Un contre-budget qui bouscule les dogmes de l'austérité
Alors que le gouvernement Lecornu II s’apprête une fois de plus à recourir à l’article 49.3 pour faire adopter son budget 2027, la France insoumise a choisi de frapper fort en présentant ce mercredi un contre-budget ambitieux. L’objectif affiché : réduire le déficit public tout en financant des mesures sociales et écologiques urgentes. Une approche radicalement opposée à la politique d’austérité menée depuis des années, qui a creusé la dette sans résoudre les inégalités.
Lors d’une conférence de presse ce 14 octobre 2026, Clémence Guetté, députée LFI et vice-présidente de l’Assemblée nationale, a détaillé les grandes lignes de ce plan. « Le gouvernement nous fait chaque année le même chantage : le service public va s’effondrer, les fonctionnaires ne seront pas payés… Mais la vérité, c’est que ces menaces sont infondées. Le budget sera voté, d’une manière ou d’une autre. » Elle rappelle que les recettes fiscales, rejetées en commission, pourraient être bloquées par une majorité parlementaire à l’Assemblée, si seulement le pouvoir exécutif acceptait de négocier plutôt que d’imposer.
108 milliards de recettes contre 80 milliards de dépenses : la recette magique ?
Le contre-budget de Jean-Luc Mélenchon repose sur un principe simple : augmenter les recettes en taxant davantage les ultra-riches et les grandes entreprises, tout en maîtrisant les dépenses. Concrètement, le texte table sur 108 milliards d’euros de recettes, contre 80 milliards de dépenses, permettant ainsi de réduire le déficit sans sacrifier les services publics.
Une performance qui contraste avec l’échec répété des gouvernements successifs, y compris sous Macron, à respecter leurs propres objectifs de déficit. « Ce sont les mêmes qui ont laissé filer la dette de plus de 1 000 milliards d’euros qui nous parlent aujourd’hui de rigueur. Ils ont coupé dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les transports, tout en laissant les plus aisés profiter de niches fiscales. » accuse la députée, soulignant que la taxe Zucman, déjà adoptée à plusieurs reprises à l’Assemblée, reste bloquée par Matignon.
Parmi les mesures phares du contre-budget : une fiscalité renforcée sur les superprofits des entreprises, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la tech, ainsi qu’un impôt sur la fortune immobilière élargi. LFI propose également de supprimer les exonérations fiscales pour les grandes fortunes et d’instaurer une contribution exceptionnelle sur les héritages dépassant 10 millions d’euros. Des recettes qui permettraient, selon ses promoteurs, de financer le pouvoir d’achat, la transition écologique et la lutte contre les violences faites aux femmes.
Une règle d’or ? « L’austérité n’est pas une solution, c’est un piège »
Interrogée sur l’idée d’une règle d’or budgétaire, souvent brandie par l’extrême droite et une partie de la droite, Clémence Guetté balaye l’argument d’un revers de main. « Marine Le Pen propose 140 milliards d’économies en cinq ans. Imaginez les conséquences : des hôpitaux encore plus sous-financés, des écoles en ruine, des salaires gelés… Et bien sûr, un chômage en hausse, car quand les gens n’ont plus les moyens de consommer, l’économie s’effondre. »
La députée rappelle que la France a déjà expérimenté l’austérité, avec des résultats désastreux : baisse de la croissance, précarisation des ménages, et creusement des inégalités. « La seule règle d’or qui vaille, c’est celle de la justice sociale. On peut réduire le déficit en taxant ceux qui ont les moyens de payer, et non en appauvrissant les plus fragiles. »
Elle pointe du doigt les promesses non tenues de Bruno Le Maire, qui avait garanti un déficit à 4,9 % en 2023, avant de le revoir à la hausse à plusieurs reprises. « Chaque année, ils fixent des objectifs qu’ils ne tiennent pas, tout en justifiant leurs coupes budgétaires par la nécessité de « rassurer les marchés ». Mais qui sont ces marchés, si ce n’est des spéculateurs qui profitent de la misère ? »
Le droit de vote à 16 ans : une mesure de démocratie ou un cheval de Troie ?
Lors de son grand meeting de dimanche, Jean-Luc Mélenchon a également réitéré une proposition choc : l’abaissement de l’âge du droit de vote à 16 ans. Une idée qui suscite autant d’enthousiasme que de critiques, y compris au sein de la majorité présidentielle.
Pour Clémence Guetté, cette mesure s’inscrit dans une logique de modernisation démocratique. « Les jeunes de 16 ans ont déjà des responsabilités : ils peuvent être émancipés, travailler, payer des impôts, et même être jugés comme des majeurs devant la justice. Pourquoi, alors, ne pourraient-ils pas voter ? » Elle cite en exemple le mouvement lycéen actuel, qu’elle décrit comme particulièrement conscient des enjeux climatiques et sociaux, et dont les revendications sont souvent ignorées par les institutions.
Un débat qui divise : entre avancée démocratique et récupération politique
Les détracteurs de la mesure, à commencer par Gabriel Attal, y voient une manœuvre pour instrumentaliser la jeunesse. « On ne peut pas automatiser un âge et une maturité. Certains à 16 ans sont très mûrs, d’autres ne le sont pas du tout. » Une position que rejette catégoriquement la députée LFI : « Dire que certains ne sont pas assez matures, c’est sous-entendre qu’ils n’ont pas leur place dans la société. Et quand on voit les propositions de la droite sur le durcissement des peines pour les mineurs, on comprend que leur vrai problème, ce n’est pas la maturité des jeunes, mais leur volonté de les exclure. »
Elle dénonce un double discours : d’un côté, on prive les jeunes de droits politiques, de l’autre, on les criminalise en proposant de les juger comme des adultes dès 16 ans. « La prison n’a jamais empêché la récidive, et les prisons françaises sont déjà en surcapacité. Plutôt que de construire de nouvelles cages, pourquoi ne pas investir dans l’éducation et l’insertion ? »
La députée insiste sur le fait que cette proposition vise avant tout à donner la parole à ceux qui subiront le plus les conséquences des choix politiques futurs, notamment en matière d’écologie. « Qui a intérêt à ce que les jeunes ne votent pas ? Ceux qui savent que leur avenir est menacé par des décennies de politique climato-sceptique. »
Un budget alternatif face à l’impasse gouvernementale
Alors que le gouvernement Lecornu II peine à trouver une majorité pour son budget, le contre-budget de LFI apparaît comme une alternative crédible. Mais sera-t-il entendu ? La motion de rejet préalable déposée par les socialistes a été rejetée mardi, confirmant l’impossibilité pour l’opposition de bloquer le texte par les voies légales.
Clémence Guetté rappelle que le recours au 49.3 est devenu une habitude, au mépris des débats démocratiques. « À chaque fois, on nous explique que c’est une question d’urgence, de responsabilité… Mais la responsabilité, ce serait d’écouter les parlementaires. » Pour elle, le contre-budget n’est pas qu’un outil politique : c’est une preuve que d’autres solutions existent, si seulement le pouvoir en place acceptait d’en discuter.
Interrogée sur la faisabilité du texte, la députée LFI évoque les victoires déjà obtenues à l’Assemblée, comme la taxation des superprofits ou l’augmentation du SMIC, bloquées ensuite par Matignon. « Chaque année, on gagne des batailles. Le problème, c’est que le gouvernement refuse de les concrétiser. Alors oui, on est prêts à gouverner. Et ce contre-budget, c’est notre feuille de route. »
Un appel à un nouveau contrat social
Derrière les chiffres, le contre-budget de LFI est aussi un manifeste. Il propose de rompre avec des décennies de politiques néolibérales, qui ont conduit à une explosion des inégalités et à un désengagement de l’État dans les services publics.
Parmi les mesures phares du texte, on trouve notamment :
- Une augmentation des minima sociaux (+200 € pour le RSA, +150 € pour les pensions de retraite les plus basses), financée par la suppression des niches fiscales pour les plus riches ;
- Un plan massif pour la rénovation énergétique des logements, avec des aides renforcées pour les ménages modestes ;
- La gratuité des protections périodiques dans les établissements scolaires et les centres de santé ;
- Un fonds d’urgence pour les associations luttant contre les violences conjugales, dont le budget a été réduit de 30 % depuis 2022 ;
- Un moratoire sur les expulsions locatives dans les zones tendues, et la construction de 100 000 logements sociaux par an.
Des propositions qui, selon leurs défenseurs, permettraient de relancer l’économie par la consommation, tout en répondant aux urgences sociales et écologiques. « On nous dit que la France n’a pas les moyens. Mais la vérité, c’est qu’elle n’a pas la volonté. Les recettes existent. Il suffit de les mobiliser. »
L’opposition face à un gouvernement en sursis
Alors que l’échéance présidentielle de 2027 se profile, le contre-budget de LFI s’inscrit dans une stratégie plus large : montrer que l’alternative existe, et que le statu quo n’est pas une fatalité. Mais dans un contexte politique profondément polarisé, où l’extrême droite gagne du terrain, la question se pose : le pays est-il prêt à tourner la page ?
Pour Clémence Guetté, la réponse est claire. « La Macronie a échoué. Elle a creusé la dette, appauvri les classes moyennes, et affaibli notre souveraineté. Nous, nous proposons une autre voie : celle de la justice, de l’écologie, et de la démocratie. Ce n’est pas une utopie. C’est une nécessité. »
Alors que le gouvernement Lecornu II s’enfonce dans une logique de blocage institutionnel, le contre-budget de LFI apparaît comme un symbole. Celui d’une opposition qui refuse de se soumettre, et qui propose, chiffres à l’appui, une autre façon de gouverner. Reste à savoir si la société française, lasse de l’austérité, sera prête à l’écouter.