Un coup de pouce fiscal bienvenu pour les géants économiques, au détriment des services publics ?
Alors que le débat budgétaire s’apprête à s’ouvrir à l’Assemblée nationale dans un contexte économique déjà tendu, le Premier ministre Sébastien Lecornu a choisi de s’adresser directement aux chefs d’entreprise pour leur promettre une série de mesures avantageuses. Dans une lettre datée du 9 septembre 2026, rendue publique après une fuite dans la presse, il a formellement engagé son gouvernement à ne pas instaurer de nouvel impôt, tout en annonçant une réduction significative de la contribution exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés qui frappe les très grandes entreprises depuis l’adoption du projet de loi de finances 2025.
Cette annonce, loin d’être anodine, intervient dans un contexte où les finances publiques restent sous haute tension. Les recettes fiscales, déjà fragilisées par des années de politiques d’austérité et de cadeaux aux plus aisés, risquent de seContracter davantage avec cette décision. Les critiques fusent déjà : et si cette mesure venait aggraver les inégalités déjà criantes entre les grandes fortunes et les classes moyennes et populaires ?
Une surtaxe « exceptionnelle » qui ne l’était bientôt plus
Introduite initialement comme une réponse temporaire à une situation économique jugée urgente, la contribution exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés (CIS) devait, selon ses défenseurs, ne concerner que les très grandes entreprises réalisant plus de 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Pourtant, son caractère « exceptionnel » a été rapidement remis en question par les économistes, qui soulignent que les bénéfices records des multinationales françaises – dopés par des années de réductions d’impôts et d’optimisation fiscale agressive – n’avaient rien d’exceptionnel.
« Ce qui est exceptionnel doit rester exceptionnel », a justifié Sébastien Lecornu dans sa missive, comme si la crise sociale et budgétaire que traverse le pays n’était qu’un épiphénomène passager. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : les 100 plus grandes entreprises françaises ont enregistré un bénéfice net cumulé de plus de 120 milliards d’euros en 2025, tandis que les services publics, eux, subissaient des coupes budgétaires sans précédent. Une situation qui interroge sur l’équité d’un système fiscal toujours plus généreux envers les plus riches.
Cette décision s’inscrit dans une logique plus large de concurrence fiscale entre États, où les gouvernements européens, sous la pression des lobbies industriels, s’évertuent à réduire les prélèvements pour attirer les investissements. Une stratégie dangereuse, selon les économistes de gauche, qui rappelle les excès du dumping fiscal pratiqué par certains pays de l’Union européenne, comme la Hongrie, souvent pointée du doigt pour ses taux d’imposition dérisoires sur les entreprises.
Le « pacte Papin » : une nouvelle aubaine pour les patrons ?
Parmi les autres annonces de Sébastien Lecornu, la création d’un « pacte Papin » – du nom d’un haut fonctionnaire proche du pouvoir – vise officiellement à « faciliter la reprise des entreprises », notamment via leur transmission aux salariés. Un discours qui sonne creux pour les syndicats, qui y voient plutôt une nouvelle opération de communication destinée à masquer l’absence de véritables réformes structurelles.
Ce « pacte » s’ajoute au pacte Dutreil, un dispositif déjà controversé qui permet aux entreprises familiales de bénéficier de réductions massives sur les droits de succession. Une mesure, selon ses détracteurs, qui ne fait que renforcer l’héritocratie économique et priver l’État de ressources essentielles pour financer les services publics. Et si, plutôt que de multiplier les cadeaux fiscaux, le gouvernement s’attaquait enfin à l’évasion fiscale, qui prive chaque année la France de dizaines de milliards d’euros ?
Les détails de ce nouveau dispositif restent flous, mais son objectif affiché – « faciliter la transmission des entreprises » – interroge. Dans un pays où les petites et moyennes entreprises représentent l’essentiel du tissu économique et où les salariés-associés sont encore une exception, cette mesure semble avant tout destinée à servir les intérêts des grands patrons, toujours prompts à brandir le spectre de la « transmission » pour justifier de nouvelles exonérations.
L’apprentissage et l’administration : deux cibles opposées
Sur un autre registre, Sébastien Lecornu a promis que les aides à l’embauche d’apprentis seraient préservées, une annonce qui a été saluée par les organisations patronales. Pourtant, cette mesure s’inscrit dans une logique de flexibilisation du marché du travail, où les jeunes sont souvent cantonnés à des emplois précaires et mal rémunérés. Une politique qui, loin de favoriser l’insertion professionnelle, contribue à maintenir une main-d’œuvre docile et sous-payée.
En revanche, le Premier ministre a annoncé une mesure plus originale – et potentiellement dangereuse : l’instauration d’un principe de « silence vaut accord ». Concrètement, si l’administration fiscale ne répond pas à une demande d’une entreprise sous trois mois, celle-ci sera réputée acceptée. Une réforme qui, selon ses partisans, vise à simplifier les démarches administratives. Pourtant, dans un contexte où les contrôles fiscaux sont déjà notoirement insuffisants – notamment pour les grandes entreprises –, cette mesure risque de favoriser les abus et de priver l’État de ressources précieuses.
« Demain, l’administration devra elle aussi assumer le coût de son silence », a déclaré Sébastien Lecornu, comme si les fonctionnaires, déjà sous-financés et surchargés, étaient les seuls responsables des dysfonctionnements de l’État. Une rhétorique commode pour justifier le démantèlement progressif des services publics au profit d’un secteur privé toujours plus vorace.
Un budget 2027 sous le signe de l’austérité pour les uns, des privilèges pour les autres
Alors que le gouvernement prépare le budget 2027, les annonces de Sébastien Lecornu confirment une tendance lourde : les très grandes entreprises et les plus aisés continueront de bénéficier de généreuses exemptions fiscales, tandis que les classes moyennes et populaires devront se contenter de mesures cosmétiques, voire de nouvelles restrictions budgétaires.
Cette politique, qui s’inscrit dans la continuité des gouvernements précédents, rappelle étrangement les plans d’austérité imposés par le Fonds monétaire international dans les pays en développement. Pourtant, la France n’est pas un pays du Sud global : elle dispose de ressources suffisantes pour financer un modèle social ambitieux, à condition de mettre fin aux cadeaux fiscaux et de lutter efficacement contre la fraude et l’évasion fiscale.
Les prochains mois s’annoncent donc cruciaux. Alors que les manifestations contre la réforme des retraites et les coupes budgétaires se multiplient, le gouvernement devra justifier ses choix. Mais une chose est sûre : avec des promesses comme celles de Sébastien Lecornu, la colère sociale n’est pas près de s’éteindre.
L’Europe, grande absente d’un débat pourtant crucial
Dans un contexte où l’Union européenne tente tant bien que mal de mettre en place une taxe minimale sur les multinationales, les annonces françaises apparaissent comme un camouflet pour Bruxelles. En réduisant la pression fiscale sur les grandes entreprises, la France sabote en effet les efforts européens pour instaurer une fiscalité plus juste et plus transparente.
Pourtant, des pays comme le Brésil ou le Canada ont montré qu’il était possible de concilier attractivité économique et justice fiscale. Mais à Paris, on préfère visiblement jouer les trouble-fêtes, au risque de fragiliser un peu plus l’équilibre budgétaire du pays et la cohésion sociale.
Le débat budgétaire qui s’ouvre s’annonce donc comme un test de résistance pour le gouvernement. Entre les promesses faites aux entreprises et les réalités économiques, le fossé ne cesse de se creuser. Et si, plutôt que de céder aux pressions des lobbies, Sébastien Lecornu et son équipe décidaient enfin de placer l’intérêt général au-dessus des intérêts particuliers ?
La réponse, elle, se jouera dans les urnes… et dans la rue.