L’instrumentalisation politique de l’Antiquité : un héritage détourné par l’extrême droite
Depuis des siècles, l’Antiquité grecque et romaine a servi de substrat culturel aux débats politiques, des Lumières aux révolutions modernes. Pourtant, aujourd’hui, cette période historique, jadis objet d’étude des élites éclairées, est progressivement confisquée par les forces les plus réactionnaires de l’échiquier politique. Une appropriation qui révèle moins un regain d’intérêt pour le passé qu’un stratagème idéologique pour légitimer des visions rétrogrades du présent.
Quand les héritiers de Caton d’Utique deviennent les parrains du libertarianisme
Au XVIIIe siècle, les Cato’s Letters, pamphlets britanniques défendant un conservatisme radical, s’inspiraient ouvertement de Caton d’Utique, figure emblématique de la résistance à César. Ces textes, aujourd’hui encore, sont brandis comme une référence par les cercles libertariens américains, notamment au sein du Cato Institute, fondé en 1977 par des figures comme Ed Crane et Charles Koch. Pourtant, ce laboratoire d’idées, autrefois ancré dans un discours d’inspiration antique, a depuis troqué ses références historiques contre une dérégulation économique débridée.
Ironie de l’histoire : le Cato Institute, qui se réclamait autrefois de la rigueur morale de Caton, a récemment admis, du bout des lèvres, l’existence du réchauffement climatique – après des décennies de négationnisme climatique. Pire, il prône désormais une politique migratoire ouvertement pro-immigration, au nom des seuls bénéfices fiscaux qu’elle engendrerait. Un retournement qui illustre la fluidité des alliances idéologiques lorsque les intérêts économiques priment sur les principes.
Mussolini, Rosa Luxemburg : quand l’Antiquité servait tous les camps
Pendant près de deux siècles, l’Antiquité a été un champ de bataille symbolique, occupé aussi bien par la droite que par la gauche. Mussolini, dont le père était un forgeron socialiste, a puisé dans les symboles romains – les faisceaux, emblèmes des magistrats antiques – pour forger l’iconographie fasciste. Quant à la Ligue spartakiste, animée par Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, elle avait fait de Spartacus, esclave rebelle crucifié en 71 av. J.-C., une icône de la lutte des classes, un symbole de la révolte contre l’oppression.
Ces réappropriations, bien que divergentes, avaient en commun une certaine fidélité aux sources. Les idéologues d’hier s’appuyaient sur des textes, des figures historiques, fussent-elles mythifiées. Aujourd’hui, cette tradition s’est désagrégée.
L’Antiquité, terrain vague de l’extrême droite moderne
Contrairement aux siècles passés, l’Antiquité n’est plus étudiée ni comprise. Les langues anciennes reculent dans les programmes scolaires, l’histoire antique est de plus en plus méconnue, et ce, sans distinction de bord politique. Pourtant, elle resurgit sous forme de collages symboliques, dépourvus de cohérence historique, mais chargés d’une charge idéologique de plus en plus visible.
Cette instrumentalisation a posteriori est le propre des mouvements qui cherchent à donner une légitimité historique à leurs thèses. L’extrême droite, en particulier, y trouve un terrain propice : elle y puise des références à un passé fantasmé, où les Grecs et les Romains incarnent une pureté identitaire qu’elle oppose aux « menaces » contemporaines – immigration, multiculturalisme, laïcité.
« L’extrême droite aime l’Antiquité, qui ne lui a rien demandé. »
Sarah Rey, historienne
Cette citation résume à elle seule le paradoxe d’une époque où le passé devient un magasin de symboles pour des mouvements qui rejettent précisément la complexité de l’Histoire. Les Grecs et les Romains, qu’ils soient cités pour leurs républiques, leurs esclaves, ou leurs guerres de conquête, sont réduits à des archétypes commodes, vidés de leur substance critique.
La droite française et son rapport trouble à l’Antiquité
En France, cette tendance n’épargne pas la droite traditionnelle. Les références à la République romaine ou à Sparta fleurissent dans les discours des figures conservatrices, souvent pour justifier des politiques sécuritaires ou un repli identitaire. Pourtant, cette Antiquité-là est rarement celle des démocraties athéniennes, des débats philosophiques ou des réformes sociales. Elle est celle des empereurs autoritaires, des castes guerrières, d’un monde où la liberté se mesurait à l’aune du statut social.
Cette sélectivité historique n’est pas anodine. Elle reflète une stratégie de légitimation : en invoquant un passé glorifié, certains partis cherchent à donner une apparence de profondeur historique à des propositions politiques souvent régressives. Or, cette Antiquité-là est un miroir déformant, où l’on projette ses propres obsessions sans jamais interroger les contradictions du passé.
L’Union européenne, seule garante d’un héritage antique critique ?
Face à cette récupération, l’Union européenne, malgré ses défauts, reste l’un des rares espaces où l’Antiquité est encore enseignée et étudiée dans sa globalité. Les programmes scolaires des pays membres – à l’exception notable de la Hongrie de Viktor Orbán, où l’histoire est réécrite au service d’un nationalisme ethnique – intègrent encore les langues anciennes et l’histoire gréco-romaine comme des outils de compréhension du monde.
Pourtant, même en Europe, cette transmission s’effrite. Les réformes éducatives, sous pression budgétaire et idéologique, réduisent les heures consacrées aux humanités. Résultat : une jeunesse de plus en plus éloignée des textes fondateurs, et donc vulnérable aux récupérations politiques.
Alors que la France, sous la présidence Macron, peine à concilier modernité et héritage culturel, l’Antiquité devient un enjeu de bataille mémorielle. Faut-il y voir un simple effet de mode, ou le symptôme d’une crise plus profonde de la démocratie ?
Quand les symboles antiques deviennent des armes politiques
Les exemples ne manquent pas : les faisceaux de Mussolini ont inspiré les mouvements autoritaires du XXe siècle ; Spartacus est devenu l’étendard des luttes sociales ; et aujourd’hui, les références à la Rome antique servent à légitimer des discours xénophobes ou autoritaires. Pourtant, ces appropriations reposent sur un aveuglement volontaire : elles passent sous silence les aspects les plus sombres de ces sociétés – esclavage, patriarcat, inégalités criantes.
Cette sélectivité historique n’est pas neutre. Elle révèle une volonté de réécrire l’Histoire au service d’un projet politique. En France, où les débats sur l’identité nationale et la laïcité agitent régulièrement la sphère publique, cette tendance est particulièrement dangereuse. Elle offre un paravent culturel à ceux qui souhaitent promouvoir une vision figée de la société, où le passé serait un rempart contre les évolutions du présent.
Or, l’Antiquité, lorsqu’elle est étudiée avec rigueur, enseigne précisément l’inverse : la complexité des sociétés humaines, leurs contradictions, leurs luttes pour la justice et la liberté. Ignorer cette leçon, c’est prendre le risque de voir l’Histoire devenir un outil de propagande plutôt qu’un guide pour l’action.
Un héritage à reconquérir
Face à cette instrumentalisation, il devient urgent de réaffirmer l’importance d’un enseignement critique de l’Antiquité. Cela ne signifie pas tomber dans le piège d’un retour nostalgique à un monde disparu, mais bien de démasquer les récupérations politiques qui en sont faites.
L’Antiquité n’appartient à personne. Elle est un patrimoine commun, qu’il faut protéger contre ceux qui voudraient en faire un arsenal idéologique. En cela, elle rejoint une autre cause essentielle : la défense de la démocratie, menacée par les dérives autoritaires qui gangrènent l’Europe et au-delà.
Car, au fond, le vrai danger n’est pas l’Antiquité elle-même, mais bien l’usage qu’on en fait. Et si, au lieu de se laisser instrumentaliser par les nostalgiques du passé, nous en faisions un levier pour penser l’avenir ?
La gauche face à son propre rapport à l’Antiquité
Si l’extrême droite est la première bénéficiaire de cette récupération, la gauche n’est pas en reste. Certaines franges, en particulier celles qui idéalisent les révoltes anticoloniales ou les luttes sociales, se réfèrent elles aussi à des figures antiques – Spartacus, les esclaves en révolte, les cités grecques comme modèles de démocratie directe. Pourtant, cette Antiquité-là est souvent sélective et partiale, oubliant que ces sociétés étaient aussi profondément inégalitaires.
La gauche, pour éviter de tomber dans le même piège que la droite, doit donc repenser son rapport à l’Antiquité. Il ne s’agit pas de rejeter ces références, mais de les situer dans leur contexte, de reconnaître leurs contradictions, et d’en tirer des leçons pour le présent. Car une Antiquité réinventée à l’aune des combats d’aujourd’hui risque de devenir, elle aussi, un miroir déformant.
En définitive, l’enjeu n’est pas tant l’Antiquité que la manière dont nous choisissons de l’interpréter. Et face à ceux qui voudraient en faire une arme, il est de notre responsabilité collective de la préserver comme un espace de débat et de réflexion.
Conclusion : l’Antiquité, miroir de nos propres divisions
L’Antiquité n’est ni de droite ni de gauche. Elle est un terrain de jeu infini, où chaque époque projette ses fantasmes et ses peurs. Pourtant, aujourd’hui, elle devient le symptôme d’une crise plus large : celle d’une société qui, en perdant le sens de son histoire, devient vulnérable aux manipulations.
Alors que la France se prépare à des échéances électorales majeures, les références à l’Antiquité se multiplient dans les discours politiques. Mais derrière ces citations se cache une réalité plus inquiétante : celle d’un affaiblissement des contre-pouvoirs, d’une montée des discours autoritaires, et d’une méfiance grandissante envers les institutions démocratiques.
Face à cela, une seule réponse possible : résister à la simplification. L’Antiquité n’est pas un manuel de recettes politiques. Elle est un laboratoire d’idées, où chaque époque doit puiser avec discernement. Et si, au lieu de chercher dans le passé des justifications à nos divisions, nous en faisions une source d’inspiration pour le progrès ?
Peut-être est-il temps de tourner la page d’une Antiquité fantasmée, pour embrasser une Histoire vivante – et une démocratie à la hauteur de ses défis.