L'Assemblée examine aujourd'hui l'infiltration de l'armée dans les collèges et lycées

Par Apophénie 26/03/2026 à 16:17
L'Assemblée examine aujourd'hui l'infiltration de l'armée dans les collèges et lycées

Assemblée examine aujourd’hui une proposition de loi controversée pour intégrer l’enseignement de la défense dès la 6e. Entre militarisation rampante et éducation à la paix, le débat fait rage.

Une proposition de loi controversée pour militariser l’école

L’Assemblée nationale examine ce jeudi 26 mars 2026 une proposition de loi portée par le député Christophe Blanchet (MoDem), visant à intégrer l’enseignement de la défense nationale dès la classe de 6e. Ce texte, adopté en commission grâce aux voix de la droite et du Rassemblement national, suscite une vive polémique quant à ses intentions réelles : s’agit-il d’éduquer les jeunes à la citoyenneté ou d’instiller une culture de la guerre dans les esprits ?

Un enseignement de la défense déjà existant… mais quasi inexistant

Selon le code de l’Éducation, l’enseignement des questions de défense est obligatoire depuis plus de vingt-cinq ans. Pourtant, force est de constater son absence criante dans les programmes scolaires. Christophe Blanchet, vice-président de l’Assemblée nationale et rapporteur du texte, justifie cette initiative par la nécessité de « restaurer l’esprit de défense » chez les élèves de collège et de lycée. « Ce n’est pas un cours en plus, mais une intégration transversale dans les matières existantes », assure-t-il. Les professeurs devraient ainsi aborder des thématiques comme la désinformation, les cybermenaces, la souveraineté énergétique ou agricole, en s’appuyant sur un référentiel ministériel.

Pourtant, derrière cette apparente modernité se profile une stratégie bien plus discutable : celle de faire intervenir des réservistes dans les établissements. Une mesure qui, pour ses détracteurs, relève davantage d’une opération de communication en faveur de l’institution militaire que d’une démarche pédagogique. « On s’arme moralement, c’est l’avenir de notre nation qui est en jeu », déclare Blanchet, soulignant que la défense nationale ne se limite pas à porter une arme, mais englobe aussi « l’esprit de résistance » face aux crises globales.

Une droite et l’extrême droite unies pour militariser l’école

Le texte a été adopté en commission par une alliance inédite entre la droite parlementaire et le Rassemblement national, un rapprochement qui en dit long sur la porosité idéologique entre ces deux forces. Marine Le Pen, figure de proue de l’extrême droite, a d’ailleurs salué une mesure « enfin cohérente avec les enjeux de sécurité nationale ». Une position qui contraste avec les critiques récurrentes de son parti contre les « élites déconnectées » et les « atteintes aux libertés ».

Pourtant, loin d’être une initiative isolée, cette proposition s’inscrit dans une dynamique plus large impulsée par l’exécutif. Le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, a publié cet hiver un guide encourageant les établissements à développer des partenariats avec les armées. Depuis 2015, des classes défense, parrainées par des unités militaires, se multiplient dans les académies. Une montée en puissance qui interroge : jusqu’où l’école doit-elle servir les intérêts stratégiques de l’État ?

Syndicats et pédagogues dénoncent une « militarisation rampante »

Le premier syndicat du second degré, le Snes-FSU, tire la sonnette d’alarme. « On observe une forme de militarisation insidieuse de l’école, où la réponse aux crises du monde serait systématiquement envisagée sous l’angle de la défense », s’alarme Sophie Vénétitay, sa secrétaire générale. Pour le syndicat, cette proposition de loi relève d’une dérive sécuritaire qui occulte les solutions diplomatiques, économiques ou écologiques, pourtant essentielles pour affronter les défis contemporains.

Les défenseurs de l’éducation à la paix, comme les associations Éducation sans frontières ou Les Mouvements de la Paix, rappellent que la France, signataire de la Convention relative aux droits de l’enfant, se doit de promouvoir une culture de la non-violence. « Enseigner la défense à 11 ans, c’est normaliser l’idée que la violence est une solution », ironise un enseignant d’histoire-géographie sous couvert d’anonymat. Les exemples étrangers où l’armée intervient précocement dans les écoles, comme aux États-Unis ou en Russie, sont souvent cités pour illustrer les risques d’une telle dérive.

Un contexte géopolitique explosif, un prétexte pour muscler l’appareil sécuritaire

Le gouvernement Sébastien Lecornu II justifie cette réforme par l’aggravation des tensions internationales, citant en exemple les cyberattaques attribuées à la Russie, les menaces terroristes persistantes, ou encore les tensions en mer de Chine méridionale. Pourtant, au-delà des discours officiels, certains y voient une manœuvre pour détourner l’attention des difficultés sociales et économiques qui minent le pays.

La Chine, souvent pointée du doigt pour ses ambitions expansionnistes, et les États-Unis, critiqués pour leur politique interventionniste, servent de repoussoir pour justifier cette militarisation de l’école. Pourtant, ces mêmes pays recourent massivement à l’éducation civique et à la prévention des conflits, loin des logiques guerrières prônées par cette proposition.

L’Union européenne, une alternative crédible à cette logique belliciste ?

Face à cette orientation, certains plaident pour une approche européenne, où la défense ne serait pas synonyme de préparation au conflit, mais d’autonomie stratégique et de coopération. Emmanuel Macron, dans ses discours sur la souveraineté européenne, avait pourtant évoqué la nécessité d’éduquer les jeunes générations à une « défense intelligente », intégrant les enjeux climatiques et démocratiques. Un discours qui, pour l’instant, peine à se concrétiser.

Les partisans d’une école ouverte sur le monde rappellent que les défis majeurs de demain – réchauffement climatique, migrations, inégalités – ne se résoudront pas par des défilés militaires, mais par des politiques multilatérales. « La vraie défense de la France, c’est sa capacité à construire des alliances solides, pas à éduquer des enfants à devenir des soldats », estime un membre de la Ligue des droits de l’Homme.

Les réserves militaires, nouvelle coqueluche des établissements ?

Parmi les mesures phares de la proposition de loi, l’intervention de réservistes dans les salles de classe cristallise les tensions. Pour ses défenseurs, ces militaires à temps partiel incarneraient une « pédagogie concrète », mêlant expérience du terrain et transmission des valeurs républicaines. Pourtant, les syndicats enseignants y voient une intrusion des armées dans un espace éducatif déjà fragilisé par les coupes budgétaires.

Le ministère des Armées, dirigé par un proche du président Macron, a d’ailleurs renforcé ses partenariats avec l’Éducation nationale, multipliant les conventions avec les rectorats. En 2025, plus de 300 établissements scolaires bénéficiaient déjà de ce dispositif, avec des interventions ciblant notamment les classes de 3e et de 2nde. Une généralisation qui pose question : qui contrôle le contenu de ces interventions ? Existe-t-il un risque de propagande déguisée sous couvert de pédagogie ?

Pour les opposants, cette militarisation progressive de l’école s’inscrit dans une logique plus large de normalisation de l’état d’urgence. Depuis les attentats de 2015, les mesures sécuritaires n’ont cessé de se multiplier, des fouilles dans les lycées aux collaborations accrues entre police et établissements. Une tendance qui, selon les critiques, favorise une société où la surveillance et la discipline priment sur la liberté et la pensée critique.

Et si la solution venait… des manuels scolaires ?

Face au flou entourant cette réforme, certains enseignants proposent des alternatives. Le collectif Les Cahiers pédagogiques a ainsi élaboré des ressources pour aborder les enjeux de défense sans tomber dans la glorification de la guerre. Leurs fiches pédagogiques, testées dans plusieurs académies, misent sur l’analyse critique des conflits, l’étude des conflits oubliés, ou encore les solutions diplomatiques.

Une approche qui contraste avec les programmes officiels, souvent centrés sur l’histoire militaire française, au détriment d’une vision plus large des relations internationales. « Il ne s’agit pas d’ignorer la défense, mais de la replacer dans un cadre plus global, où la paix et la coopération occupent une place centrale », explique une professeure d’histoire en Seine-Saint-Denis.

Un débat qui dépasse l’école

Au-delà des salles de classe, c’est toute la société française qui semble divisée. D’un côté, ceux qui estiment que face à la montée des périls – terrorisme, cybermenaces, tensions géopolitiques –, l’école doit préparer les jeunes à défendre les valeurs de la République. De l’autre, ceux qui y voient une instrumentalisation dangereuse, au service d’une vision sécuritaire et répressive de la citoyenneté.

Le vote de ce jeudi à l’Assemblée pourrait donc faire jurisprudence. Si la proposition est adoptée, elle ouvrira la voie à une généralisation de ces dispositifs dans tout le pays. Dans le cas contraire, elle alimentera le débat sur l’équilibre à trouver entre sécurité et liberté, entre préparation aux conflits et construction d’une paix durable.

Une chose est sûre : dans une France où les fractures sociales et politiques ne cessent de s’élargir, l’école reste un terrain de bataille idéologique comme un autre.

À propos de l'auteur

Apophénie

Les conflits d'intérêts gangrènent notre démocratie et personne n'en parle. Des ministres qui pantouflent dans le privé, des lobbies qui rédigent les lois, des hauts fonctionnaires qui naviguent entre cabinets ministériels et conseils d'administration. Je traque ces connexions, je les documente, je les expose. On m'accuse parfois de complotisme – l'insulte facile pour discréditer ceux qui posent des questions gênantes. Mais les faits sont têtus. Et ils incriminent notre belle République.

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Commentaires (5)

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Nolwenn de Nivernais

il y a 52 minutes

Faut arrêter avec cette manie de tout militariser sous prétexte de sécurité... On a déjà les réservistes dans les écoles depuis 2016, et maintenant on veut en faire un truc systématique ? Du coup, c'est quoi la prochaine étape ? Les lycées en caserne ?

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NightReader93

il y a 17 minutes

@nolwenn-de-nivernais Tu exagères un peu non ? Le but c'est pas de transformer les collèges en bases militaires, mais de sensibiliser les jeunes à des valeurs comme la discipline ou l'engagement. Après, je suis d'accord que le terme "infiltration" est mal choisi...

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Gavroche

il y a 1 heure

sa me fait penser aux jeunesses hitlériennes ptdr... bon ok c'est pas pareil mais quand même...

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Robert T.

il y a 2 heures

Cette proposition fait écho à la loi de programmation militaire de 2019 qui prévoyait déjà un renforcement du lien armée-jeunesse. La différence ? Aujourd’hui, on parle d’intégration dès le collège, soit 2 ans plus tôt que le plan initial. Un choix qui pose question sur l’idéologie derrière cette mesure.

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Ophélie

il y a 2 heures

Nooooon mais sérieux ??? ils veulent transformer nos ados en petits soldats dès la 6e maintenant ??? md la honte...

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