Logement : le gouvernement Lecornu sabote-t-il la lutte contre les passoires thermiques ?

Par Aurélie Lefebvre 24/06/2026 à 14:11
Logement : le gouvernement Lecornu sabote-t-il la lutte contre les passoires thermiques ?

Le gouvernement Lecornu II recule sur la lutte contre les passoires thermiques : des milliers de logements indignes pourraient à nouveau être loués. Une décision controversée qui fragilise la transition énergétique et aggrave la crise du logement.

Une réforme controversée qui fragilise la transition énergétique

Depuis le 1er janvier 2023, les propriétaires de logements classés F ou G au DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) ne peuvent plus les louer légalement. Une mesure saluée par les écologistes, qui y voyaient un levier essentiel pour accélérer la rénovation thermique du parc immobilier français. Pourtant, avec la présentation en conseil des ministres du projet de loi « Relance logement », le gouvernement Lecornu II vient de fragiliser ce dispositif, au nom de la lutte contre la crise du logement. Mais à quel prix ?

Les critères de décence des logements, instaurés en 2000, ont progressivement intégré des exigences énergétiques. D’abord modestes, ces normes se sont durcies au fil des années, sous la pression des directives européennes et des impératifs climatiques. En 2023, les biens classés F ou G furent interdits à la location ; en 20252028. Une logique imparable : réduire la précarité énergétique, lutter contre le gaspillage, et aligner la France sur ses engagements internationaux.

Pourtant, face aux tensions sur le marché locatif et aux lobbies immobiliers, l’exécutif a choisi de faire marche arrière. Selon l’article 12 du projet de loi « Relance logement », certains propriétaires pourraient à nouveau louer leurs passoires thermiques, à condition de s’engager dans un calendrier de rénovation. Une décision présentée comme pragmatique par Matignon, mais qui interroge : « Le logement le plus rapide à produire est celui qui existe déjà », avait justifié Sébastien Lecornu fin avril. Mais cette logique ne risque-t-elle pas de saper des années de progrès ?

Un revirement politique sous influence ?

Cette volte-face s’inscrit dans une stratégie plus large du gouvernement, qui multiplie les concessions aux acteurs du secteur immobilier. Les associations de locataires et les ONG environnementales dénoncent déjà un recul dangereux. « On recule sur les objectifs climatiques pour des raisons électoralistes, alors que la France accumule les retards sur ses engagements », s’insurge une responsable d’une fédération de défense des locataires.

Le gouvernement évoque un « assouplissement temporaire », mais les critiques pointent du doigt un manque de transparence. Les critères d’éligibilité à cette nouvelle exemption restent flous : quels travaux seront exigés ? Dans quels délais ? Et surtout, qui contrôlera leur réalisation ? Autant de questions qui laissent craindre un nouveau tour de passe-passe au détriment des ménages les plus modestes.

Par ailleurs, cette réforme intervient dans un contexte où les aides publiques à la rénovation (MaPrimeRénov’, CEE, etc.) peinent à atteindre leurs cibles. Seulement 30 % des propriétaires éligibles en bénéficient, selon la Cour des comptes. Un dysfonctionnement qui illustre les lacunes d’une politique publique trop complexe et mal adaptée aux réalités du terrain.

L’Europe et les collectivités locales montent au créneau

La Commission européenne, qui veille au respect des directives sur la performance énergétique, a déjà exprimé ses préoccupations. Bruxelles rappelle que la France s’était engagée à rénover l’ensemble du parc locatif d’ici 2034. Un calendrier déjà jugé ambitieux, mais que ce nouveau revirement risque de compromettre.

De leur côté, les métropoles et régions, en première ligne pour appliquer ces mesures, se sentent désavouées. « Nous avons travaillé pendant des années avec les propriétaires pour les inciter à rénover, et aujourd’hui, le gouvernement nous met des bâtons dans les roues », déplore un élu écologiste d’une grande agglomération. Certaines collectivités, comme Paris, Lille ou Grenoble, avaient même anticipé les interdictions de 2025 en renforçant leurs propres dispositifs d’accompagnement. Avec ce nouveau texte, leur travail pourrait être réduit à néant.

À l’inverse, les promoteurs immobiliers et les fédérations de propriétaires, comme la Fédération Nationale de l’Immobilier (FNAIM), saluent une mesure « équilibrée et réaliste ». Pour eux, la priorité reste la fluidité du marché locatif, au détriment des exigences environnementales. Un positionnement qui reflète les divisions profondes au sein de la société française sur la transition écologique.

Entre urgence climatique et crise sociale, quel équilibre ?

Le débat dépasse largement le cadre juridique : il touche à la justice sociale et à la priorisation des dépenses. Les ménages modestes, souvent locataires de passoires thermiques, subissent de plein fouet la hausse des prix de l’énergie. Or, avec cette réforme, ils pourraient se retrouver piégés dans des logements indignes plus longtemps que prévu, faute de pouvoir se loger ailleurs.

Par ailleurs, les travaux de rénovation nécessaires pour sortir de la précarité énergétique représentent un coût moyen de 15 000 à 30 000 euros par logement. Un budget inaccessible pour de nombreux propriétaires, surtout dans les zones rurales où les revenus sont faibles. Sans aides publiques renforcées, cette mesure risque d’accentuer les inégalités territoriales.

Enfin, sur le plan climatique, le retard accumulé par la France est colossal. Selon l’ADEME, les passoires thermiques représentent plus de 5 millions de logements, soit près de 20 % du parc locatif. Leur rénovation permettrait d’économiser plus de 10 millions de tonnes de CO₂ par an. Un potentiel gaspillé au moment où l’Hexagone doit impérativement réduire ses émissions pour tenir ses engagements de l’Accord de Paris.

Un précédent dangereux pour l’écologie politique ?

Ce revirement gouvernemental s’inscrit dans une tendance plus large de relativisation des enjeux climatiques. Depuis plusieurs mois, les mesures d’urgence environnementale sont régulièrement remises en cause au profit de solutions court-termistes. La loi « Relance logement » n’en est qu’un exemple parmi d’autres : abandon progressif des ZFE (Zones à Faibles Émissions), réduction des subventions pour les véhicules électriques, ou encore affaiblissement des normes RE2020 dans la construction.

Pour les défenseurs de l’écologie politique, cette politique est symptomatique d’un désengagement de l’État. « On a l’impression que le gouvernement préfère sacrifier l’avenir au profit du présent, sans jamais assumer ses choix », analyse un porte-parole d’Europe Écologie Les Verts. Un constat partagé par une partie de la majorité présidentielle, où certains élus commencent à s’interroger sur la cohérence de la ligne suivie.

Dans ce contexte, la question de la crédibilité de la France sur la scène internationale se pose avec acuité. Alors que l’Union européenne durcit ses exigences en matière de transition énergétique, Paris envoie des signaux contradictoires. Bruxelles a déjà menacé de sanctions financières en cas de non-respect des directives. Une menace qui, si elle était appliquée, aggraverait encore la crise des finances publiques.

Les alternatives ignorées par l’exécutif

Plutôt que de reculer sur les interdictions de location, des solutions existent pour concilier transition énergétique et accès au logement. Plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou les pays nordiques, ont mis en place des systèmes de subventions ciblées et de plafonds de loyer pour inciter à la rénovation sans exclure les ménages modestes. En France, des dispositifs comme le bouclier tarifaire ou les aides locales pourraient être renforcés.

Une autre piste serait de sanctionner financièrement les propriétaires récalcitrants plutôt que de leur offrir une échappatoire. En Belgique, par exemple, les propriétaires de passoires thermiques paient une taxe annuelle pouvant atteindre 2 500 euros. Une mesure dissuasive qui a permis d’accélérer les rénovations.

Enfin, la crise du logement ne saurait être résolue sans une réflexion globale sur la production de logements neufs et la rénovation du parc existant. Pourtant, le gouvernement semble avoir fait le choix de privilégier les solutions les moins coûteuses politiquement, au détriment des enjeux de long terme.

Le calendrier des interdictions de location : une chronologie en dents de scie

Pour mieux comprendre l’ampleur du recul opéré par le gouvernement Lecornu, il est nécessaire de revenir sur l’évolution des règles depuis leur instauration.

2000 : La loi instaure pour la première fois les critères de décence pour les logements locatifs. Ceux-ci doivent être « sains, sécurisés et dotés d’un minimum de confort ».

2018 : L’obligation d’afficher le DPE (Diagnostic de Performance Énergétique) est généralisée à tous les logements en location. Les classes F et G sont identifiées comme des passoires thermiques.

2023 : Entrée en vigueur de l’interdiction de louer les logements classés F et G. Une mesure qui concerne environ 3,5 millions de logements.

2025 : Extension de l’interdiction aux logements classés E. Le gouvernement prévoit alors une généralisation à toutes les passoires thermiques d’ici 2028.

2026 : Avec le projet de loi « Relance logement », le gouvernement Lecornu II propose de suspendre temporairement certaines interdictions pour les logements dont les propriétaires s’engagent à rénover. Un dispositif dont les contours restent à préciser, mais qui pourrait concerner des milliers de biens supplémentaires.

Cette réécriture des règles à mi-parcours illustre la difficulté à concilier impératifs climatiques et réalités sociales. Alors que la France se targue d’être un leader européen en matière d’écologie, ses choix politiques récents trahissent un manque de cohérence.

Les réactions des acteurs du secteur : entre soulagement et indignation

Les associations de locataires, comme l’UNION HLM ou la CGL (Confédération Générale du Logement), dénoncent une « régression sociale et environnementale ». « On nous avait promis une lutte sans merci contre les passoires thermiques, et voilà que l’État fait marche arrière. Qui va payer la facture énergétique des ménages ? », s’indigne un porte-parole de l’UNION HLM.

Du côté des propriétaires, les réactions sont plus nuancées. Les petits bailleurs, souvent des retraités ou des ménages modestes, se disent soulagés par cette mesure. « Je n’ai pas les moyens de rénover mon appartement. Si je ne peux plus le louer, comment vais-je payer mes charges ? », confie un propriétaire lyonnais.

En revanche, les grandes sociétés immobilières et les investisseurs institutionnels critiquent une mesure « trop brutale ». Pour eux, les interdictions de location risquent de déstabiliser le marché et de faire flamber les loyers dans les zones tendues.

Enfin, les professionnels du bâtiment, qui voient leurs carnets de commandes se vider depuis deux ans, espèrent que ce revirement relancera leur activité. « Il y a un vrai besoin de rénovation, mais sans incitations fortes, les propriétaires ne bougeront pas », estime un artisan parisien.

Quelles conséquences pour les locataires ?

Pour les ménages déjà installés dans des passoires thermiques, cette réforme est une mauvaise nouvelle. Ils se retrouvent pris au piège : d’un côté, des logements insalubres et coûteux en énergie ; de l’autre, un marché locatif de plus en plus tendu, où les loyers explosent. Dans les grandes villes, les prix ont augmenté de 15 % en deux ans, selon les données de l’INSEE.

Certains locataires pourraient être contraints de quitter leur logement si leur propriétaire décide de le rénover, sans garantie de pouvoir se reloger à un prix abordable. D’autres, au contraire, pourraient voir leur loyer augmenter après des travaux de rénovation, sans amélioration significative de leur confort.

Enfin, la précarité énergétique ne touche pas que les locataires : elle concerne aussi les propriétaires occupants. Avec cette mesure, le gouvernement envoie un signal contradictoire : d’un côté, il encourage la rénovation ; de l’autre, il permet à des logements indignes de rester sur le marché.

Un flou juridique qui laisse place à l’arbitraire

Le texte présenté en conseil des ministres reste vague sur plusieurs points clés. Qui décidera quels travaux sont suffisants pour lever l’interdiction de location ? Comment seront contrôlés les engagements des propriétaires ? Et surtout, quelles sanctions en cas de non-respect ? Autant de questions qui risquent de générer des contentieux et des inégalités territoriales.

Les associations de défense des droits des locataires craignent que cette réforme ne donne lieu à des dérives : propriétaires peu scrupuleux profitant des failles du système pour éviter les rénovations, ou au contraire, locataires évincés sans solution de relogement.

Dans ce contexte, la protection des ménages les plus vulnérables dépendra fortement de l’action des collectivités locales. Certaines villes, comme Strasbourg ou Nantes, ont déjà annoncé qu’elles maintiendraient leurs propres dispositifs de contrôle. Une résistance qui pourrait créer des disparités entre territoires.

Et demain ? La France face à ses contradictions

Alors que le gouvernement Lecornu II semble privilégier le court terme, la question de l’avenir des passoires thermiques reste entière. Faut-il revenir à un calendrier strict, au risque d’aggraver la crise du logement ? Ou bien accepter un assouplissement généralisé, au mépris des engagements climatiques ?

Une chose est sûre : la France ne pourra pas éternellement tergiverser. Les directives européennes sont claires, et les sanctions financières se profilent à l’horizon. De plus, la crise climatique ne connaît pas de répit : chaque année de retard dans la rénovation des logements coûte cher, en termes de santé publique, d’inégalités sociales et d’émissions de CO₂.

Face à ce dilemme, les solutions existent. Elles passent par un renforcement des aides publiques, une simplification des dispositifs et une meilleure coordination entre l’État et les collectivités. Mais pour cela, il faudrait que l’exécutif fasse preuve d’une volonté politique forte, ce qui semble de plus en plus improbable dans le contexte actuel.

En attendant, des milliers de Français continueront de vivre dans des logements indignes, tandis que les propriétaires et les locataires se perdent dans un maquis de règles changeantes. Une situation qui illustre, une fois de plus, les failures d’une gouvernance à la dérive.

La transition énergétique n’est pas une option. Elle est une nécessité. Mais pour la réaliser, il faut plus que des discours : il faut des actes. Et aujourd’hui, ceux-ci font cruellement défaut.

Pour aller plus loin : les chiffres clés du parc locatif français

5,2 millions de logements locatifs classés F ou G au DPE (soit 20 % du parc).

3,5 millions de logements déjà soumis à l’interdiction de location depuis 2023.

15 000 à 30 000 euros : coût moyen des travaux de rénovation pour sortir d’une classe F ou G.

10 millions de tonnes de CO₂ évitées chaque année si toutes les passoires thermiques étaient rénovées.

30 % des propriétaires éligibles aux aides publiques qui en bénéficient réellement.

15 % d’augmentation des loyers dans les grandes villes depuis 2024.

2 500 euros : montant maximal de la taxe annuelle sur les passoires thermiques en Belgique.

À propos de l'auteur

Aurélie Lefebvre

Lassée de ne pas avoirs d'informations fiables sur la politique française, j'ai décidé de créer avec Mathieu politique-france.info ! Je m'y consacre désormais à plein temps, pour vous narrer les grands faits politique du pays et d'ailleurs. Je lis aussi avec plaisir les articles de politique locale que VOUS écrivez :)

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Commentaires (7)

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R

Reminiscence

il y a 35 minutes

Le gouvernement Lecornu : champions du greenwashing. Leur rêve ? Des passoires thermiques chauffées au gaz.

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É

Épistémè

il y a 1 heure

La transition énergétique française : un concept, un échec, une blague.

0
I

Ironiste patenté 2022

il y a 1 heure

Ah bravo le gouvernement !! Maintenant on va pouvoir enfin louer des igloos climatisés en plein été !!! ... mais en hiver ça ira moins ?!

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T

Thomas65

il y a 1 heure

Mouais. En 2022 ils promettaient la fin des passoires thermiques en 2025. En 2025 ils reculent. En 2030 on reparlera de 2035. Et voilà quoi.

0
V

val-87

il y a 2 heures

ptdr les politiques ils ont peur des gilets jaunes ou quoi ??? si ils continuent comme ça on va tous finir en hypothermie l’hiver prochain... sa me donne envie de déménager au soleil ???

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D

DigitalAge

il y a 3 heures

nooooon mais sérieux ??? ça se passe de commentaires!!! on va encore vivre dans des frigos à cause de ces mecs!!! mdr...

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E

EdgeWalker

il y a 5 minutes

euh... mais genre si on peut plus louer ces taudis maintenant on va se retrouver avec des millions de gens dans la rue ??? c’est ça le plan ?!

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