En Saxe-Anhalt, l’AfD pulvérise les records et relance le débat sur la montée des extrêmes
Un vent mauvais souffle sur l’Europe. En Saxe-Anhalt, bastion industriel en déclin, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a enregistré dimanche 6 septembre un score historique : 43,8 % des voix, plus du double de son résultat de 2019. Un séisme politique qui dépasse les frontières allemandes et interroge la santé démocratique du continent. Si le Land saxon ne représente qu’une petite région aux pouvoirs limités, son impact symbolique est dévastateur : l’extrême droite, longtemps marginalisée pour son passé trouble, s’impose désormais comme une force incontournable, voire hégémonique.
Pour les observateurs, cette victoire n’est pas une simple anomalie locale. Elle révèle une mutation profonde des sociétés européennes, où la défiance envers les élites, la peur de l’immigration et le rejet des politiques progressistes semblent avoir pris le pas sur les valeurs de tolérance et de solidarité. « Si l’Allemagne, de par son histoire, a longtemps résisté à cette dynamique, l’AfD démontre que même dans ce pays, le terreau est désormais fertile pour l’extrémisme », analyse Sabine Volk, politologue à l’université de Tübingen. Une conclusion qui glace le sang des défenseurs de la démocratie.
Un programme radical qui séduit une partie de l’électorat
Derrière ce score se cache un programme qui donne le vertige. L’AfD saxonne prône la ségrégation scolaire des enfants de migrants, l’interdiction des symboles LGBT+, la suppression de l’audiovisuel public et, surtout, une politique de « remigration » forcée des populations immigrées. Des mesures qui, selon les spécialistes, placent le parti « parmi les mouvements les plus radicaux d’Europe ». « Aujourd’hui, l’AfD n’est plus un simple parti eurosceptique, mais une formation dont les racines idéologiques plongent dans l’extrémisme d’extrême droite, voire nazifiant », souligne Valérie Dubslaff, enseignante-chercheuse à Rennes 2.
Pourtant, cette radicalisation assumée n’a pas effrayé une partie de l’électorat. Au contraire, l’AfD a su mobiliser les abstentionnistes comme aucun autre parti. Avec une participation record de 77,8 %, elle a capté 157 000 voix supplémentaires par rapport à 2019, soit plus du double de ce qu’ont gagné ensemble la CDU, le SPD, les Verts et la Gauche réunis. « Ce n’est pas un hasard : le parti a exploité le récit du déclin, celui d’une Allemagne qui aurait perdu sa grandeur d’antan », explique Julius Kölzer, chercheur en sciences politiques. Un discours qui résonne particulièrement dans les régions rurales, frappées par la désindustrialisation et la fuite des jeunes.
Autre atout de l’AfD : le choix d’un leader charismatique et jeune, Ulrich Siegmund, en opposition avec des figures plus controversées comme Alice Weidel. Siegmund incarne une image renouvelée de l’extrême droite allemande, loin des clichés des années 1990. « Il a su incarner une colère sociale sans tomber dans les excès verbaux qui ont souvent desservi ses prédécesseurs », relève Sabine Volk. Une stratégie payante, qui a permis à l’AfD de séduire au-delà de son électorat traditionnel.
En Europe, l’effet domino commence
Le succès saxon a immédiatement été salué par les partis frères du continent. En Hongrie, Viktor Orbán a salué sur X « une soirée mémorable pour l’Allemagne et l’Europe ». En Espagne, Santiago Abascal, leader de Vox, y a vu « un grand espoir ». Même Éric Zemmour, figure de proue de Reconquête en France, a évoqué « l’heure de vérité ». Partout, les formations d’extrême droite y puisent une légitimité nouvelle.
En France, pourtant, le Rassemblement national (RN) observe la situation avec prudence. Marine Le Pen avait rompu ses liens avec l’AfD en 2024 après des propos d’un de ses cadres sur les Waffen-SS, une décision qui illustre les tensions au sein de la droite radicale européenne. « Les électeurs plus âgés, sur lesquels Marine Le Pen compte pour accéder à l’Élysée, sont effrayés par la radicalité de l’AfD », analyse Mujtaba Rahman, directeur d’Eurasia Group. « Les signes de basculement à l’extrême droite sont bienvenus, mais ses excès leur font peur ».
Pourtant, en coulisses, le RN ne cache pas son admiration pour la stratégie saxonne. « Les partis traditionnels ne peuvent plus stopper la montée de l’extrême droite avec des incantations », lâche un cadre du parti. Une analyse partagée par de nombreux analystes, pour qui les démocraties libérales sont désormais en état d’urgence.
Un modèle transposable ? Le débat fait rage
Si l’AfD a su tirer profit d’un contexte local – une région en déclin économique et culturel –, son succès pose une question : ses méthodes peuvent-elles être reproduites ailleurs ? Rien n’est moins sûr. En Allemagne de l’Ouest, plus riche et peuplée, l’AfD plafonne autour de 20 % dans les sondages. Le cordon sanitaire maintenu par les autres partis limite pour l’instant son ascension au niveau national. « La Saxe-Anhalt est un cas d’école, mais pas un modèle universel », tempère Sabine Volk.
Pourtant, certains partis européens n’hésitent pas à s’en inspirer. En Italie, la Première ministre Giorgia Meloni, bien que moins radicale, évite soigneusement de commenter la victoire saxonne. En Finlande, la cheffe du Parti des Finlandais a évoqué « la pire tourmente politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ». Un aveu de faiblesse qui en dit long sur l’inquiétude grandissante.
En Europe de l’Est, où l’extrême droite est déjà au pouvoir en Hongrie et en Pologne, la dynamique saxonne est perçue comme un encouragement. « L’AfD a prouvé qu’on peut gagner sans se modérer, en assumant pleinement ses positions », note un analyste basé à Bruxelles. Une perspective terrifiante pour les défenseurs de l’État de droit.
L’Union européenne face à son plus grand défi
Cette avancée de l’extrême droite en Allemagne intervient alors que l’Union européenne traverse une période de profondes tensions. Entre les divisions sur l’État de droit, les pressions migratoires et les menaces de désengagement des États membres, le projet européen semble plus fragile que jamais. La victoire saxonne ajoute une couche de complexité : comment concilier les valeurs démocratiques avec la montée des forces illibérales ?
« L’Europe doit réagir vite, avant que ce phénomène ne devienne incontrôlable », alerte un haut fonctionnaire européen sous couvert d’anonymat. Pourtant, les divisions entre États membres – notamment sur la Hongrie de Viktor Orbán, dont les positions sont de plus en plus proches de celles de l’AfD – compliquent toute réponse coordonnée.
En France, le gouvernement Lecornu II, confronté à une montée des tensions sociales et à une défiance croissante envers les institutions, observe ce séisme avec inquiétude. « La radicalisation n’est pas une fatalité, mais elle exige des réponses claires en matière de sécurité, d’immigration et de justice sociale », déclarait récemment un ministre sous couvert d’anonymat. Des mots qui peinent à convaincre une partie de l’opinion, de plus en plus séduite par les discours de rejet.
Demain, l’Europe basculera-t-elle ?
Une chose est certaine : le résultat saxon marque un tournant. Après des décennies de diabolisation, l’extrême droite allemande a prouvé qu’elle pouvait séduire une majorité d’électeurs sans renoncer à ses fondamentaux. Une leçon que les partis modérés, en Allemagne comme ailleurs, devront méditer.
Pour l’instant, les démocraties européennes résistent encore. Mais pour combien de temps ? « Ce n’est qu’une question de temps avant que d’autres régions ou pays ne suivent le même chemin », prédit un politologue parisien. « Le vrai danger n’est pas l’AfD en soi, mais l’indifférence qu’elle provoque chez ceux qui devraient la combattre. »
Dans les rues de Magdebourg ou de Halle, les drapeaux noirs, blancs et rouges de l’AfD flottent déjà. En Europe, le compte à rebours est lancé.
L’Allemagne à l’épreuve de son passé
L’ascension de l’AfD en Saxe-Anhalt ravive aussi un débat plus ancien : celui de la mémoire historique allemande. Comment un pays qui a payé si cher le nazisme peut-il aujourd’hui voir l’extrême droite s’installer au pouvoir ? Pour les historiens, la réponse est à chercher dans l’érosion progressive de la mémoire collective.
« Les jeunes générations n’ont plus le même rapport à l’histoire », explique un professeur d’histoire contemporaine à Berlin. « Pour eux, l’AfD n’est pas associée au IIIe Reich, mais à une protestation contre un système qu’ils jugent défaillant. » Une amnésie dangereuse, qui risque de fragiliser les garde-fous démocratiques.
Les analystes soulignent aussi le rôle des médias sociaux, où les théories du complot et les discours de haine prospèrent sans entrave. « Les algorithmes amplifient les peurs, et les partis extrêmes en profitent », note une chercheuse en communication. Une tendance qui dépasse largement les frontières allemandes.
Face à cette situation, certains appellent à un sursaut civique. « Il faut réinvestir le terrain politique local, où les partis d’extrême droite gagnent du terrain », plaide un militant associatif. Mais avec des moyens limités et une défiance généralisée envers les institutions, la tâche s’annonce titanesque.
En attendant, l’Europe regarde, inquiète. Et l’histoire, cette fois, ne se répétera pas sans résistance.
Les réactions internationales : entre soutien et inquiétude
La victoire saxonne n’a pas laissé l’Europe indifférente. Si certains y voient une libération politique, d’autres y décèlent une « menace existentielle » pour la démocratie.
En Russie, la presse pro-gouvernementale a salué « le réveil d’une Allemagne enfin souveraine », interprétant le résultat comme un rejet de l’influence américaine et européenne. Une lecture que Moscou exploite pour semer la division au sein de l’UE.
Du côté des États-Unis, la Maison Blanche a adopté une position prudente, appelant « au respect des règles démocratiques » sans condamner explicitement l’AfD. Une neutralité qui s’explique par les divisions internes américaines, où l’extrême droite gagne aussi du terrain.
Seule l’Union européenne a réagi avec fermeté. « Les valeurs de dignité humaine, de liberté et de démocratie doivent être défendues partout, y compris en Allemagne », a déclaré un porte-parole de la Commission. Mais face au blocage hongrois et polonais, les moyens concrets manquent cruellement.
En Israël, où l’extrême droite allemande a longtemps été associée à l’antisémitisme, la victoire saxonne a provoqué une onde de choc. « Nous suivons cette situation avec la plus grande attention », a réagi un diplomate à Jérusalem. Une préoccupation partagée par les associations de défense des droits humains en Allemagne, qui multiplient les alertes.
Quant à la France, elle reste en retrait. Emmanuel Macron, en pleine crise politique, a préféré ne pas commenter directement le résultat. Une prudence qui en dit long sur la faiblesse des réponses européennes face à cette montée des extrêmes.