Macron en Afrique : dix ans de promesses non tenues et d’alliances en lambeaux

Par Renaissance 11/05/2026 à 09:12
Macron en Afrique : dix ans de promesses non tenues et d’alliances en lambeaux

Macron en Afrique : dix ans de promesses non tenues et d’alliances en lambeaux. La France perd son influence face à la Chine et la Russie. Analyse d’une décennie de gâchis diplomatique.

À Nairobi, le président français cherche à panser les plaies d’une relation franco-africaine sous tension

Un sourire diplomatique, une poignée de main calculée, et le costume bleu marine qui semble désormais indissociable de son image : dimanche 10 mai 2026, Emmanuel Macron foulait à nouveau le sol kényan, comme il l’a fait à deux reprises chaque année depuis son accession à l’Élysée en 2017. Ce déplacement, le plus récent d’une longue série, s’inscrit dans une décennie marquée par des déclarations ambitieuses et des échecs retentissants. Une décennie où la France a tenté de réinventer son rapport au continent, entre héritage colonial et quête d’un partenariat équitable, mais où les crises, les malentendus et les reculs ont souvent pris le pas sur les espoirs.

Derrière les applaudissements protocolaires et les discours lissés par la diplomatie, c’est une relation franco-africaine en pleine recomposition qui se donne à voir. Une relation où chaque mot pèse, où chaque geste est scruté, et où les attentes, parfois démesurées, se heurtent à des réalités géopolitiques et économiques bien plus complexes. Car si Emmanuel Macron a toujours affiché sa fascination pour l’Afrique – « ce continent qui regorge d’énergie, de créativité, d’optimisme », selon les termes d’un proche – la réalité des dernières années a souvent été bien moins idyllique.

Un engagement sans précédent… et des résultats quasi inexistants

En neuf ans de mandat, aucun président français n’a autant voyagé en Afrique que lui. Vingt pays visités, des dizaines de discours, des centaines de rencontres avec des dirigeants et des sociétés civiles. Un rythme effréné, presque obsessionnel, comme si la multiplication des déplacements pouvait compenser l’absence de stratégie cohérente. Pourtant, malgré cette présence physique constante, les résultats concrets peinent à émerger. Les promesses de développement, de partenariats équitables ou de coopération sécuritaire se heurtent souvent à des dynamiques locales imprévisibles, parfois même hostiles.

Les critiques, autrefois timides, se font aujourd’hui plus vives. «

On a l’impression que la France veut tout changer sans rien lâcher de son ancien système
», confie un diplomate africain sous couvert d’anonymat. Les images d’archives de Macron, jeune ministre puis président, discutant avec des dirigeants africains comme s’il s’agissait de partenaires égaux, contrastent avec les réalités d’aujourd’hui. Les anciennes puissances coloniales, et la France en tête, sont désormais perçues comme des acteurs en déclin, incapables de proposer une alternative crédible à l’influence croissante de la Chine ou, dans une moindre mesure, de la Russie.

Les exemples de ces tensions sont légion. Au Mali, au Burkina Faso, au Niger, les juntes militaires au pouvoir ont tourné le dos à Paris, accusant la France de néocolonialisme et de soutien à des régimes impopulaires. En Centrafrique, les relations se sont tendues au point que les forces françaises ont dû quitter le pays. Même dans des pays où la coopération semblait solide, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, les désaccords se multiplient, entre conditionnalités des aides, ingérences perçues et concurrence économique.

Pourtant, malgré ces revers, Emmanuel Macron reste convaincu que l’Afrique est un partenaire incontournable. « Nous ne pouvons pas tourner le dos à un continent qui représente l’avenir démographique et économique de la planète », a-t-il répété à plusieurs reprises. Mais la question est désormais : comment reconstruire une relation de confiance dans un contexte où la méfiance, voire l’hostilité, gagnent du terrain ?

L’héritage colonial : un fardeau toujours présent

Le problème, pour beaucoup d’observateurs, vient de ce que la France n’a jamais vraiment rompu avec son passé colonial. Les déclarations maladroites, les interventions militaires controversées, les accords économiques perçus comme déséquilibrés : tout cela a nourri un ressentiment tenace. «

La France parle d’égalité, mais agit comme une puissance qui se croit encore supérieure
», analyse l’historienne sénégalaise Felwine Sarr, auteure d’un rapport controversé sur la restitution des œuvres d’art africaines en 2018. «
On ne peut pas reconstruire une relation saine sur les décombres d’un système qui a exploité et opprimé pendant des siècles
».

Ce passé pèse d’autant plus lourd que les jeunes générations africaines, ultra-connectées et informées, n’ont plus la même vision de l’ancienne puissance coloniale. Les réseaux sociaux amplifient les critiques, et les dirigeants africains, même amis de la France, doivent composer avec une opinion publique souvent hostile. Au Kenya, où Macron s’est rendu ce week-end, les manifestations contre la présence française ont été réprimées dans le sang en 2024. En Afrique du Sud, les appels au boycott des produits français se multiplient.

Face à cette défiance grandissante, Paris a tenté de changer de discours. Les termes « partenariat », « co-développement » ou « réciprocité » ont remplacé ceux de « françafrique » ou de « mission civilisatrice ». Les aides au développement ont été recentrées sur des projets concrets, comme l’éducation ou la santé. Mais ces ajustements ne suffisent pas à effacer des décennies de méfiance. « On a l’impression que la France veut réinventer la roue sans consulter ceux qui sont censés en bénéficier », résume un universitaire ivoirien.

La guerre des influences : l’Europe face à Pékin et Moscou

Dans ce contexte déjà tendu, la compétition géopolitique s’est intensifiée. La Chine, premier partenaire commercial de l’Afrique, a investi massivement dans les infrastructures et les ressources naturelles, sans imposer de conditions politiques humiliantes. Moscou, de son côté, a renforcé son influence via des accords militaires et des campagnes de désinformation ciblant les anciennes puissances coloniales. Face à ces deux géants, l’Union européenne, souvent perçue comme un partenaire plus neutre, peine à proposer une alternative crédible.

La France, elle, tente de se positionner comme un acteur « différent », en misant sur la démocratie, les droits humains et une coopération culturelle. Mais cette stratégie se heurte à deux obstacles majeurs : d’abord, la perception d’une politique française incohérente, tantôt interventionniste, tantôt désengagée ; ensuite, le manque de moyens concrets pour contrer l’attractivité économique de Pékin ou la résilience russe.

«

L’Europe doit comprendre qu’on ne peut pas parler d’égalité avec l’Afrique en maintenant des politiques migratoires répressives ou en soutenant des régimes autoritaires quand cela arrange nos intérêts
», souligne une responsable de l’Union africaine. «
La France, en particulier, doit faire un choix : soit elle assume son passé et tente de construire un avenir commun, soit elle continue à jouer les pompiers pyromanes
».

Nairobi 2026 : un sommet symbolique dans un océan de méfiance

C’est dans ce contexte que s’est tenu ce déplacement à Nairobi, où Emmanuel Macron a été reçu par le président kényan William Ruto. Une rencontre qui, en apparence, s’est déroulée sans heurt. Pourtant, derrière les sourires protocolaires, les enjeux étaient bien réels. Le Kenya, pays stable et dynamique, pourrait devenir un partenaire clé pour la France en Afrique de l’Est, à condition de surmonter les méfiances historiques.

Mais les défis restent immenses. Le Kenya, comme beaucoup de pays africains, cherche à diversifier ses alliances. Les investissements chinois dans le port de Mombasa ou les projets russes d’exploitation minière font de l’ombre aux ambitions françaises. Et si Paris mise sur la coopération sécuritaire – le Sahel étant toujours une priorité – la question de la légitimité démocratique de certains régimes partenaires reste un sujet de friction.

«

La France doit arrêter de traiter l’Afrique comme un terrain de jeu géopolitique et commencer à la considérer comme un partenaire à part entière
», plaide Achille Mbembe, philosophe camerounais et cofondateur de la Fondation pour l’innovation démocratique. «
Cela passe par un désengagement militaire progressif, une annulation massive de la dette, et une ouverture sans réserve des marchés européens aux produits africains
».

Les scénarios d’une relation en crise

Face à ce bilan en demi-teinte, plusieurs scénarios se dessinent pour l’avenir des relations franco-africaines. Le premier, le plus optimiste, serait celui d’une refondation totale : une relation basée sur le respect mutuel, la transparence et des intérêts partagés. Pour y parvenir, la France devrait consentir à des concessions douloureuses, comme la restitution effective des œuvres d’art pillées, l’annulation de dettes illégitimes ou la fin des ingérences dans les affaires intérieures africaines.

Un second scénario, plus réaliste, serait celui d’un désengagement progressif. La France, confrontée à ses propres crises économiques et politiques, pourrait choisir de recentrer sa politique africaine sur des domaines précis – la sécurité, la santé, l’éducation – tout en laissant le champ libre à d’autres acteurs. Cette option, déjà en germe avec le retrait partiel du Sahel, présenterait l’avantage de réduire les tensions, mais au prix d’une perte d’influence durable.

Enfin, le pire des scénarios serait celui d’un enlisement dans les conflits d’influence. Avec la montée des régimes autoritaires en Afrique, la concurrence entre la Chine, la Russie et l’Occident pourrait dégénérer en une nouvelle guerre froide africaine, où les populations locales paieraient le prix fort. Dans ce cas, la France, déjà affaiblie, risquerait de se retrouver marginalisée, voire instrumentalisée par des puissances hostiles.

Pour l’heure, Emmanuel Macron semble déterminé à poursuivre sa quête d’un nouveau partenariat. Mais le temps presse. Les attentes des Africains sont immenses, et la patience a des limites. « On ne peut pas continuer à promettre des lendemains qui chantent alors que les today sont de plus en plus difficiles », avertit un militant panafricaniste. La décennie qui s’ouvre sera donc décisive : soit elle verra naître une relation enfin apaisée, soit elle scellera le déclin définitif de l’influence française sur un continent qui, lui, n’a pas l’intention de rester à l’écart de l’histoire.

L’Afrique, miroir des contradictions françaises

Ce qui se joue en Afrique, c’est aussi le reflet des contradictions internes de la France. Une France divisée entre son héritage impérial et ses valeurs républicaines, entre son désir de rayonnement et sa peur de l’ouverture, entre son universalisme affiché et son repli identitaire croissant. Dans un contexte où l’extrême droite gagne du terrain et où les débats sur l’immigration et l’identité nationale empoisonnent le débat public, la question africaine devient un enjeu politique explosif.

Les partis d’extrême droite, en particulier, n’hésitent plus à instrumentaliser la défiance envers l’Afrique pour alimenter leur rhétorique anti-immigration. Marine Le Pen, figure de proue de ce courant, a maintes fois dénoncé « l’invasion migratoire organisée par les élites mondialisées », sous-entendant que l’Afrique serait le principal foyer de cette menace. Une rhétorique qui, si elle venait à s’imposer, signerait la fin de toute tentative de coopération équitable avec le continent.

Face à cette montée des périls, la gauche française, traditionnellement plus ouverte sur le monde, semble désorientée. Divisée entre ceux qui prônent une rupture totale avec le passé colonial et ceux qui défendent une vision plus pragmatique, elle peine à proposer une alternative cohérente. Quant au gouvernement Lecornu II, il semble tiraillé entre la volonté de poursuivre la politique africaine de Macron et la nécessité de répondre aux attentes d’un électorat de plus en plus sceptique.

Une chose est certaine : la relation franco-africaine ne peut plus être gérée à coups de déclarations lyriques ou de sommets médiatisés. Elle exige une refonte en profondeur, une remise en question radicale des schémas hérités du colonialisme, et une véritable volonté de construire un avenir commun. Sans cela, la décennie qui vient ne sera qu’une suite de tempêtes, et non le renouveau espéré.

Les leçons d’une décennie de gâchis

En neuf ans, Emmanuel Macron a beaucoup voyagé, beaucoup parlé, mais peu transformé. La France a perdu des alliés, essuyé des échecs cuisants, et vu son soft power s’effriter. Pourtant, certains signes encourageants émergent. Les sociétés civiles africaines, de plus en plus organisées, réclament leur place dans les négociations. L’Union européenne, enfin, semble prête à jouer un rôle plus actif, en proposant des alternatives aux modèles chinois et russes.

Mais pour que ces dynamiques positives prennent le pas sur les fractures, il faudra plus que des discours. Il faudra des actes. Des actes forts, symboliques, et surtout, une volonté politique sans faille. Car une chose est sûre : l’Afrique n’a plus besoin de partenaires qui viennent avec des promesses et repartent avec des ressources. Elle a besoin d’alliés dignes de ce nom.

À propos de l'auteur

Renaissance

J'ai travaillé quinze ans dans l'industrie avant d'être licencié lors d'une délocalisation. Mon usine était rentable, mais pas assez pour satisfaire les actionnaires. Ce jour-là, j'ai compris que le système économique dans lequel nous vivons est profondément injuste. J'ai repris des études, je me suis formé au journalisme. Aujourd'hui, je donne une voix à ceux qu'on n'entend jamais dans les médias : les ouvriers, les précaires, les invisibles. La France périphérique existe, et elle doit parler.

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Commentaires (4)

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Renard Roux

il y a 1 mois

Macron = l'expert en relations publiques. Dix ans à signer des contrats, dix ans à les voir tomber dans l'oubli. 'Make France Great Again' version soft power raté.

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L

Logos

il y a 1 mois

nooooon mais sérieux ??? Mdr, on nous bassine avec la 'coopération' alors que depuis 10 ans c'est toujours la même merde... Franchement, les africains ont raison de se méfier maintenant ptdr

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A

Anamnèse

il y a 1 mois

La Françafrique 2.0. On a eu droit à la repentance, aux discours lénifiants... et au final, toujours les mêmes. Qu'est-ce qu'il reste de nos 50 ans d'indépendance volée ? Rien. Point final.

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A

Abraracourcix

il y a 1 mois

@anamnèse Wow, tu fais pas dans la demi-mesure toi... Perso je pense qu'il y a eu des efforts réels, même si c'est vrai que le bilan est mitigé. Mais bon, comparer à l'indépendance volée, là c'est un peu facile non ?

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