Le Parti socialiste réinvente son identité avec un projet présidentiel ambitieux
En pleine crise des services publics et face à l’ascension persistante des forces d’extrême droite, le Parti socialiste (PS) tente un retour en grâce sur la scène politique française. Mercredi 22 avril 2026, les militants du parti ont été conviés à débattre d’un projet présidentiel de 144 pages, fruit d’une réflexion collective visant à redéfinir le rapport entre État, marché et citoyens. Un texte qui marque une rupture avec des années d’atonie programmatique et qui s’inscrit dans une dynamique de réappropriation des enjeux sociaux-démocrates, souvent phagocytés par les logiques néolibérales des gouvernements successifs.
Depuis des décennies, le PS peine à proposer une alternative crédible à l’ultralibéralisme dominant, entre renoncements idéologiques et divisions internes. Pourtant, ce projet, porté notamment par des figures comme Boris Vallaud, semble enfin rompre avec cette stagnation. Le cœur de sa proposition ? La « démarchandisation », un concept longtemps marginalisé, qui vise à soustraire des secteurs clés du marché pour les replacer sous le contrôle de l’intérêt général.
La démarchandisation : un concept réinventé pour le XXIe siècle
La démarchandisation, terme qui évoque les combats altermondialistes des années 2000 ou les propositions d’Arnaud Montebourg en 2012, fait ici son retour sous une forme actualisée. Elle ne se contente plus de dénoncer les excès du capitalisme, mais propose des mesures concrètes pour en limiter la sphère d’influence. L’objectif ? Extraire du marché les biens et services considérés comme indispensables à la cohésion sociale : accès à l’eau, santé, éducation, prise en charge du grand âge, ou encore logement.
Pour les socialistes, il ne s’agit pas d’un rejet pur et simple du marché, mais d’une domestication de ses excès. Comme le souligne Boris Vallaud,
« Il ne s’agit pas d’abolir le marché, mais d’empêcher que la logique du profit ne s’impose partout. »Une distinction cruciale, qui rappelle la position de Lionel Jospin à la fin des années 1990 : « Oui à l’économie de marché, non à la société de marché. » Une formule qui semble enfin trouver un écho concret au sein du PS, après un quart de siècle de flou idéologique.
Concrètement, la démarchandisation se traduirait par des régies publiques pour l’eau, des Ehpad et crèches gérés par des associations ou des collectivités, ou encore des modèles coopératifs pour le logement. Une approche qui s’inscrit dans la continuité de l’économie sociale et solidaire, tout en renforçant le rôle de l’État dans la régulation des secteurs stratégiques.
Un projet inspiré par l’urgence sociale et écologique
Ce texte ne se limite pas à une réflexion théorique. Il répond à des enjeux immédiats, tant sur le plan social qu’écologique. Face à la hausse des prix de l’énergie, à la détérioration des services publics et aux dérives d’un capitalisme débridé, le PS mise sur la démarchandisation pour redonner du pouvoir d’achat aux ménages et restaurer la confiance dans les institutions.
La bifurcation écologique, autre pilier du projet, s’articule avec cette volonté de réencastrer l’économie dans le social. Le PS propose ainsi de sortir progressivement des énergies fossiles, tout en développant des alternatives locales et solidaires. Une approche qui contraste avec la politique énergétique actuelle, largement dépendante des fluctuations géopolitiques, comme en témoignent les tensions récurrentes dans le détroit d’Ormuz, où les tensions entre l’Iran et les puissances occidentales menacent la stabilité des approvisionnements.
Parmi les mesures phares, la taxe Zucman – du nom de l’économiste Gabriel Zucman – revient en force. Cette proposition, qui vise à taxer les superprofits des multinationales et les grandes fortunes, s’inscrit dans une logique de justice fiscale et de redistribution. Une idée qui trouve un écho particulier dans un contexte où les inégalités sociales n’ont jamais été aussi marquées, sous le quinquennat d’Emmanuel Macron et de son Premier ministre, Sébastien Lecornu.
Entre héritage jospinien et modernité, le PS tente de se réinventer
Ce projet présidentiel marque une tentative de renouer avec l’héritage du Jospin des années 1990, période où le PS assumait encore un discours social-démocrate ambitieux. Depuis, le parti a trop souvent cédé aux sirènes du libéralisme modéré, se contentant de mesures cosmétiques ou de compromis avec la droite. Pourtant, l’urgence est là : avec la montée en puissance du Rassemblement National et l’affaiblissement des forces progressistes, le PS doit impérativement proposer une alternative crédible pour 2027.
La démarchandisation s’inscrit dans cette dynamique. Elle ne se contente pas de critiquer le capitalisme, mais propose des solutions pragmatiques pour en réformer les excès. Une approche qui pourrait séduire une partie de l’électorat déçu par les politiques libérales, mais aussi par les postures radicales de la gauche non social-démocrate.
Pourtant, des questions persistent. Comment concilier cette volonté de démarchandisation avec les contraintes budgétaires de l’État ? Faut-il aller jusqu’à la nationalisation de certains secteurs, ou se contenter de régulations renforcées ? Autant de débats qui devraient animer les discussions internes au PS dans les mois à venir.
La gauche plurielle face à l’épreuve des alliances
Ce projet intervient à un moment charnière pour la gauche française. Avec près de quarante élus de gauche, dont Yannick Jadot et Raphaël Glucksmann, qui appellent à « un projet crédible » face au RN, le PS doit désormais composer avec ses alliés potentiels. Une stratégie des partis pour 2027 qui s’annonce complexe, dans un paysage politique toujours plus fragmenté.
Les divisions persistent entre les tenants d’un socialisme réformiste et ceux qui prônent une rupture plus radicale avec le système. Pourtant, l’urgence impose une unité de façade, au moins jusqu’à la prochaine élection présidentielle. Le PS, qui a longtemps été le parti pivot de la gauche, doit désormais prouver qu’il reste capable de fédérer au-delà de ses bases traditionnelles.
Un souffle nouveau pour la social-démocratie française ?Si ce projet présidentiel est loin d’être parfait, il représente une preuve de vie intellectuelle pour un parti qui, ces dernières années, a souvent semblé en perte de repères. La démarchandisation, en recentrant le débat sur la place du marché dans notre société, offre une piste pour reconstruire une alternative sociale-démocrate crédible.
Reste à savoir si le PS parviendra à transformer ces idées en un programme capable de mobiliser au-delà de ses militants. Une chose est sûre : dans un contexte où les inégalités explosent et où les services publics se dégradent, la question du rapport entre marché et société n’a jamais été aussi cruciale. Et le PS, en relançant ce débat, se donne au moins une chance de redevenir un acteur clé du jeu politique français.
En toile de fond : les défis d’une gauche en reconstruction
Alors que la France fait face à des crises multiples – crise des finances publiques, crise des dérives sécuritaires, montée des violences politiques –, le PS a l’opportunité de se repositionner comme le garant des valeurs républicaines et de la justice sociale. Mais pour cela, il devra aller au-delà des discours et proposer des réponses concrètes aux préoccupations des Français.
La démarchandisation, si elle est bien menée, pourrait être le socle d’un nouveau contrat social, où l’économie serait au service de l’humain, et non l’inverse. Un défi de taille, mais qui, pour la première fois depuis des années, semble enfin à portée de main.