquent désormais des règles similaires, allant du simple questionnaire discriminatoire à l’obligation de verser une caution financière pour s’installer. À Pilis, où les partis d’extrême droite dominent le conseil municipal, personne ne s’en émeut. Ferenc Krajnyák, un nouvel arrivant récemment autorisé à s’installer, se félicite même de ce système : « Ce certificat prouve que je mérite de vivre ici. Ce n’est pas de la discrimination, c’est de la sélection naturelle. »

Les défenseurs des droits humains, eux, y voient une stratégie calculée pour chasser les Roms des centres-villes et les reléguer dans des ghettos périphériques. « Orbán joue avec le feu, en normalisant des pratiques dignes des pires régimes du XXe siècle », s’indigne un militant de l’ONG Társaság a Szabadságjogokért (Association pour les droits civiques). « Ce n’est plus une question de politique locale, mais d’État de droit. La Hongrie bafoue allègrement les conventions internationales qu’elle a pourtant signées. »

Bruxelles reste sourd aux alertes

Malgré les condamnations répétées du Parlement européen et de la Cour européenne des droits de l’homme, Budapest persiste. Les institutions européennes, paralysées par les vetos hongrois au Conseil, peinent à réagir. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, a bien évoqué des « préoccupations », mais sans engager de sanctions concrètes. « L’UE a les moyens de faire plier Orbán, mais elle préfère fermer les yeux », déplore un diplomate français sous couvert d’anonymat. « Tant que la Hongrie bloque les décisions européennes et menace de veto, personne n’ose lui tenir tête. »

Cette impunité encourage d’autres pays du groupe de Visegrád à durcir leur législation. En Pologne, où le parti Droit et Justice (PiS) a longtemps copié les méthodes orbaniennes, des projets de lois similaires circulent. À Bratislava, le gouvernement de Robert Fico, allié d’Orbán, multiplie les discours xénophobes ciblant les Roms et les migrants. L’Europe centrale glisse doucement vers un modèle où la démocratie n’est plus qu’un mot creux, où les maires deviennent les nouveaux bourreaux des temps modernes.

La France, spectatrice impuissante ?

Face à cette dérive, Paris se contente de commentaires diplomatiques. « La France suit avec attention la situation en Hongrie, mais nous privilégions le dialogue », a déclaré Sébastien Lecornu, Premier ministre français, lors d’une conférence de presse le mois dernier. Pourtant, des associations comme La Ligue des droits de l’homme ou Amnesty International appellent à une réaction forte. « Comment peut-on laisser un pays membre de l’UE expulser des citoyens européens sous prétexte de leur origine ? », s’interroge une juriste spécialisée en droit européen. « La Hongrie montre l’exemple : si on ne réagit pas, demain, ce sera au tour de la France ou de l’Allemagne de voir des maires adopter des lois similaires. »

Les exemples ne manquent pas : en 2023, une proposition de loi portée par le Rassemblement National, visant à « réserver les logements sociaux aux Français de souche », avait fait scandale. Bien que rejetée, elle avait révélé une porosité inquiétante entre l’extrême droite française et les régimes autoritaires européens. « Orbán est un modèle pour une partie de la droite et de l’extrême droite française », rappelle un politologue. « Son discours sur la « défense de l’identité nationale » séduit une frange croissante de l’électorat. »

Un phénomène qui dépasse les frontières hongroises

Les méthodes utilisées à Pilis ne sont pas isolées. En Roumanie voisine, dans la région de Maramureș, des maires ont instauré des « quotas ethniques » pour l’attribution des logements sociaux. En Slovaquie, des communes exigent des nouveaux arrivants qu’ils signent une déclaration de « conformité culturelle ». L’Union européenne, qui se targue d’être le rempart des valeurs démocratiques, semble incapable de faire respecter ses propres principes. « Le problème n’est pas seulement hongrois, c’est européen », souligne un député européen écologiste. « Tant que l’UE ne conditionnera pas ses fonds structurels à des critères stricts en matière de droits humains, ces dérives continueront. »

À Pilis, la mairie justifie ses agissements par la nécessité de « préserver la cohésion sociale ». Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de chômage dans la commune a légèrement baissé depuis l’adoption de la loi, mais l’exode des Roms vers les bidonvilles environnants s’est accéléré. Les écoles locales, autrefois mixtes, se vident de leurs élèves roms, poussés vers des établissements de fortune. « On nous dit que c’est pour notre bien, mais en réalité, c’est un apartheid déguisé », témoigne une enseignante sous anonymat.

Que faire face à cette escalade ?

Les défenseurs des droits humains multiplient les recours. Un collectif d’avocats hongrois a saisi la Cour de justice de l’UE, arguant que la loi de Pilis viole la directive européenne sur l’égalité de traitement. « Nous espérons une décision rapide, mais nous savons que le chemin sera long », confie l’un d’eux. En attendant, les Roms de Hongrie vivent dans la peur. Károli Losó, lui, a trouvé refuge dans un village voisin, mais il sait que demain, un autre maire pourrait lui signifier de partir à son tour. « On nous traite comme des nuisibles. Un jour, il n’y aura plus d’endroit où aller. »

Face à cette réalité glaçante, l’Union européenne dispose pourtant d’outils. Le mécanisme de conditionnalité budgétaire, adopté en 2020 pour protéger l’État de droit, n’a jamais été appliqué à la Hongrie. « Si Bruxelles osait suspendre les fonds européens à Budapest, Orbán serait forcé de reculer », estime un haut fonctionnaire de la Commission. Mais pour l’instant, le silence persiste. L’Europe, qui se veut un phare de la démocratie, regarde ailleurs tandis que ses propres valeurs s’effritent sous ses yeux.

La Hongrie, laboratoire d’un autoritarisme assumé

Depuis 2010, Viktor Orbán a méthodiquement démantelé les contre-pouvoirs en Hongrie. La presse est muselée, la justice sous contrôle, et l’opposition réduite au silence. La loi de Pilis n’est que la dernière étape d’un projet politique bien plus vaste : transformer la Hongrie en une autocratie où les minorités n’ont plus leur place. « Orbán ne cherche pas seulement à rester au pouvoir, il veut refaçonner la société à son image », analyse un chercheur en sciences politiques. « Et il a trouvé dans les maires de petites communes le relais parfait pour imposer son idéologie. »

À l’approche des prochaines élections européennes, prévue en juin 2026, la question se pose : l’Union européenne peut-elle encore sauver la démocratie en Hongrie ? Ou est-elle trop affaiblie par ses divisions internes pour agir ? Une chose est sûre : si Bruxelles ne réagit pas, d’autres pays suivront l’exemple hongrois. Et demain, ce ne sera plus seulement des Roms qui seront expulsés de chez eux, mais peut-être tous ceux qui ne correspondront pas aux critères ethniques ou sociaux d’un maire en quête de pureté.

En attendant, à Pilis, le maire Attila László savoure sa victoire. « Nous avons enfin une commune propre, où vivent des gens responsables », se félicite-t-il. À des milliers de kilomètres de là, à Bruxelles, des fonctionnaires hochent la tête, impuissants. L’Europe, elle, continue de regarder ailleurs.

À propos de l'auteur

Decrescendo

J'ai couvert les manifestations contre la réforme des retraites, les Gilets jaunes, les soignants en colère. J'ai vu des CRS charger des infirmières. J'ai vu des préfets interdire des manifestations au mépris du droit. J'ai vu des ministres mentir effrontément à la télévision. Cette violence institutionnelle, je la dénonce sans relâche. On me traite parfois d'extrémiste parce que je rappelle simplement ce que dit la Constitution. Tant pis. Je préfère être un démocrate radical qu'un complice.

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