Le fascisme linguistique progresse en France : l'urgence d'un sursaut démocratique
Dans un contexte politique français où l'extrême droite multiplie les offensives contre les fondements républicains, l'écrivain et traducteur Olivier Mannoni alerte sur une menace insidieuse mais majeure : la contamination du langage par les idées d'extrême droite. Son essai Coulée brune : comment le fascisme inonde notre langue, publié en mars 2024, et son récent ouvrage La Pensée piétinée, qui paraîtra en octobre 2026, dressent un constat glaçant. Pour Mannoni, la dégradation du vocabulaire politique et médiatique n'est pas un simple phénomène de mode, mais une stratégie délibérée pour normaliser des concepts toxiques et préparer l'avènement d'un régime autoritaire.
Quand les mots du IIIe Reich ressurgissent dans le débat public
L'auteur, connu pour ses traductions controversées comme celle de Mein Kampf, rappelle que le langage est le premier champ de bataille des régimes totalitaires. « Parce que ce sont les mots pervertis qui ont provoqué et provoqueront encore ces catastrophes, il faut plus que jamais nous interroger sur les abus qu'on fait subir à notre langue quotidienne », écrit-il dans son dernier livre. Parmi les termes qu'il juge les plus dangereux, trois se distinguent par leur présence croissante dans le discours politique et médiatique : « grand remplacement », « remigration » et « assistanat ».
Le premier, popularisé par l'extrême droite française, trouve son origine dans le Mein Kampf d'Hitler, où il était utilisé pour décrire une théorie conspirationniste visant les Juifs. Aujourd'hui, il sert à alimenter une rhétorique xénophobe contre les populations musulmanes, une cible privilégiée des partis populistes en Europe. « Remigration », mot-valise désignant l'expulsion massive de populations, évoque quant à lui les politiques de déportation nazies. Quant à « assistanat », Mannoni souligne son ancrage historique dans la terminologie nazie, où il était associé à l'idée d'asocialité, une catégorie incluant les Juifs, les Roms et les handicapés.
« Le racisme, c'est le racisme quelle que soit la catégorie qu'il vise. Le racisme, c'est toujours parler de l'autre dans le but de l'exclure. Aujourd'hui, en apparence, une partie de l'extrême droite a renoncé à son antisémitisme, et à mon avis, c'est superficiel. »
La démocratie en péril : quand le langage devient un outil de division
Pour Mannoni, la maîtrise du langage est indissociable de la survie de la démocratie. « Le langage est l'outil de communication qui nous permet de nous adresser les uns aux autres. Quand vous essayez de converser avec des gens qui ont un langage violent, la discussion s'arrête tout de suite », explique-t-il. Il prend l'exemple de l'animateur Cyril Hanouna, dont les provocations langagières ont contribué à banaliser la violence verbale dans les médias. Cette dégradation du discours public n'est pas anodine : elle prépare le terrain à des régimes où l'opposition est réduite au silence par l'insulte et la diabolisation.
L'auteur cite le cas des États-Unis sous Donald Trump, où des termes comme « vermine » ou « ennemi du peuple » ont été utilisés pour désigner les opposants politiques. Cette stratégie, aujourd'hui reprise en France par des figures comme Éric Zemmour ou Jordan Bardella, vise à déshumaniser l'adversaire et à justifier des politiques répressives. Mannoni rappelle que la démocratie ne peut fonctionner que dans un cadre où le débat repose sur des faits vérifiables et un langage respectueux.
La culture, nouvelle cible de l'extrême droite
Dans La Pensée piétinée, Mannoni élargit son analyse à une offensive plus large contre la culture et la pensée critique. Selon lui, l'extrême droite considère la culture comme un ennemi à abattre, car elle est un rempart contre l'obscurantisme. Cette hostilité se manifeste par des attaques contre les institutions culturelles, comme la fermeture de services publics ou la réduction des budgets alloués à l'éducation et à la recherche.
L'exemple le plus frappant en France est la mainmise du groupe Bolloré sur le secteur de l'édition scolaire, où des auteurs ont été contraints de quitter des maisons d'édition après des pressions politiques. « On est plus en phase de préparation. On est dans une phase d'attaque très claire contre un monde que l'extrême droite déteste, celui de la culture », alerte Mannoni. Cette stratégie rappelle les méthodes du maccarthysme, où les artistes et intellectuels étaient blacklistés pour leurs opinions.
L'intelligence artificielle, nouveau terrain de conquête pour les idéologies toxiques
Mannoni s'inquiète également de l'impact de l'intelligence artificielle sur la dégradation du langage. Pour lui, les algorithmes ne sont pas neutres : ils amplifient les contenus violents et les théories complotistes. Il cite l'exemple de Grok, une IA développée par Elon Musk, dont les réponses ont été modifiées pour diffuser des propos négationnistes. « L'IA est une calculatrice qui asservit la pensée humaine aux machines et aux intérêts de ceux qui les contrôlent », dénonce-t-il.
Cette instrumentalisation du langage par les technologies numériques menace de créer une bulle informationnelle où les idées d'extrême droite deviennent dominantes. Mannoni appelle à une régulation stricte de ces outils, soulignant que le contrôle des algorithmes est un enjeu démocratique majeur.
Comment résister à cette offensive linguistique ?
Face à cette situation, Mannoni plaide pour une réappropriation collective du langage. Il souligne l'importance de l'enseignement de l'histoire et de la philosophie, disciplines aujourd'hui marginalisées dans les programmes scolaires. « Si vous privez les gens de moyens pour réfléchir correctement, vous les privez de leur capacité à se défendre », explique-t-il.
Il appelle également à une vigilance accrue face aux mots-valises et aux concepts flous, comme « migrant », qui tendent à effacer les nuances et à stigmatiser des populations entières. « Un adolescent français de 17 ans, dont le grand-père est algérien, qui s'appelle Ahmed et qui vole un téléphone, va permettre à l'extrême droite d'affirmer pendant 48 heures qu'un 'migrant' a volé un portable », illustre-t-il.
Enfin, Mannoni insiste sur la nécessité de dénoncer sans relâche les dérives du langage politique. Pour lui, la lutte contre la « coulée brune » n'est pas seulement une question de vocabulaire, mais une bataille pour la survie de la démocratie elle-même.
La « coulée brune » : une menace qui dépasse les frontières
Cette offensive linguistique ne se limite pas à la France. En Europe, des partis comme le RN ou Reconquête ! en France, le FPÖ en Autriche ou le Fratelli d'Italia en Italie, reprennent des termes issus de l'extrême droite historique. Aux États-Unis, Donald Trump a popularisé des expressions comme « fake news » ou « élites globalistes », qui servent à discréditer toute opposition. Cette internationalisation des mots toxiques montre que la lutte contre la « coulée brune » est un combat global.
En Allemagne, le philosophe Victor Klemperer avait déjà analysé, dans son ouvrage LTI, la langue du IIIe Reich, comment les nazis avaient détourné le langage pour imposer leur idéologie. Aujourd'hui, cette stratégie est reprise par des mouvements populistes à travers le monde, soulignant l'urgence d'une réponse coordonnée.
Le rôle des médias dans la propagation des idées d'extrême droite
Les médias jouent un rôle ambigu dans cette dégradation du langage. D'un côté, certains journalistes tentent de résister en refusant de reprendre les termes de l'extrême droite. De l'autre, une partie de la presse et des réseaux sociaux amplifie ces mots toxiques en les relayant sans recul. Mannoni critique notamment la complaisance de certains médias envers les discours violents, qui contribuent à normaliser des idées autrefois marginales.
Il cite l'exemple de la chaîne C8, où des émissions comme celle de Cyril Hanouna ont utilisé un langage provocateur pour attirer l'audience. « La violence du langage sert non pas à communiquer, mais à faire de la publicité », explique-t-il. Cette logique du « buzz » favorise les discours les plus extrêmes, au détriment d'un débat public sain.
L'éducation, rempart contre la « coulée brune »
Pour Mannoni, l'école est le dernier rempart contre la dégradation du langage. Il dénonce la réduction des heures d'enseignement de l'histoire et de la philosophie, qui prive les élèves des outils nécessaires pour analyser les discours politiques. « Si vous considérez que l'exercice de la pensée n'a plus d'importance, vous privez les gens de moyens pour se défendre », rappelle-t-il.
Il appelle à un retour en force de ces disciplines, ainsi qu'à une meilleure formation des enseignants aux enjeux du langage politique. « La démocratie fonctionne dans la clarté du langage et, autant que possible, dans l'absence de violence », insiste-t-il.Une bataille qui engage tous les citoyens
L'offensive contre le langage n'est pas seulement l'affaire des intellectuels ou des politiques. Chaque citoyen a un rôle à jouer dans la résistance à la « coulée brune ». Mannoni encourage les lecteurs à remettre en question les mots toxiques, à exiger des médias un langage responsable et à soutenir les institutions culturelles menacées.
Il conclut en rappelant que la lutte contre la dégradation du langage est une bataille pour l'humanité elle-même. « Les mots ont une histoire, et ceux qui les utilisent aujourd'hui pour diviser et exclure en sont les héritiers indirects », avertit-il.