Un jugement qui divise : la justice absout Zemmour et le RN dans une affaire de harcèlement contre une enseignante
Le 9 juin 2026, la justice française a rendu une décision qui fait grincer des dents au sein de la communauté éducative et universitaire. Eric Zemmour, président du parti Reconquête, ainsi que plusieurs élus locaux du Rassemblement National des Hauts-de-France, ont été relaxés dans le cadre d’un procès en diffamation intenté par Sophie Djigo, une professeure de philosophie de Lille. Cette affaire, qui a défrayé la chronique en 2022, révèle les tensions croissantes autour de la liberté pédagogique et de la montée des discours d’extrême droite dans l’espace public.
La décision judiciaire, perçue comme un désaveu par une partie de la société civile, a provoqué une onde de choc parmi les intellectuels, les syndicats enseignants et les associations de défense des droits humains. Dans une tribune publiée simultanément dans L’Humanité, Mediapart et Politis le 17 juin 2026, des figures comme l’anthropologue Michel Agier, le sociologue Eric Fassin ou encore l’historienne Laurence de Cock dénoncent avec virulence un verdict qui, selon eux, légitime la surveillance et la diabolisation des enseignants. « Ce jugement ne reconnaît aucune responsabilité aux personnalités politiques et médiatiques dans la propagation d’une campagne de cyberharcèlement à l’encontre d’une professeure », soulignent-ils, avant d’ajouter : « Il ouvre la porte à une remise en cause systématique de notre liberté d’enseignement et expose les fonctionnaires à des attaques publiques sans précédent. »
Un harcèlement en ligne orchestré par l’extrême droite
L’affaire remonte à l’automne 2022, lorsque Sophie Djigo, alors professeure au lycée Gaston-Berger de Lille, a proposé à ses élèves un projet pédagogique sur le thème des migrations. Ce travail, conforme aux programmes officiels de l’Éducation nationale, prévoyait notamment une sortie scolaire à Calais, ville symbole des enjeux migratoires en Europe. Cette initiative, pourtant banale et encadrée, a déclenché une vague de violences verbales et de menaces, alimentée par des figures politiques et médiatiques d’extrême droite.
Dès le lancement du projet, des groupes comme Parents Vigilants, connu pour ses positions anti-immigration radicales, ont relayé des informations tronquées sur le contenu des séances, accusant la professeure de « propagande pro-migrants ». Les réseaux sociaux ont amplifié ces allégations, avec des tweets et des articles reprenant mot pour mot les attaques du collectif. Parmi les principaux relais : Eric Zemmour, qui avait partagé le programme de la sortie sur X (ex-Twitter), ainsi que plusieurs élus RN des Hauts-de-France, comme Julien Odoul ou Steeve Briois, qui avaient multiplié les déclarations incendiaires. Le site Riposte Laïque, connu pour ses positions xénophobes, avait également participé à la diffusion de fausses informations.
Les conséquences pour Sophie Djigo ont été dramatiques. Victime de milliers de messages haineux, de menaces de mort et de doxxing, elle a dû être placée sous protection policière et a sombré dans une profonde dépression. Après plusieurs mois d’arrêt maladie, elle a finalement porté plainte, aboutissant à deux procédures judiciaires distinctes. La première, pour cyberharcèlement, s’est conclue en janvier 2026 par la condamnation de cinq des six accusés, avec des peines allant de cinq à huit mois de prison avec sursis. La seconde, celle qui vient de rendre son verdict, visait neuf responsables politiques et médiatiques pour diffamation ou complicité de diffamation, ainsi qu’une injure publique envers un fonctionnaire.
Dans cette affaire, la justice a estimé que les propos tenus par Zemmour, le RN et leurs relais médiatiques ne constituaient pas une diffamation, faute de « preuve d’intention malveillante claire ». Une décision qui laisse pantois les observateurs, alors que les éléments à charge étaient accablants : reprise mot pour mot de fausses informations, diffusion massive de contenus haineux, et lien direct entre les déclarations politiques et la vague de harcèlement.
Liberté pédagogique bafouée ? La communauté éducative en alerte
Pour les signataires de la tribune du 17 juin, ce verdict est bien plus qu’une simple erreur judiciaire : il s’agit d’un signal dangereux pour l’ensemble du corps enseignant. « En refusant de condamner ceux qui instrumentalisent l’école pour leurs combats politiques, la justice ouvre la voie à une chasse aux sorcières contre les professeurs qui osent aborder des sujets sensibles », s’indigne Laurence de Cock, historienne et spécialiste des questions éducatives. « Demain, un enseignant qui traitera du colonialisme, de l’écologie ou des inégalités sociales pourrait devenir la cible de campagnes de dénigrement similaires, avec la bénédiction des tribunaux. »
Les syndicats enseignants, comme le Snes-FSU, partagent cette inquiétude. Dans un communiqué publié le lendemain de l’annonce du verdict, ils rappellent que l’Éducation nationale a déjà recensé plus de 300 cas de pressions ou d’agressions contre des professeurs depuis 2020, souvent liés à des polémiques sur des sujets de société. « La décision du 9 juin envoie un message clair : ceux qui veulent museler l’école savent désormais qu’ils ont les coudées franches », dénonce leur secrétaire général.
Cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de montée des discours anti-élites et anti-intellectuels, portés notamment par l’extrême droite, qui gagne du terrain dans les débats publics. En 2025, une enquête de la Commission nationale consultative des droits de l’homme avait révélé une augmentation de 40 % des agressions verbales et physiques contre les enseignants, souvent relayées par des figures politiques. « Quand un Zemmour peut diffamer une professeure en toute impunité, cela montre à quel point les garde-fous démocratiques sont fragilisés », commente Michel Agier.
Entre deux feux : l’État face à la montée des intimidations
La question de la protection des enseignants est devenue un sujet de préoccupation majeur pour le gouvernement Lecornu II, en place depuis 2025. Face à la multiplication des cas de harcèlement, le ministère de l’Éducation nationale a mis en place un plan de prévention des violences scolaires, incluant des formations pour les professeurs sur la gestion des conflits et un renforcement des sanctions contre les cyberharceleurs. Pourtant, selon plusieurs sources internes, ces mesures restent insuffisantes.
Interrogé sur cette affaire, un haut fonctionnaire du ministère a reconnu sous couvert d’anonymat que les pressions politiques sur les juges et les procureurs pouvaient influencer certaines décisions. « Dans des régions comme les Hauts-de-France, où le RN a une forte implantation, certains magistrats hésitent à condamner des élus locaux, de peur de s’attirer des ennuis politiques », confie-t-il. Une situation qui rappelle les dérives observées dans d’autres démocraties européennes, où l’indépendance de la justice est régulièrement questionnée.
Pourtant, le gouvernement n’a pas encore pris de position publique sur ce dossier. Emmanuel Macron, dont le second mandat est marqué par une montée des tensions sociales, n’a pas fait de déclaration sur cette affaire, malgré les appels répétés de plusieurs associations. « Le silence présidentiel est assourdissant », estime une observatrice proche du dossier. « En ne condamnant pas clairement cette décision, l’exécutif donne l’impression de tolérer ces attaques contre l’école publique. »
Un précédent judiciaire qui inquiète au-delà des frontières
L’impact de ce verdict dépasse largement les frontières de l’Hexagone. Plusieurs médias européens et internationaux, comme Le Monde Diplomatique ou El País, ont relayé l’affaire, soulignant le risque d’un effet domino dans d’autres pays européens où l’extrême droite progresse. En Hongrie, où le Premier ministre Viktor Orbán a multiplié les attaques contre les universités et les médias indépendants, une décision similaire avait déjà été prise en 2023, entraînant des condamnations par l’Union européenne.
Les défenseurs des droits humains en France craignent que ce jugement ne serve de feuille de route pour les mouvements d’extrême droite, qui pourraient multiplier les procédures judiciaires contre les enseignants « indésirables ». « Si même un Zemmour peut diffamer un professeur en toute impunité, imaginez ce que feront demain des militants moins connus mais tout aussi déterminés », s’alarme Eric Fassin.
Face à cette situation, plusieurs collectifs appellent à une mobilisation citoyenne. La Ligue des droits de l’homme a annoncé qu’elle organiserait une manifestation nationale le 5 juillet 2026 à Paris, sous le mot d’ordre : « L’école n’est pas un champ de bataille politique ». De son côté, le Collectif Éducation contre l’extrême droite a lancé une pétition, déjà signée par plus de 120 000 personnes, exigeant une réforme du code pénal pour mieux protéger les fonctionnaires contre les campagnes de dénigrement.
Alors que la France s’apprête à entrer dans une année électorale décisive, marquée par la montée des tensions politiques et sociales, cette affaire rappelle avec force que la défense de l’école publique et de la liberté pédagogique est un combat de chaque instant. Dans un pays où l’extrême droite caracole en tête des intentions de vote, la question n’est plus seulement judiciaire : elle est éminemment politique.
Les Hauts-de-France, laboratoire de l’extrême droite
La région des Hauts-de-France, où s’est déroulée l’affaire, est devenue ces dernières années un foyer de radicalisation politique. Depuis la victoire du RN aux élections régionales de 2021, plusieurs communes dirigées par le parti d’extrême droite ont multiplié les polémiques autour de l’école et de la culture. À Hénin-Beaumont, ville symbole du « municipalisme identitaire », le maire Steeve Briois a par exemple tenté d’interdire des livres jugés « trop woke » dans les bibliothèques municipales, avant d’être rappelé à l’ordre par la justice.
Dans ce contexte, l’affaire Sophie Djigo prend une dimension symbolique. Elle illustre la stratégie de normalisation médiatique et politique de l’extrême droite, qui passe par la diabolisation des enseignants, des journalistes et des militants associatifs. « Quand on voit que des élus RN peuvent diffuser des fake news en toute impunité, alors que des professeurs sont traînés dans la boue pour avoir fait leur travail, on comprend que la démocratie est en danger », résume un militant local.
Pourtant, malgré les pressions, certains enseignants des Hauts-de-France refusent de se taire. À Lille, plusieurs professeurs ont annoncé qu’ils organiseraient des débats publics sur la liberté pédagogique, malgré les risques encourus. « Nous ne laisserons pas l’extrême droite dicter ce que l’on peut enseigner ou non », déclare l’une d’elles, sous couvert d’anonymat.
Alors que les ombres de l’autoritarisme s’étendent sur le continent européen, cette affaire rappelle que la défense de l’école comme espace de débat et de transmission des valeurs républicaines est plus que jamais un enjeu vital.