Un cadeau fiscal aux bailleurs sociaux, au mépris des ménages les plus modestes ?
Dans un contexte de crise du logement qui s’aggrave chaque année, le gouvernement Lecornu II poursuit sa politique de favoritisme fiscal envers les organismes HLM, au détriment des politiques publiques d’accès au logement pour les plus précaires. Alors que les files d’attente pour un logement social s’allongent et que les loyers explosent dans les grandes villes, le ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, a confirmé hier la reconduction des allègements de prélèvements sur les bailleurs sociaux pour le budget 2027. Une décision qui représente un manque à gagner de 500 millions d’euros pour les finances publiques, soit une baisse du prélèvement de réduction de loyer de solidarité (RLS) fixé à 900 millions d’euros, contre 1,3 milliard prévu initialement jusqu’en 2024.
Ce choix interroge d’autant plus qu’il intervient alors que les associations d’aide aux sans-abri tirent la sonnette d’alarme depuis des mois. Dans un discours marquant lors du congrès HLM à Bordeaux, Emmanuelle Cosse, présidente de l’Union sociale pour l’habitat (USH), a dénoncé avec virulence cette politique :
« La baisse de la RLS reste insuffisante. Elle asphyxie les organismes sociaux et les empêche d’investir dans la rénovation ou la construction de nouveaux logements. Pendant ce temps, des milliers de familles attendent toujours un toit. »Une prise de parole qui reflète l’exaspération d’un secteur au bord de l’asphyxie financière.
Un milliard d’euros en moins pour le logement social
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la contribution des bailleurs sociaux au Fonds national des aides à la pierre, qui finance notamment la construction de logements abordables, sera réduite à 275 millions d’euros en 2027, contre 375 millions initialement prévus. Une diminution de près de 30 %, alors que les besoins en logements sociaux n’ont jamais été aussi criants. Vincent Jeanbrun justifie cette décision en invoquant un « effort très important » de l’État, mais les associations y voient une fausse générosité : « On nous donne des miettes alors que le secteur a besoin d’un vrai plan Marshall », a réagi un responsable de la Fondation Abbé Pierre sous couvert d’anonymat.
Pourtant, le gouvernement met en avant d’autres mesures, comme la mobilisation de 10 milliards d’euros sur trois ans par la Banque des Territoires, filiale de la Caisse des Dépôts, pour financer la rénovation énergétique des logements sociaux. Des prêts, et non des subventions, qui risquent de peser encore davantage sur des organismes déjà fragilisés. « Ces fonds seront distribués sous forme de prêts, ce qui aggravera la dette des HLM », s’inquiète un expert du secteur. Une stratégie qui rappelle les politiques d’austérité menées sous la précédente mandature, où les collectivités locales avaient été contraintes de se tourner vers des prêts toxiques pour boucler leurs budgets.
Le logement social, variable d’ajustement d’un État en déroute
Cette nouvelle illustration de la priorité donnée au capital immobilier plutôt qu’à l’intérêt général s’inscrit dans une logique plus large de démantèlement des services publics. Depuis des années, les gouvernements successifs, qu’ils soient de droite ou de gauche modérée, semblent considérer le logement social comme un fardeau plutôt que comme un pilier de la cohésion sociale. Les HLM, qui abritent plus de 10 millions de personnes en France, sont pourtant le dernier rempart contre l’explosion des inégalités territoriales.
Cette politique contraste avec les engagements européens de la France en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion. Alors que la Commission européenne insiste sur la nécessité de renforcer les politiques sociales, Paris préfère soutenir indirectement les acteurs du marché immobilier, souvent accusés de spéculer sur le dos des ménages modestes. En Allemagne, en Espagne ou dans les pays nordiques, les subventions aux logements sociaux sont considérées comme un investissement, pas comme une dépense. En France, elles deviennent un coût à réduire, quitte à sacrifier des milliers de vies humaines.
Les associations de défense du logement, comme la Fondation Abbé Pierre ou le DAL, dénoncent une stratégie de dilution des responsabilités. « On nous dit que l’État n’a plus les moyens, mais on constate que des milliards sont gaspillés dans des baisses d’impôts pour les plus riches ou des dépenses militaires inutiles », explique un militant associatif. « Le logement, lui, n’est jamais une priorité. »
Un secteur en crise, des solutions existantes
Face à cette situation, les solutions ne manquent pourtant pas. Plusieurs rapports, dont celui de l’Inspection générale des finances (IGF) en 2025, ont souligné la nécessité de réformer en profondeur le système de financement du logement social. Parmi les pistes évoquées :
• Un recentrage des aides vers les ménages les plus modestes, plutôt que de les disperser entre des milliers de bailleurs aux pratiques souvent opaques.
• La fin des exonérations fiscales accordées aux promoteurs immobiliers, qui bénéficient de dispositifs avantageux sans contrepartie en termes de logements abordables.
• Un plan de rénovation massive des logements existants, avec des subventions ciblées pour les propriétaires occupants modestes, comme le fait avec succès le Canada dans ses territoires nordiques.
Mais ces propositions se heurtent à l’immobilisme d’un gouvernement qui préfère les effets d’annonce à l’action concrète. Emmanuel Macron, dont le quinquennat touche à sa fin, semble plus préoccupé par sa succession que par les urgences sociales. Quant à Sébastien Lecornu, il incarne cette génération de technocrates qui gouverne par la communication plutôt que par la transformation.
Dans l’ombre, les maires des grandes villes, souvent en première ligne face à la crise du logement, tentent de trouver des solutions locales. À Paris, Lyon ou Bordeaux, les collectivités investissent dans des projets de tiny houses ou de logements intermédiaires, mais ces initiatives restent marginales face à l’ampleur des besoins. « On fait ce qu’on peut avec les miettes qu’on nous laisse », confie un élu écologiste de la métropole bordelaise.
L’Europe regarde, mais ne peut rien faire
Alors que la France se classe parmi les mauvais élèves européens en matière de logement social, les institutions bruxelloises multiplient les avertissements. La directive européenne sur le droit au logement, adoptée en 2024, impose aux États membres de garantir un accès décent au logement pour tous. Pourtant, Paris peine à se conformer à ces engagements, préférant jouer la montre plutôt que de réformer.
Certains observateurs y voient le signe d’un échec cuisant de la politique du logement en France, où les gouvernements successifs ont préféré miser sur le marché plutôt que sur la solidarité. « On a construit une société où l’accès à un toit dépend de votre compte en banque, pas de votre dignité », analyse un sociologue spécialiste des inégalités urbaines. Une logique qui rappelle étrangement les dérives américaines, où le logement est devenu un luxe inaccessible pour des millions de citoyens.
Dans ce contexte, la reconduction des allègements fiscaux pour les bailleurs sociaux apparaît comme une aberration. Alors que les caisses de l’État sont vides, que les inégalités explosent et que les températures hivernales approchent, cette décision envoie un message clair : le logement social n’est pas une priorité, mais un variable d’ajustement.
Pour les millions de Français qui rêvent encore d’un logement décent, il ne reste plus qu’à espérer que les urnes, en 2027, sauront inverser cette tendance.
Le gouvernement joue avec le feu
Alors que les tensions sociales montent dans les quartiers populaires, où l’accès au logement est devenu un parcours du combattant, la politique du gouvernement Lecornu II prend des allures de provocation. En sacrifiant le logement social sur l’autel des équilibres budgétaires, l’exécutif prend le risque de fragiliser un peu plus la cohésion nationale.
Les signes avant-coureurs ne manquent pas : grèves dans les HLM, manifestations de sans-abri, et surtout, une colère sourde qui gronde dans les banlieues. « Si on ne fait rien, on va droit vers des émeutes urbaines », prévient un responsable associatif. Une menace que le gouvernement semble sous-estimer, comme il a sous-estimé pendant des années les revendications des Gilets jaunes.
Pourtant, des exemples existent où une politique volontariste a permis de renverser la tendance. Au Portugal, après la crise de 2008, le gouvernement a mis en place un plan ambitieux de construction de logements sociaux, financé par une taxe sur les résidences secondaires de luxe. Résultat : en cinq ans, le nombre de sans-abri a été divisé par deux. En France, où la pression immobilière est bien plus forte, une telle ambition aurait un impact encore plus spectaculaire.
Mais le gouvernement français semble déterminé à persister dans l’erreur. Après avoir réduit les APL en 2017, gelé les aides à la pierre en 2020, et maintenant, allégé les prélèvements sur les bailleurs sociaux, la politique du logement en France ressemble de plus en plus à un jeu de chaises musicales, où les plus fragiles sont toujours les derniers servis.
Dans quelques mois, les Français devront choisir leur prochain président. Le logement social, s’il reste un sujet marginal dans les débats, pourrait bien devenir un marqueur politique. Entre ceux qui promettent de réinvestir massivement dans le logement public et ceux qui continuent à miser sur le marché, le choix sera clair. Mais dans l’immédiat, c’est une nouvelle génération de mal-logés qui paiera le prix de cette négligence.