Liévin sous l'emprise du RN : drapeaux décrochés, mémoire effacée

Par Aurélie Lefebvre 10/05/2026 à 06:11
Liévin sous l'emprise du RN : drapeaux décrochés, mémoire effacée

À Liévin, le maire RN Dany Paiva impose sa radicalité : drapeaux alliés décrochés, 1er-Mai effacé. Une offensive symbolique contre la mémoire ouvrière et européenne qui divise la ville minière.

Une mairie en rupture avec ses traditions sous l'impulsion du Rassemblement national

Le fronton de l'hôtel de ville de Liévin, dans le Pas-de-Calais, arborait depuis des décennies les drapeaux alliés du 8-Mai, symbole d'une mémoire collective forgée dans l'horreur de la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, depuis l'élection surprise de Dany Paiva à la tête de cette commune minière au mois de mars, ce paysage symbolique a été radicalement modifié. Dès son installation, l'édile d'extrême droite avait ordonné le retrait de l'étendard européen, une décision qui, hier, a pris une nouvelle dimension : tous les drapeaux étrangers, y compris ceux des États-Unis, du Canada ou de la Belgique, ont été décrochés sous la pression de l'équipe municipale. Seule la bannière tricolore devait flotter, au mépris des alliés qui ont contribué à la victoire de 1945.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » aurait lancé le jeune maire de 30 ans en découvrant cette scène, selon des témoins. La réponse, bien que factuelle – la célébration de la capitulation du IIIe Reich –, n'a pas trouvé grâce aux yeux de l'élu, pour qui la présence de ces drapeaux représentait une « entorse à la souveraineté française ». Une position qui tranche avec l'histoire locale, marquée par l'immigration polonaise, italienne ou espagnole, et dont les traces sont encore visibles dans les noms de rues, les plaques commémoratives ou les monuments aux morts.

Le 1er-Mai, une fête du travail sacrifiée sur l'autel de l'idéologie

La radicalité symbolique de Dany Paiva ne s'est pas arrêtée aux drapeaux. En amont du 1er-Mai, jour de célébration des travailleurs et en particulier des mineurs – ces « gueules noires » qui ont façonné l'identité de la région –, le maire a annoncé la suppression pure et simple des cérémonies commémoratives. Une décision qui a provoqué un tollé immédiat dans une ville où les stèles, les rond-points et les fresques murales rappellent encore l'héritage douloureux de l'extraction charbonnière.

Face à la levée de boucliers, le premier magistrat a finalement reculé, déposant une gerbe devant le monument aux mineurs. Mais le mal était fait : les syndicats, dont la CGT et FO, se sont vu refuser la parole dans l'enceinte de la mairie, une tradition locale respectée par ses prédécesseurs. « C'est une insulte à ceux qui ont sacrifié leur vie dans les galeries, et une tentative grossière de réécrire l'histoire au service d'une idéologie xénophobe », a réagi un élu d'opposition, sous couvert d'anonymat.

Cette affaire s'inscrit dans un contexte où le Rassemblement national, parti tutélaire de Dany Paiva, multiplie les gesticulations identitaires depuis son entrée remarquée sur la scène nationale. Après des décennies de marginalisation, l'extrême droite française semble désormais déterminée à imprimer sa marque sur les territoires, quitte à bousculer les équilibres mémoriels qui structurent la cohésion locale.

Un maire sous influence : le RN et la stratégie de l'entrisme territorial

L'élection de Dany Paiva, survenue dans le sillage des municipales de 2026, a marqué un tournant dans la gestion de Liévin. Issu du Gard, ce quadragénaire converti à l'extrême droite après des années d'engagement à gauche, incarne une nouvelle génération de cadres du RN, formés à la rhétorique de la « préférence nationale » et du rejet des institutions européennes. Soutenu activement par Marine Le Pen et Jordan Bardella, il a bénéficié d'une campagne électorale axée sur la dénonciation des « élites parisiennes » et la promesse d'une « reconquête » des communes oubliées.

Pourtant, son mandat commence sous les auspices d'une série de maladresses symboliques. Le retrait des drapeaux alliés le 8-Mai, événement pourtant consensuel, a choqué jusqu'au sein de son propre camp. « Paiva joue avec le feu. La mémoire de 1945 est un ciment républicain, et la toucher, c'est risquer de fissurer la confiance des habitants », analyse un politologue spécialiste de l'extrême droite.

Le cas de Liévin n'est pas isolé. Depuis 2022, le RN a conquis plusieurs bastions ouvriers dans le Nord et l'Est, profitant du désarroi social et de la défiance envers les partis traditionnels. Mais ces victoires électorales s'accompagnent désormais d'une volonté affichée de remodeler l'espace public selon une grille de lecture nationaliste, où la priorité nationale prime sur les symboles du vivre-ensemble.

« Ce qui se joue à Liévin, c'est la tentative de réécrire l'histoire locale à l'aune d'une vision ethnicisée de la nation. En effaçant les drapeaux alliés ou en marginalisant les syndicats, c'est toute une mémoire du travail et de la résistance qui est menacée. »
— Historien spécialiste des mouvements sociaux

La réaction des habitants : entre indignation et résignation

Dans les rues de Liévin, la colère est palpable. Les anciens mineurs, aujourd'hui octogénaires, se souviennent encore des combats menés pour de meilleures conditions de travail, aux côtés de leurs camarades polonais, italiens ou maghrébins. « On a toujours célébré le 8-Mai ensemble, avec nos alliés. C'est une trahison de ce que représentaient nos parents » , s'indigne Jeanne, 78 ans, devant le monument aux morts.

Les associations mémorielles, quant à elles, dénoncent une « instrumentalisation politique de l'histoire ». « Le RN instrumentalise la souffrance des mineurs pour justifier sa xénophobie. Mais les mineurs étaient des internationalistes, ils luttaient pour tous les travailleurs, sans distinction de nationalité » , rappelle le président d'une fédération locale de la CGT.

Face à cette opposition, le maire campe sur ses positions. « La France d'abord, c'est aussi une mémoire qui se construit sans les autres. Les drapeaux étrangers n'ont rien à faire sur nos édifices publics » , a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse improvisée. Une posture qui contraste avec les discours de ses prédécesseurs, tous issus de la gauche ou du centre, qui avaient toujours veillé à préserver un équilibre symbolique respectueux de la diversité locale.

Un enjeu national : l'extrême droite face à la mémoire collective

Le cas de Liévin illustre une tendance plus large au sein de l'extrême droite française : la volonté de s'approprier l'espace public pour y imposer une vision réductrice de l'identité nationale. Depuis plusieurs mois, des maires RN ou Reconquête ! multiplient les initiatives controversées : retrait des menus de cantine « trop exotiques », suppression des subventions aux associations « communautarisées », ou encore réécriture des programmes scolaires locaux.

Cette stratégie s'inscrit dans une dynamique plus large, où l'extrême droite cherche à s'imposer comme la seule force capable de « défendre la France contre l'oubli ». Pourtant, les historiens et les sociologues alertent sur les risques d'une telle entreprise. « La mémoire n'est pas un champ de bataille où l'on peut imposer sa version des faits. Elle est le fruit d'un dialogue permanent entre les générations » , souligne un professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Lille.

Dans ce contexte, l'attitude de Dany Paiva à Liévin pourrait bien servir de test pour les années à venir. Si elle passe sous silence dans les médias nationaux, elle pourrait inspirer d'autres élus locaux en quête de visibilité. À l'inverse, elle pourrait aussi cristalliser une opposition déterminée à freiner l'influence du RN dans les territoires.

L'Union européenne, spectatrice impuissante ?

Alors que l'Union européenne s'inquiète de la montée des populismes sur le continent, le cas de Liévin soulève une question plus large : jusqu'où peut-on aller dans la remise en cause des symboles européens sans que Bruxelles n'intervienne ? Pour l'instant, la Commission européenne, déjà aux prises avec des gouvernements hongrois ou polonais, semble réticente à s'immiscer dans les affaires locales françaises.

Pourtant, le retrait des drapeaux alliés le 8-Mai pourrait être interprété comme une violation des valeurs fondatrices de l'UE, notamment la coopération internationale et le respect de la mémoire commune. « Si l'Europe ne réagit pas face à de telles attaques contre son histoire, elle renonce à son propre récit » , s'alarme un député européen écologiste.

Interrogé sur le sujet, le porte-parole du gouvernement a rappelé que « la liberté d'expression des maires s'exerce dans le respect des lois de la République ». Une réponse qui laisse planer le doute : jusqu'où les autorités nationales sont-elles prêtes à laisser l'extrême droite redéfinir les règles du jeu politique ?

Les syndicats en première ligne

La suppression des cérémonies du 1er-Mai à Liévin a particulièrement heurté les syndicats, qui y voient une attaque frontale contre le monde du travail. « Le 1er-Mai, c'est la fête de tous les travailleurs, des mineurs aux infirmières. En l'effaçant, c'est toute la classe laborieuse qu'on rejette » , dénonce un représentant CFDT local.

Les organisations syndicales ont annoncé des rassemblements spontanés devant l'hôtel de ville, malgré les restrictions imposées par la préfecture. « On ne laissera pas un maire RN effacer notre histoire. On ira jusqu'au bout, même si cela signifie défier l'autorité municipale » , a averti un militant FO.

Cette résistance pourrait bien marquer le début d'une nouvelle phase de conflictualité sociale dans une région déjà fragilisée par le déclin industriel. Entre le RN et les syndicats, le rapport de force s'annonce tendu pour les mois à venir.

L'avenir de Liévin sous l'ère Paiva

À peine deux mois après son élection, Dany Paiva a déjà marqué les esprits par ses prises de position radicales. Pourtant, la réalité de son action municipale reste à construire. Entre promesses de baisses d'impôts locaux et discours sécuritaires, le maire devra rapidement prouver que sa gestion ne se résume pas à des symboles.

Pour ses opposants, l'enjeu est clair : « Il faut empêcher que Liévin ne devienne un laboratoire de l'extrême droite. La démocratie locale doit résister » , martèle un conseiller municipal d'opposition.

Dans cette bataille, les habitants de Liévin, usés par des décennies de précarité, devront choisir leur camp. Entre nostalgie d'un passé ouvrier glorieux et peur de l'avenir, leur voix sera déterminante pour façonner l'identité de leur ville dans les années à venir.

À propos de l'auteur

Aurélie Lefebvre

Lassée de ne pas avoirs d'informations fiables sur la politique française, j'ai décidé de créer avec Mathieu politique-france.info ! Je m'y consacre désormais à plein temps, pour vous narrer les grands faits politique du pays et d'ailleurs. Je lis aussi avec plaisir les articles de politique locale que VOUS écrivez :)

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Commentaires (4)

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Elizondo

il y a 5 jours

Cette politique symbolique rappelle étrangement les campagnes de décommunisation en Pologne après 1989. Sauf que là, c'est la mémoire européenne qui trinque. Le RN joue avec le feu : effacer l'Histoire, c'est prendre le risque de la répéter. Et économiquement, ça coûtera cher en crédibilité.

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W

WordSmith

il y a 6 jours

nooooon mais sérieux ??? on vit dans quel pays là ??? mdr ils vont même nous faire croire que le 1er mai c'est une fête fasciste maintenant ??? ptdr

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Maïwenn Caen

il y a 6 jours

@wordsmith Bien sûr que non, mais tu vois le délire ? Genre on efface 150 ans d'histoire ouvrière pour coller à leur idéologie étriquée. Et après ils vont nous dire que c'est pour l'unité nationale... mouais.

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Nocturne

il y a 6 jours

La mémoire ouvrière remplacée par le cauchemar RN. Pathétique. Les mineurs de fond de sac se retournent dans leur tombe.

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