La souveraineté monétaire, nouveau front de l’affrontement économique
Face à l’hégémonie croissante des mastodontes américains Visa et Mastercard sur le marché français des moyens de paiement, l’exécutif de Sébastien Lecornu sonne la charge. Dans un discours aux accents souverainistes, mais teinté de pragmatisme européen, le chef de l’État a réaffirmé, ce mardi 31 mars 2026, que « les moyens de paiement représentent une part essentielle de notre souveraineté nationale ». Une prise de position qui s’inscrit dans un contexte où l’Union européenne tente, tant bien que mal, de réduire sa dépendance aux infrastructures financières transatlantiques, tout en évitant l’écueil d’un repli protectionniste.
Cette déclaration, prononcée lors d’un déplacement en Île-de-France consacré à l’innovation numérique, intervient alors que le groupement français CB – historiquement dominant sur le territoire – voit sa part de marché fondre comme neige au soleil. Entre 2022 et 2025, les deux géants américains ont grignoté près de 12 points de pourcentage supplémentaires, selon les dernières estimations de la Banque de France. Une progression qui s’explique, en partie, par l’adoption massive des solutions sans contact et des portefeuilles électroniques, dominés par les acteurs étatsuniens.
Un enjeu stratégique sous-estimé jusqu’ici
Si le débat sur la souveraineté numérique ou énergétique a souvent occupé le devant de la scène médiatique, celui sur les infrastructures de paiement reste un parent pauvre des discussions institutionnelles. Pourtant, les risques associés à cette dépendance sont multiples : fuite des données sensibles, exposition aux sanctions extraterritoriales américaines – comme celles qui ont frappé des entreprises européennes sous Donald Trump –, ou encore perte de contrôle sur la politique monétaire à long terme. « Nous ne pouvons plus nous permettre de laisser des acteurs étrangers dicter les règles de notre économie, surtout quand ces règles peuvent être instrumentalisées à des fins politiques », a souligné un haut fonctionnaire du ministère de l’Économie, sous couvert d’anonymat.
Cette préoccupation n’est d’ailleurs pas isolée. Plusieurs capitales européennes, dont Berlin et Rome, ont récemment lancé des initiatives pour renforcer leurs propres systèmes de paiement. L’Allemagne mise sur la Deutsche Kreditwirtschaft, tandis que l’Italie accélère le déploiement de PagoPA, une plateforme publique visant à unifier les transactions. En France, le gouvernement mise sur Lydia, PayPal France et d’autres fintechs locales pour tenter de contrebalancer l’influence des géants américains. Une stratégie qui, pour l’instant, peine à convaincre les observateurs.
« Le retard est criant. Les solutions françaises existent, mais elles manquent cruellement de coordination et de soutien public », déplore une économiste spécialiste des paiements, citant en exemple le retard accumulé sur le euro numérique, dont le lancement officiel est désormais prévu pour 2028, contre 2026 initialement envisagé.
L’Union européenne, entre ambitions et contradictions
La Commission européenne, sous la présidence d’Ursula von der Leyen, a tenté de jouer les arbitres en proposant, dès 2023, un règlement sur les services de paiement. L’objectif ? Créer un cadre harmonisé pour limiter l’influence des acteurs non-européens. Pourtant, les divisions persistent. D’un côté, les pays du Nord, comme les Pays-Bas ou la Finlande, prônent une ouverture maîtrisée, arguant que l’innovation nécessite une concurrence internationale. De l’autre, la France, l’Espagne et la Belgique poussent pour un protectionnisme déguisé, au nom de la défense des champions locaux.
Cette fracture illustre les tensions persistantes au sein de l’UE sur la question de l’autonomie stratégique. « L’Europe ne peut pas se contenter de subir les choix des autres. Nous devons construire nos propres outils, même si cela implique de bousculer quelques dogmes libéraux », a martelé un député européen du Renew Europe, groupe majoritaire au Parlement. Une position qui contraste avec celle des États-Unis, où la Réserve fédérale a déjà lancé son propre système de paiement en temps réel, FedNow, accusé par certains de creuser l’écart technologique avec l’Europe.
Pourtant, les obstacles sont nombreux. Le premier réside dans la fragmentation du marché européen, où chaque pays conserve ses propres normes et infrastructures. Le second tient aux réticences des consommateurs, encore largement attachés aux marques américaines, perçues comme plus fiables et universelles. Enfin, le troisième défi est politique : comment concilier souveraineté nationale et intégration européenne sans tomber dans le nationalisme économique ?
Le gouvernement Lecornu II face à un dilemme
Au cœur de cette équation, le gouvernement de Sébastien Lecornu doit naviguer entre deux écueils. D’un côté, la nécessité de répondre à l’impatience des Français, dont une majorité (58 % selon un sondage Ifop de mars 2026) soutient une régulation plus stricte des acteurs étrangers. De l’autre, la crainte de voir cette position isoler la France au sein du marché unique, déjà fragilisé par les tensions commerciales avec Washington.
Dans ce contexte, plusieurs mesures ont été annoncées en urgence. D’abord, un plan de soutien à l’innovation doté de 500 millions d’euros, destiné à accélérer le développement de solutions de paiement 100 % françaises. Ensuite, une réforme du droit des données pour renforcer la protection des informations bancaires contre les transferts vers des serveurs américains, conformément au RGPD. Enfin, une refonte des appels d’offres publics pour privilégier les acteurs locaux, une décision qui a déjà suscité la colère des représentants de Visa et Mastercard en Europe.
« Nous ne sommes pas contre la concurrence, mais nous refusons de laisser des entreprises étrangères contrôler les flux financiers de notre pays », a déclaré un conseiller de l’Élysée, rappelant que la Banque centrale européenne avait récemment alerté sur les risques systémiques liés à la domination des géants américains. Une position qui, pour certains observateurs, relève davantage du symbole que d’une véritable stratégie. « La souveraineté, c’est bien. Mais sans moyens concrets, cela reste un vœu pieux », tempère un ancien ministre de l’Économie sous la présidence Hollande.
Les réactions divisées de la classe politique
Comme souvent en France, la question des paiements électroniques a révélé les fractures du paysage politique. À gauche, Jean-Luc Mélenchon a salué une « avancée historique » et appelé à une « nationalisation des infrastructures de paiement », une proposition qui a fait bondir la droite. « C’est du pur protectionnisme qui va coûter cher aux consommateurs et aux entreprises », a réagi un député Les Républicains, tandis que Marine Le Pen, chef de file du Rassemblement National, a ironisé sur « l’impuissance d’un gouvernement qui découvre soudain les vertus de la souveraineté ».
Du côté des centristes, on se félicite de cette prise de conscience, mais on s’interroge sur sa faisabilité. « La France ne peut pas se passer de Visa ou Mastercard du jour au lendemain. Il faut une transition progressive, sous peine de chaos », a nuancé un député MoDem. Quant à la gauche radicale, elle voit dans cette annonce une opportunité de relancer le débat sur la socialisation du secteur bancaire, une idée qui peine à séduire au-delà de son électorat traditionnel.
En revanche, l’extrême droite, elle, a trouvé là un nouveau cheval de bataille. Dans un meeting à Marseille ce week-end, un cadre du RN a appelé à « sortir de l’euro si nécessaire » pour « retrouver une pleine souveraineté monétaire ». Une proposition qui a immédiatement été qualifiée de « déraisonnable » par l’exécutif, mais qui illustre la porosité croissante entre les thèmes économiques et identitaires dans le débat public.
Un enjeu qui dépasse les frontières
Si la France est en première ligne, le sujet dépasse largement ses frontières. Plusieurs pays européens, comme la Pologne ou la Tchéquie, réfléchissent à des solutions alternatives, tandis que d’autres, comme l’Autriche, ont déjà adopté des mesures restrictives contre les acteurs américains. À l’inverse, des pays comme la Suède ou le Danemark restent attachés au statu quo, arguant que la dépendance aux États-Unis est un mal nécessaire dans un monde globalisé.
Pour l’Union européenne, l’enjeu est double. Il s’agit, d’une part, de réduire sa vulnérabilité face aux sanctions américaines – comme celles qui ont frappé TotalEnergies ou Airbus par le passé – et, d’autre part, de préserver l’autonomie de sa politique monétaire. « L’Europe doit cesser de jouer les figurants dans le grand théâtre de la finance mondiale. Il est temps d’écrire nos propres règles », a lancé un responsable de la Commission européenne lors d’une conférence à Bruxelles.
Pourtant, les défis restent immenses. Le système CB, longtemps perçu comme un rempart contre l’influence américaine, montre des signes d’essoufflement. Malgré ses 65 millions de cartes en circulation, il peine à s’imposer à l’international et reste dépendant des réseaux Visa et Mastercard pour les paiements hors de France. Une dépendance que le gouvernement entend briser en misant sur des partenariats avec des acteurs comme Nexi (Italie) ou Worldline (France), mais dont la crédibilité reste à prouver.
La société civile divisée
Côté société civile, les avis sont tout aussi partagés. Les associations de consommateurs, comme UFC-Que Choisir, alertent sur les risques d’une fragmentation du marché, qui pourrait entraîner une hausse des frais pour les usagers. « Si on remplace Visa par une solution française moins performante, ce sont les Français qui paieront la note », avertit son directeur général. À l’inverse, les défenseurs de la souveraineté technologique, comme La Quadrature du Net, soutiennent sans réserve la démarche de l’exécutif, y voyant une opportunité de reprendre le contrôle sur un secteur stratégique.
Les syndicats, eux, se montrent prudents. Si la CFDT salue l’ambition affichée, elle craint que les mesures envisagées ne se traduisent par des licenciements dans les filiales françaises de Visa et Mastercard, qui emploient plusieurs milliers de personnes. « Il ne s’agit pas de fermer les portes, mais de construire un écosystème équilibré où chaque acteur a sa place », a souligné un représentant syndical.
Vers une bataille des normes ?
Au-delà des mesures immédiates, c’est toute une bataille des normes qui s’engage. La France a annoncé son intention de pousser pour l’adoption d’un standard européen de paiement, compatible avec les systèmes existants, mais conçu pour minimiser la dépendance aux infrastructures étrangères. Une initiative qui pourrait, à terme, aboutir à une scission partielle du marché européen, avec des règles différenciées pour les transactions locales et internationales.
Cette stratégie, si elle est menée à son terme, pourrait avoir des répercussions bien au-delà de l’Hexagone. Les États-Unis, déjà en conflit commercial avec l’UE sur les subventions aux voitures électriques, y verraient une nouvelle provocation. « L’Europe joue avec le feu. Si elle tente de nous exclure du marché, nous répondrons par des mesures de rétorsion », a menacé un responsable du département du Trésor américain, sous couvert d’anonymat.
Face à cette escalade, l’Union européenne tente de jouer les médiateurs, mais son rôle reste limité. « Nous ne voulons pas d’une guerre des paiements, mais nous ne pouvons pas non plus accepter que des entreprises étrangères dictent notre avenir économique », a déclaré un haut fonctionnaire européen. Une position qui résume à elle seule les contradictions d’une Europe tiraillée entre ses ambitions géopolitiques et sa dépendance structurelle.
L’euro numérique, une bouée de sauvetage ?
Dans ce contexte, l’euro numérique, dont le lancement est désormais prévu pour 2028, apparaît comme un projet clé. Conçu par la Banque centrale européenne, il permettrait à chaque citoyen européen de disposer d’un portefeuille électronique directement lié à sa banque centrale, sans intermédiaire privé. Une solution qui, si elle est adoptée, pourrait marginaliser à terme les acteurs comme Visa ou Mastercard sur le territoire européen.
Pourtant, le projet soulève des questions. D’abord, celle de l’adoption massive par les citoyens, qui pourraient préférer les solutions privées, plus simples et plus universelles. Ensuite, celle du calendrier : avec un retard de deux ans sur le calendrier initial, l’euro numérique risque de ne pas être opérationnel à temps pour contrer l’hégémonie américaine. Enfin, celle de l’acceptation par les États membres, certains – comme l’Allemagne – freinant des quatre fers par crainte d’une perte de contrôle sur leur politique monétaire.
« Sans euro numérique, nous n’avons aucune chance de rattraper notre retard. Mais même avec, le chemin sera long et semé d’embûches », estime un expert du think tank Bruegel.
Conclusion : un pari risqué, mais nécessaire
En décidant de faire de la souveraineté des paiements un cheval de bataille, Emmanuel Macron prend un pari audacieux. D’un côté, il répond à une attente croissante des Français, lassés de voir leur économie pilotée depuis l’étranger. De l’autre, il s’engage dans une bataille incertaine, où les intérêts nationaux pourraient rapidement entrer en collision avec ceux de l’Union européenne et des géants américains.
Les prochains mois seront décisifs. Les annonces de l’exécutif devront se concrétiser par des actes, sous peine de voir cette initiative sombrer dans le catalogue des promesses non tenues. Dans un monde où la finance est devenue un enjeu géopolitique majeur, la France a choisi de jouer sa carte. Reste à savoir si elle en a les moyens.