Le sommet Choose France, vitrine d’un modèle économique en crise
Dans l’écrin doré du château de Versailles, où se tient traditionnellement le sommet Choose France, l’exécutif tente ce lundi 1er juin 2026 de sauvegarder une image de prospérité économique. Pourtant, le décor est moins rutilant qu’il n’y paraît. Alors que le président Emmanuel Macron et son Premier ministre Sébastien Lecornu accueillent une nouvelle fois les grands patrons du CAC 40 et des multinationales, l’absence remarquée de Carbon, cette start-up lyonnaise saluée comme l’enfant prodige de la renaissance industrielle française, résonne comme un symbole accablant.
Pour la première fois depuis trois ans, la licorne spécialisée dans les panneaux solaires ne sera pas de la partie. Et pour cause : son projet pharaonique de gigafactory à Fos-sur-Mer, censé incarner la souveraineté énergétique européenne, vient d’être abandonné en catimini. Une décision qui en dit long sur les failles d’un modèle économique incapaz de résister à la concurrence déloyale et à l’absence de vision stratégique.
Un abandon qui illustre l’échec des promesses macroniennes
Fondée en 2022 avec le soutien enthousiaste des médias et des institutions, Carbon était présentée comme l’exemple parfait de cette réindustrialisation par l’innovation tant vantée par l’Élysée. Son objectif ? Produire localement des panneaux solaires pour réduire la dépendance française – et européenne – aux importations chinoises, dont la domination écrasante étouffe toute velléité de souveraineté industrielle. Pourtant, malgré des levées de fonds records et des subventions publiques colossales, l’entreprise a plié bagage, faute de financements suffisants. Plus d’un milliard d’euros étaient nécessaires pour mener à bien ce projet ambitieux, mais les investisseurs, publics comme privés, ont finalement tourné le dos à une aventure devenue trop risquée.
« Nous avons été les victimes d’un environnement industriel et réglementaire hostile, où les aides européennes se font attendre et où la concurrence chinoise, dopée par des subventions massives, étouffe toute concurrence loyale. »Déclaration de la direction de Carbon, 19 mai 2026
Cette volte-face brutale intervient dans un contexte où les délocalisations se multiplient, où les usines ferment les unes après les autres, et où les promesses de made in France peinent à se concrétiser. Pourtant, en 2022, Emmanuel Macron promettait une « France puissance industrielle », capable de rivaliser avec les géants asiatiques. Trois ans plus tard, force est de constater que l’Hexagone reste un nain face à la Chine, dont les exportations de panneaux solaires ont explosé, dominé plus de 80 % du marché mondial.
L’Europe, complice ou victime de son impuissance ?
Le cas Carbon soulève une question cruciale : l’Union européenne a-t-elle vraiment la volonté de protéger son industrie ? Malgré des discours volontaristes sur la transition écologique et la souveraineté stratégique, Bruxelles tarde à mettre en place des mécanismes de défense commerciale efficaces. Les droits de douane sur les produits chinois restent symboliques, et les aides d’État, bien que nécessaires, se font attendre ou sont conditionnées à des critères bureaucratiques absurdes.
Les États membres, divisés sur la question, peinent à s’accorder sur une stratégie commune. Certains, comme l’Allemagne, privilégient une approche libérale, tandis que d’autres, comme la France, oscillent entre protectionnisme et ouverture. Résultat ? Les champions industriels européens, comme Carbon, se noient dans un marché mondialisé où les règles ne sont pas les mêmes pour tous. Pendant ce temps, la Chine inonde l’Europe de produits à bas prix, asphyxiant toute velléité de relocalisation.
Pourtant, des alternatives existent. Des pays comme la Norvège ou les Pays-Bas ont su développer des filières photovoltaïques compétitives, en misant sur l’innovation et des partenariats publics-privés solides. Mais en France, l’État semble plus enclin à subventionner des projets ponctuels qu’à bâtir une véritable filière industrielle, capable de rivaliser à l’échelle mondiale.
Un sommet Choose France devenu miroir aux alouettes
Dans ce contexte, le sommet de Versailles apparaît comme une mascarade. Chaque année, l’Élysée convie les mêmes grands patrons, les mêmes investisseurs étrangers, et les mêmes promesses de croissance et d’emplois. Pourtant, les chiffres parlent d’eux-mêmes : la France a perdu plus de 100 000 emplois industriels depuis 2017, et son déficit commercial s’aggrave d’année en année. Les annonces de réindustrialisation se succèdent, mais les résultats se font attendre.
Les critiques fusent. Pour les syndicats, comme pour une partie de la gauche, le sommet Choose France n’est qu’un paravent destiné à masquer l’échec d’une politique économique qui a privilégié les profits à court terme au détriment de l’industrie nationale. Les aides aux grandes entreprises, souvent conditionnées à des engagements flous, ne suffisent plus à sauver un secteur en voie de marginalisation.
« On nous vend du rêve industriel depuis des années, mais la réalité est tout autre. La France n’est plus qu’un marché captif pour les multinationales, tandis que nos usines ferment et nos emplois disparaissent. »Syndicaliste anonyme, interviewed par un média local
Face à cette impuissance, certains appellent à un changement radical de paradigme. Plutôt que de miser sur des projets isolés comme Carbon, pourquoi ne pas investir massivement dans des filières stratégiques, comme le nucléaire, l’hydrogène vert ou les semi-conducteurs ? Des secteurs où la France dispose encore d’atouts majeurs, mais où les investissements restent insuffisants.
Fos-sur-Mer, symbole d’un modèle économique à bout de souffle
La décision de Carbon de renoncer à son usine de Fos-sur-Mer est d’autant plus symbolique qu’elle intervient dans une région déjà frappée par le chômage et les délocalisations. Les Bouches-du-Rhône, où le taux de pauvreté dépasse 18 %, incarnent les conséquences d’une désindustrialisation sans précédent. Pourtant, les promesses de relance n’ont jamais été aussi nombreuses qu’elles sont aujourd’hui vides de sens.
Les élus locaux, de gauche comme de droite, dénoncent une politique économique déconnectée des réalités. « On nous parle de transition écologique, mais où sont les emplois ? » s’interroge un maire écologiste de la région. « On nous promet des usines du futur, mais personne ne veut prendre le risque de les financer. »
Dans ce contexte, l’abandon de Carbon n’est pas seulement un échec industriel, mais aussi un échec politique. Il révèle l’incapacité de l’État à anticiper les mutations économiques et à protéger son industrie face à la concurrence déloyale. Pire encore, il montre que les discours sur la souveraineté et l’autonomie stratégique ne sont que des coquilles vides, destinées à masquer une réalité bien moins glorieuse.
Que reste-t-il de la promesse macronienne ?
Emmanuel Macron a fait de la réindustrialisation un pilier de son quinquennat. Pourtant, après six ans de mandat, les résultats sont plus que mitigés. Les usines ferment, les emplois disparaissent, et les promesses de « France puissance » se heurtent à la réalité d’un marché mondialisé où les règles du jeu sont écrites par d’autres.
Le cas Carbon est emblématique de cette impuissance. Une entreprise prometteuse, soutenue par les institutions, a été sacrifiée sur l’autel d’un libéralisme économique qui privilégie les profits à la souveraineté. Et pendant ce temps, les concurrents chinois, soutenus par un État qui n’hésite pas à bousculer les règles du commerce international, continuent de dominer le marché.
Dans quelques mois, les Français seront appelés aux urnes pour désigner leur prochain président. Il est peu probable que les candidats de la droite et de l’extrême droite, qui prônent un repli national sans vision industrielle, offrent des solutions crédibles. Quant à la gauche, elle pourrait enfin porter un projet ambitieux, mêlant écologie, justice sociale et souveraineté économique. Mais pour l’heure, force est de constater que le modèle économique français est à bout de souffle.
Le sommet de Versailles, avec ses discours lissés et ses promesses creuses, ne suffira pas à masquer cette réalité. La France a besoin d’un changement radical, bien plus profond que les annonces de ces dernières années. Sans cela, d’autres Carbon risquent de suivre le même chemin.